Par Soukeyna LY, Ingénieure en énergie et macroéconomiste ; Fondatrice du think tank PRONA FUTURES; Montréal, 8 juin 2026.
Alors que le Sénégal cherche à restaurer sa crédibilité macroéconomique auprès de ses partenaires financiers, la question des subventions énergétiques s’impose comme l’un des arbitrages les plus sensibles des prochaines années. Le pays n’a plus le temps de s’inscrire dans des débats uniquement théoriques.
Avec une dette publique désormais estimée à plus de 130 % du PIB (selon les estimations 2026, après la découverte d’engagements non déclarés), un service de la dette qui absorbe une part croissante des recettes de l’État, et des subventions énergétiques ayant coûté près de 1 800 milliards FCFA sur trois ans, le Sénégal entre dans une zone de tension où chaque décision macroéconomique a un coût politique immédiat et un impact économique.
Les marges budgétaires se rétrécissent. Les besoins sociaux restent immenses. La transformation économique ne peut plus être reportée. À titre de comparaison, ces niveaux de subventions dépassent, sur la période récente, les dépenses publiques consacrées à certains secteurs sociaux clés, ce qui illustre l’ampleur de l’arbitrage budgétaire en jeu. Les subventions à l’énergie ne sont plus un sujet totalement tabou. Elles sont devenues un problème réel. Les maintenir sans réforme, c’est prolonger une dépense coûteuse, souvent mal ciblée, au détriment des investissements qui créent de la croissance et des recettes futures. Les supprimer brutalement serait tout aussi dangereux. Lorsque l’économie est déjà sous pression et que le coût de la vie ne cesse d’augmenter, une réforme mal calibrée peut rapidement provoquer des tensions sociales et fragiliser la confiance envers les pouvoirs publics. C’est pourquoi la vraie question n’est pas de savoir s’il faut maintenir ou supprimer les subventions, mais à quel rythme, selon quelle logique, et avec quelle lisibilité pour les populations concernées. Une réforme ne se justifie pas uniquement par ses équilibres comptables. Elle se mesure aussi à ce qu’elle annonce clairement, à ce qu’elle protège, et à ce qu’elle vise à construire.
Ce schéma est assez bien identifié : cibler d’abord les plus exposés, réduire ensuite les subventions dont profitent majoritairement les ménages aisés. Ceux qui consomment le plus, climatisent le plus, éclairent le plus. Les marges ainsi dégagées ne doivent pas simplement venir colmater des déficits. Elles doivent être réaffectées à ce qui transforme réellement une économie : énergie productive, infrastructures structurantes, formation, industrie et logistique. C’est à ce niveau que la réforme dépasse l’ajustement technique et devient une stratégie de transformation. Le FMI le souligne depuis des années. Le gouvernement sénégalais s’y est lui-même engagé, en fixant un plafond de 2 % du PIB pour les subventions.
Maintenir le système actuel sans ajustement risquerait ainsi de réduire les marges disponibles pour l’investissement productif et de reporter le coût des déséquilibres sur les générations futures. Deux pistes permettent de sortir du faux choix entre statu quo et choc social. La première consiste à sortir progressivement des subventions généralisées pour aller vers un tarif social progressif de l’électricité.
Le problème des subventions, c’est qu’elles semblent justes en apparence. Tout le monde en bénéficie. Mais dans les faits, ceux qui consomment le plus d’électricité captent aussi la plus grande part de l’aide publique. Et ce sont rarement les ménages les plus modestes. C’est pourquoi une tarification progressive serait plus cohérente. Les premiers 50 kWh par mois resteraient subventionnés, pour protéger les besoins essentiels. Entre 51 et 150 kWh, le tarif serait intermédiaire.
Au-delà de 150 kWh, le prix se rapprocherait du coût réel. La logique est simple : préserver la solidarité, mais éviter qu’elle finance surtout les plus gros consommateurs. Cette réforme serait moins brutale qu’on pourrait le croire. Au Sénégal, la majorité des foyers consomment moins de 150 kWh par mois. Elle resterait donc protégée. Le Maroc a instauré une tarification progressive en 2014, avec un tarif social pour les ménages consommant moins de 100 kWh/mois, et des résultats positifs sur la protection des ménages modestes. Mais il ne faut pas regarder seulement les tarifs. L’autre sujet, plus discret mais essentiel, ce sont les pertes du secteur électrique et le recouvrement des factures. Au Sénégal, ces pertes sont estimées à environ 15–17 % de la production. C’est considérable.
Le Kenya a montré l’exemple en réduisant significativement ses pertes de réseau entre 2015 et 2022, grâce à des audits, des investissements ciblés dans le réseau et un meilleur recouvrement des factures. Pour le Sénégal, un audit sérieux de la Senelec serait un point de départ pour identifier les pertes et les marges d’amélioration. Si le Sénégal parvenait à ramener ses pertes de 15 % à 10 %, la situation financière du secteur s’améliorerait nettement, sans hausse des prix pour les consommateurs. Ces deux réformes doivent être accompagnées d’une règle claire d’affectation des économies réalisées. Chaque milliard économisé sur les subventions doit être inscrit dans la loi de finances pour des investissements structurants, pas pour la consommation courante. Les priorités sont claires : centrales solaires et gazoducs, transformation locale du pétrole, du gaz et des minerais, infrastructures logistiques et numériques, formation professionnelle et santé de base. L’objectif est de transformer des économies budgétaires en capacités productives fiscales, donc en recettes futures permettant de rembourser la dette sans nouvelles subventions. C’est là que les ressources naturelles entrent en scène.
Le pétrole, le gaz et les autres ressources extractives ne doivent pas être utilisés comme une simple caisse de compensation budgétaire. Leur rôle est plus stratégique : amortir la transition, renforcer la crédibilité macroéconomique et financer les investissements capables de changer la structure de l’économie. Une règle d’allocation adoptée par la loi pourrait prévoir une part pour la stabilisation macroéconomique, une part pour l’investissement transformateur et une part pour l’épargne intergénérationnelle. Cette règle garantirait que la rente ne soit pas consommée, mais convertie en capital permanent, conformément à la loi sénégalaise de 2022 sur la répartition et la gestion des recettes hydrocarbures.
Le Sénégal est face à un choix de méthode. Soit il continue à gérer ses équilibres par des rustines budgétaires, soit il organise enfin un ajustement intelligent, avec un calendrier clair, des priorités nettes et une logique de transformation. Le pays ne manque pas de ressources. Il manque de séquence. Et en matière de dette, d’énergie et de croissance, c’est la séquence qui fait la différence entre la stabilisation et l’enlisement.
La réforme des subventions énergétiques n’est donc pas une question idéologique. C’est une question de soutenabilité budgétaire, de souveraineté économique et de justice intergénérationnelle. Dans cette configuration, une option cohérente serait de réformer progressivement, avec méthode, plutôt que de subir demain des ajustements plus brutaux.
Note éditoriale : Cette tribune s’inscrit dans les travaux de PRONA FUTURES sur la réforme énergétique, la soutenabilité budgétaire et l’allocation stratégique des ressources naturelles au Sénégal.

