Les 15 et 16 juillet 2026, N’Djamena a accueilli le premier Forum africain de l’eau, coorganisé par la République du Tchad et le Groupe de la Banque mondiale. Placée sous le thème « De la vision à l’action », cette rencontre a réuni plusieurs chefs d’État africains, des institutions financières internationales, des organisations de bassins transfrontaliers et des représentants du secteur privé, autour d’un même constat : l’Afrique regorge d’eau, mais des centaines de millions d’Africains n’y ont toujours pas un accès sûr et durable. Au-delà de ce diagnostic, largement partagé, ce sont surtout les solutions avancées par les différents intervenants qui ont structuré la cérémonie d’ouverture.
Water Forward : mutualiser les financements à l’échelle mondiale
La principale réponse mise en avant est Water Forward, l’initiative lancée par la Banque mondiale en avril 2026, en marge des Réunions de printemps du Groupe de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. Elle vise à améliorer la sécurité hydrique de plus d’un milliard de personnes d’ici 2030, en additionnant les moyens de dix banques multilatérales de développement plutôt qu’en les dispersant.
Ousmane Diagana, vice-président régional de la Banque mondiale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, a présenté cette coalition comme une réponse à la dispersion des efforts : « Les banques multilatérales de développement unissent leurs forces afin d’accroître leur impact, au-delà de ce que chaque institution pourrait accomplir individuellement. » Concrètement, la solution proposée repose sur trois leviers : rendre les secteurs de l’eau plus attractifs pour l’investissement privé en améliorant la viabilité financière des opérateurs, faire progresser les réformes de politique publique, et développer des projets capables d’attirer des volumes plus importants de capitaux publics comme privés. « Un objectif central de Water Forward est de rendre les secteurs de l’eau plus attractifs pour l’investissement », a-t-il résumé, en insistant sur le fait que la priorité doit toujours aller aux populations les plus vulnérables.
Les pactes nationaux : transformer les stratégies en projets finançables
Au cœur du dispositif figurent les « compacts pour l’eau », des pactes nationaux à travers lesquels chaque pays définit ses priorités de réforme, aligne ses partenaires et fixe des trajectoires précises de financement et de mise en œuvre. Dix-neuf compacts ont déjà été lancés dans le monde, dont onze en Afrique ; trois nouveaux pactes, dont celui du Tchad, ont été présentés à N’Djamena.
Le Tchad a ainsi dévoilé son propre Pacte pour l’eau, qui évalue à 3,8 milliards de dollars les besoins de financement sur cinq ans — dont 20 %, soit environ 115 milliards de francs CFA par an, devront provenir de ressources nationales — pour porter le taux d’accès à l’eau potable à 80 % d’ici 2030. Le ministre des Finances tchadien, Tahir Hamid Nguilin, a insisté sur une solution souvent négligée : l’entretien des infrastructures existantes plutôt que la seule construction de nouveaux ouvrages. « Il ne suffit pas de construire (…) nous devons aussi entretenir, protéger et gérer durablement les ressources et les infrastructures réalisées », a-t-il déclaré, ajoutant qu’« un ouvrage abandonné ou mal entretenu est une promesse trahie ; un forage fonctionnel, une mare restaurée ou un périmètre irrigué et productif est, au contraire, une promesse tenue envers les populations. » Pour lui, l’eau doit devenir « une exigence de performance publique », chaque franc investi devant se traduire par un service mesurable.
Réformer les institutions et séparer les secteurs
Plusieurs chefs d’État ont présenté des réformes institutionnelles engagées dans leur pays comme condition préalable à tout financement efficace. Le président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema a détaillé la stratégie adoptée par le Gabon depuis 2023 : un code moderne de l’eau, la séparation de l’opérateur national en deux entités distinctes — l’une dédiée à l’eau, l’autre à l’électricité — afin de « mieux piloter, financer et contrôler chaque secteur », ainsi qu’un portefeuille national de projets prioritaires évalué à plus de 1 700 milliards de francs CFA. Face à la crise d’approvisionnement que traverse Libreville depuis 2014, le Gabon a mobilisé des brigades pour réduire les pertes d’eau sur le réseau et encadrer la distribution informelle. « Disposer de ressources hydriques ne suffit pas sans une gouvernance solide, des infrastructures fiables et un financement adéquat », a-t-il résumé.
