De la gouvernance énergétique à l’intégration monétaire, le 69ᵉ Sommet de la CEDEAO a posé deux jalons structurants pour l’Afrique de l’Ouest
Le 69ᵉ Sommet ordinaire de la CEDEAO, tenu le 19 juillet 2026 à Freetown, a consacré deux avancées majeures pour l’intégration régionale : l’endossement de l’Accord intergouvernemental relatif au Gazoduc Africain Atlantique et la confirmation du lancement progressif de la monnaie unique ECO à partir de 2027. La première décision renforce l’architecture institutionnelle d’un corridor énergétique continental ; la seconde relance l’ambition d’une intégration monétaire régionale. Leur crédibilité dépendra désormais de la qualité de leur mise en œuvre.
Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Économiste, ancien haut responsable de la Banque africaine de développement et auteur de l’ouvrage Le Gazoduc Africain Atlantique
Un sommet, deux leviers d’intégration
La portée du Sommet de Freetown ne réside pas seulement dans les décisions adoptées, mais dans la complémentarité des deux chantiers qu’il remet au premier plan.
Le Gazoduc Africain Atlantique — G2A — doit relier les économies par une infrastructure énergétique transfrontalière. L’ECO ambitionne, pour sa part, de faciliter leur rapprochement monétaire et financier. L’un agit sur les conditions matérielles de la transformation économique ; l’autre sur les instruments susceptibles de fluidifier les échanges et les paiements.
Cette convergence mérite d’être soulignée. L’intégration régionale ne peut reposer uniquement sur des déclarations politiques ou des préférences commerciales. Elle suppose également des infrastructures interconnectées, des règles communes, des institutions crédibles et une coordination macroéconomique soutenue.
En ce sens, le Sommet de Freetown pose une question essentielle : comment transformer deux ambitions régionales anciennes en dispositifs opérationnels, financièrement viables et utiles aux populations ?
Le G2A, d’une vision politique à une architecture d’exécution
L’endossement de l’Accord intergouvernemental constitue une étape déterminante dans la maturation du Gazoduc Africain Atlantique.
Cette avancée est l’aboutissement d’une vision stratégique portée dès 2016 par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et feu le Président Muhammadu Buhari, qui ont eu l’ambition de transformer un projet bilatéral en une infrastructure d’intégration continentale. Cette dynamique a été poursuivie par le Président Bola Ahmed Tinubu, avec l’appui de la CEDEAO, de l’ONHYM, de la NNPC Limited ainsi que des équipes techniques, diplomatiques et juridiques des États concernés.
Le Sommet de Freetown consacre ainsi près d’une décennie d’efforts collectifs.
Dans l’entretien spécial qu’elle a accordé à Medi1TV le 21 juillet 2026, Mme Amina Benkhadra a souligné la portée de cette avancée et présenté les prochaines étapes institutionnelles du projet. Elle a notamment mis en évidence la création de deux structures complémentaires, appelées à organiser sa gouvernance et son exécution.
La première sera la Société de Projet, dont le siège sera établi à Casablanca. Elle devrait constituer le véhicule juridique, financier et opérationnel du G2A. Elle aura vocation à porter la structuration du projet, à coordonner les études et la contractualisation, à organiser les relations avec les partenaires techniques et financiers et à préparer la mobilisation des ressources nécessaires.
Casablanca s’affirme ainsi comme le centre de gravité technique, juridique et financier du projet.
La seconde sera l’organe de gouvernance intergouvernementale installé à Abuja. Cette instance réunira les ministres en charge de l’Énergie des treize États directement concernés par le gazoduc, de la République fédérale du Nigeria au Royaume du Maroc, y compris la République islamique de Mauritanie.
Abuja deviendra ainsi le lieu de la coordination politique, de la gouvernance interétatique du corridor et du suivi des engagements pris par les États.
La gouvernance comme condition de la bancabilité
Pour un projet transfrontalier de près de 6 800 kilomètres, représentant un investissement estimé à environ 25 milliards de dollars, la faisabilité technique ne suffit pas. Les conditions de bancabilité dépendent tout autant de la stabilité juridique, de la prévisibilité réglementaire, de la qualité de la gouvernance et de la répartition des risques.
La Société de Projet devra offrir aux prêteurs et aux investisseurs un interlocuteur doté d’une personnalité juridique, d’un mandat précis et d’une capacité contractuelle clairement établie.
L’instance ministérielle d’Abuja devra, pour sa part, faciliter la coordination entre les juridictions traversées, accompagner l’harmonisation des cadres réglementaires et traiter les questions liées au transit, à la fiscalité, à la sécurité du corridor et aux engagements souverains.
L’étape de Freetown renforce donc les conditions de bancabilité du G2A, non parce qu’elle résout à elle seule toutes les questions financières, mais parce qu’elle contribue à réduire les incertitudes institutionnelles qui entourent habituellement les grandes infrastructures multinationales.
La signature solennelle de l’Accord intergouvernemental par le Royaume du Maroc et la République islamique de Mauritanie viendra compléter ce dispositif. Suivront les travaux conduisant à la Décision Finale d’Investissement — Final Investment Decision ou FID — puis à la clôture du financement — Financial Close — préalable au lancement effectif des travaux.
Le passage à ces étapes exigera encore la consolidation du modèle économique, des contrats de transport et d’achat du gaz, des mécanismes tarifaires, des garanties, des dispositifs de couverture des risques et de la structure de financement.
Freetown marque ainsi moins l’achèvement de la structuration financière que le passage vers une nouvelle phase : celle où le projet peut progressivement entrer dans le langage concret des investisseurs.