Il a également plaidé pour s’appuyer davantage sur l’expertise africaine plutôt que sur des entreprises étrangères imposées avec les financements extérieurs : « Les entreprises occidentales engagées dans ces grands chantiers doivent s’appuyer sur nos expertises nationales », a-t-il affirmé.
Cinq orientations pour passer de la vision à l’action
Le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, a proposé la feuille de route la plus détaillée de la cérémonie, articulée autour de cinq orientations. La première appelle à une intégration des politiques publiques : cesser de concevoir séparément l’eau, l’agriculture, l’énergie et l’urbanisme, et penser chaque projet à l’échelle des bassins et des territoires. La deuxième porte sur la qualité des institutions, avec un changement d’indicateurs de succès : « Nous devons mesurer nos progrès non pas au nombre de réunions organisées, mais au nombre de personnes nouvellement desservies. » La troisième concerne la préparation technique des projets, condition selon lui trop souvent négligée : « Nos pays ne manquent ni de besoins ni d’ambitions ; il leur manque des projets techniquement mûrs, juridiquement sécurisés, financièrement structurés et rapidement finançables. »
La quatrième orientation touche au coût du capital, obstacle récurrent pour les projets africains : « Les projets africains ne peuvent continuer à supporter des primes de risque disproportionnées », a-t-il plaidé, appelant les institutions financières à élargir leurs instruments de garantie. La cinquième vise l’industrialisation du secteur lui-même — production locale de tuyaux, de pompes, de compteurs et de systèmes d’irrigation, renforcement des compétences en ingénierie, digitalisation pour détecter les fuites et anticiper les risques — avec pour objectif de « bâtir non seulement des infrastructures hydriques africaines, mais également une véritable industrie africaine de l’eau. »
La coopération transfrontalière comme outil de stabilité
Plusieurs intervenants ont insisté sur la dimension régionale des solutions, l’eau ignorant les frontières administratives. La Mauritanie a mis en avant sa coopération autour du fleuve Sénégal et son alignement avec l’initiative du G5 Sahel. Son président, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, a résumé cette approche par une formule reprise par plusieurs orateurs : « Préserver l’eau, c’est préserver la vie. Investir dans l’eau, c’est investir dans la paix. »
Le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno a, pour sa part, salué le rôle des organisations de bassin — Commission du bassin du lac Tchad, Autorité du bassin du Niger, Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, Autorité du bassin de la Volta — et proposé la mise en place de « plateformes dynamiques de partage des données hydrologiques en temps réel afin d’anticiper les sécheresses et les inondations ». Il a structuré sa propre feuille de route autour de trois engagements : le financement, avec l’appel à transformer les pactes nationaux en « projets solidement bancables » ; la gouvernance, avec le renforcement des institutions régionales et des sociétés de gestion de l’eau ; et l’inclusion, en plaçant les femmes et les jeunes au cœur des politiques publiques, les premières supportant « le fardeau de la corvée d’eau » au quotidien, les seconds portant les espoirs d’une agriculture modernisée et créatrice d’emplois.
Une exigence commune : accélérer sans perdre en rigueur
Au terme de la cérémonie d’ouverture, un même message revenait dans la bouche de la plupart des intervenants : les stratégies et les déclarations existent déjà, c’est désormais l’exécution qui doit progresser. Comme l’a résumé Félix Tshisekedi, il s’agit de passer « des stratégies aux investissements, des engagements aux chantiers, des chantiers aux services, et des services aux résultats mesurables ». Rendez-vous est pris pour la Conférence des Nations unies sur l’eau, prévue en décembre 2026, où ces engagements devront, selon les mots d’Ousmane Diagana, se traduire « de l’ambition aux résultats, et du partenariat à l’impact ».