Le G2A comme bien public régional
Au-delà de son caractère énergétique, le G2A peut être considéré comme un véritable bien public régional.
Sa portée dépasse en effet le seul transport du gaz. Le projet peut contribuer à renforcer la sécurité énergétique, à soutenir la production d’électricité, à favoriser l’industrialisation, à améliorer l’intégration des marchés et à accroître la résilience économique des pays concernés.
Sa légitimité reposera donc aussi sur sa capacité à desservir les marchés domestiques, à favoriser la création de valeur locale, à stimuler l’investissement productif et à générer des emplois.
Le succès du projet ne devra pas être mesuré uniquement par le nombre de kilomètres construits ou par les volumes transportés, mais également par son impact sur l’accès à l’énergie, la compétitivité des entreprises et les conditions de vie des populations.
L’ECO : une ambition monétaire soumise à la convergence
La seconde décision majeure du Sommet concerne la confirmation du lancement progressif de l’ECO à partir de 2027 pour les États satisfaisant aux critères de convergence.
Cette ambition prend tout son relief lorsque l’on observe que les douze États membres actuels de la CEDEAO utilisent huit monnaies distinctes.
Cinq pays — le Bénin, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Sénégal et le Togo — partagent le franc CFA émis par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest. Les sept autres disposent chacun de leur propre monnaie : l’escudo cap-verdien, le dalasi gambien, le cedi ghanéen, le franc guinéen, le dollar libérien, le naira nigérian et le leone sierra-léonais.
Cette fragmentation monétaire explique à la fois la complexité du projet ECO et sa pertinence potentielle.
Une monnaie commune pourrait réduire certains coûts de conversion, faciliter les transactions transfrontalières, améliorer la transparence des prix et renforcer la cohérence des systèmes régionaux de paiement.
Elle ne peut cependant reposer uniquement sur une volonté politique. Elle suppose une convergence durable des politiques budgétaires et monétaires, une maîtrise suffisante de l’inflation et des déficits, des réserves extérieures adéquates ainsi qu’une gouvernance institutionnelle crédible.
Sa mise en œuvre devra donc être graduelle, transparente et fondée sur des critères rigoureux. Une union monétaire durable ne se construit pas en effaçant artificiellement les différences entre les économies, mais en créant les conditions de leur rapprochement réel.
Deux projets, une même exigence de résultats
Le G2A et l’ECO répondent à des temporalités, des logiques et des contraintes différentes. Il serait donc excessif de les confondre.
Leur rapprochement révèle néanmoins une même orientation stratégique. Le premier vise à construire un corridor énergétique capable d’alimenter les marchés domestiques, de soutenir la production d’électricité et de favoriser l’industrialisation. Le second cherche à créer un cadre monétaire plus intégré pour accompagner les échanges, l’investissement et la circulation des capitaux.
Leur complémentarité est avant tout stratégique. L’intégration régionale repose autant sur la circulation de l’énergie que sur celle des biens, des capitaux et des paiements.
Le gazoduc générera des flux commerciaux et financiers entre plusieurs pays. Il nécessitera des mécanismes de paiement sécurisés, des cadres contractuels compatibles et une meilleure intégration des marchés. Même si son financement mobilisera plusieurs devises internationales, une coordination monétaire et financière accrue pourrait faciliter, à terme, son fonctionnement régional.
Dans les deux cas, la réussite ne pourra être appréciée à la seule aune des accords signés ou des institutions créées. Elle devra être mesurée par les effets produits sur l’accès à l’énergie, le coût des transactions, la compétitivité des entreprises, la création d’emplois et l’amélioration des conditions de vie.
Les banques multilatérales de développement, les institutions régionales et les investisseurs privés seront appelés à jouer un rôle déterminant. Au-delà du financement, leur contribution pourra porter sur la préparation du projet, la réduction des risques, le renforcement des cadres réglementaires et la mobilisation de capitaux à long terme.
Conclusion — Passer du consensus à l’exécution
Le Sommet de Freetown constitue une avancée politique importante, mais il ouvre surtout une séquence d’exécution.
Pour le G2A, la priorité réside désormais dans la mise en place effective de la Société de Projet à Casablanca, de l’organe ministériel de gouvernance à Abuja et des instruments juridiques et financiers conduisant à la FID puis au Financial Close.
Pour l’ECO, l’enjeu sera de préserver la crédibilité du processus en liant chaque étape du lancement à des progrès vérifiables en matière de convergence et de gouvernance.
Le véritable tournant ne résidera donc pas uniquement dans les décisions prises à Freetown, mais dans la capacité des États à transformer une vision politique en réalisations concrètes.
Les grandes infrastructures régionales ne changent durablement un continent que lorsqu’elles deviennent des investissements réalisés, des institutions crédibles et, surtout, des opportunités tangibles pour les populations qu’elles sont destinées à servir.
Sources
- CEDEAO — Communiqué final de la 69ᵉ Session ordinaire de la Conférence des Chefs d’État et de Gouvernement, Freetown, 19 juillet 2026, publié le 20 juillet 2026 :
Consulter le communiqué officiel de la CEDEAO (https://www.ecowas.int/final-communique-of-the-69th-ordinary-session-of-the-authority-of-heads-of-state-and-government/)
- Medi1TV — « Gazoduc africain atlantique : entretien spécial Amina Benkhadra », 21 juillet 2026 :
Voir l’entretien sur Medi1TV (https://www.medi1tv.com/fr/episode/102638/Gazoduc-africain-atlantique–entretien-sp%C3%A9cial-Amina-Benkhadra)

