Dans cette tribune, Gregory P. Tosi, avocat basé à Washington et ancien conseiller juridique du Congrès des États-Unis, plaide pour une coordination renforcée entre la RDC, l’Angola et la Zambie autour du corridor de Lobito. Selon lui, la réussite de ce projet stratégique dépendra non seulement des infrastructures, mais aussi d’une diplomatie économique commune capable de porter, à Washington, une vision africaine cohérente du développement, de l’investissement et de l’industrialisation.
Par Gregory P. Tosi
Le corridor de Lobito est entré dans une phase décisive. La réhabilitation et les investissements se poursuivent le long du réseau ferroviaire angolais, tandis que les liaisons prévues et en cours de développement avec la République démocratique du Congo (RDC) et la Zambie pourraient redessiner les échanges commerciaux en Afrique centrale et australe. Soutenu par des institutions africaines, des bailleurs internationaux et des partenaires occidentaux, le corridor est largement considéré comme l’une des initiatives les plus importantes du continent en matière de transport et d’intégration régionale.
Aux États-Unis, le corridor de Lobito représente bien plus qu’une ligne ferroviaire. Il constitue un test de la capacité des infrastructures régionales à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement, à développer les relations commerciales et à soutenir l’industrialisation de l’Afrique. Washington y voit également une occasion de diversifier ses chaînes d’approvisionnement en minerais critiques et d’accroître ses échanges avec l’Afrique centrale et australe.
À Washington, les présentations officielles décrivent logiquement le corridor de Lobito comme un projet régional intégré. Dans la pratique, toutefois, des progrès importants restent à accomplir en matière de facilitation des échanges, d’harmonisation réglementaire, de coordination institutionnelle et de promotion des investissements.
La prochaine étape du corridor ne relève donc pas seulement de l’ingénierie. Elle relève aussi de la diplomatie.
Les grands projets d’infrastructures transfrontaliers sont souvent menés comme des ensembles de projets nationaux, chaque gouvernement cherchant à financer la portion située sur son propre territoire. Le chemin de fer à écartement standard d’Afrique de l’Est (Standard Gauge Railway) illustre ce risque. Bien qu’il ait été conçu comme un réseau régional, sa construction et son financement ont été menés, pour l’essentiel, à travers des sections nationales distinctes. Le système dans son ensemble ne s’est pas concrétisé dans les délais initialement prévus, limitant ainsi la connectivité régionale dont dépendait sa pleine valeur économique.
Le corridor de Lobito devrait éviter cet écueil.
La RDC, l’Angola et la Zambie devraient dialoguer avec Washington non pas simplement comme trois gouvernements défendant des priorités distinctes, mais comme un partenariat économique régional poursuivant une vision commune de la croissance.
Il ne s’agit pas d’un appel à l’intégration politique, mais d’une proposition en faveur d’une coordination stratégique.
Les trois gouvernements ont déjà démontré leur capacité à coopérer en matière de planification ferroviaire, de transport transfrontalier, de facilitation des échanges et de coordination douanière. Ils présentent de plus en plus le corridor de Lobito comme une initiative trilatérale appuyée sur des institutions communes et une coopération régionale. La prochaine étape logique consiste à coordonner la manière dont cette vision est portée à Washington ainsi qu’auprès des autres grands centres de financement et d’influence politique.
Bien que les trois gouvernements participent déjà à des accords formels relatifs au corridor et à des forums d’investissement, il ne semble pas exister, du moins publiquement, de mécanisme trilatéral permanent chargé de coordonner leur diplomatie économique et leur promotion des investissements à Washington. Ils devraient envisager la mise en place d’un cadre commun d’engagement comprenant un renforcement de la coordination entre leurs ambassades, une stratégie commune de promotion des investissements, des tournées conjointes de présentation (roadshows) et, lorsque cela s’y prête, des échanges collectifs avec des institutions telles que la U.S. International Development Finance Corporation (DFC), l’Export-Import Bank of the United States (EXIM) et d’autres partenaires du financement du développement.
Parler d’une seule voix permettrait aux trois gouvernements de présenter aux investisseurs une véritable proposition économique à l’échelle du corridor, plutôt que trois opportunités nationales distinctes. Ensemble, ils pourraient mettre en avant la taille combinée du marché du corridor, ses ressources minières, son potentiel manufacturier, son réseau de transport, sa main-d’œuvre et sa valeur économique à long terme.
Une approche coordonnée pourrait réduire les coûts liés à des démarches de promotion redondantes, attirer une plus grande attention politique et offrir aux investisseurs une vision plus claire du corridor en tant que marché régional intégré.
Le succès du corridor de Lobito ne devrait pas être mesuré uniquement à l’aune des volumes de cuivre ou de cobalt exportés. Il devrait aussi se mesurer aux minerais transformés, aux équipements électriques, aux batteries, aux produits agricoles et aux biens manufacturés produits en Afrique. Le corridor doit devenir une plateforme industrielle, et non un simple couloir d’exportation.
Les institutions africaines ont un rôle essentiel à jouer dans la réalisation de cet objectif. La Banque africaine de développement (BAD) et l’Africa Finance Corporation (AFC) jouent déjà un rôle central dans le développement du corridor. Afreximbank et les banques commerciales régionales pourraient élargir la participation des capitaux africains aux côtés des investissements internationaux.
La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre un cadre tout aussi important. Le corridor de Lobito devrait devenir un exemple majeur de la manière dont les infrastructures transfrontalières peuvent soutenir les chaînes de valeur régionales, réduire les barrières commerciales et relier les producteurs africains aux marchés africains.
La coordination régionale ne réduit en rien la souveraineté nationale. La RDC, l’Angola et la Zambie continueront de poursuivre des politiques budgétaires, des stratégies industrielles et des priorités nationales distinctes. Elle reconnaît simplement que certains objectifs peuvent être atteints plus efficacement ensemble que séparément.
Une initiative concrète consisterait à organiser chaque année à Washington un Dialogue sur l’investissement dans le corridor de Lobito, réunissant les trois gouvernements, les institutions financières africaines, les agences américaines, le Congrès, les institutions de financement du développement, les entreprises d’ingénierie, les sociétés de logistique, les industriels et les investisseurs institutionnels.
Les trois gouvernements pourraient renforcer cette dynamique en créant un secrétariat conjoint de promotion des investissements chargé de coordonner les démarches auprès des investisseurs, d’identifier les possibilités de financement et de diffuser un message régional cohérent auprès des partenaires internationaux.
La communauté internationale reconnaît de plus en plus l’importance stratégique du corridor de Lobito. L’Afrique doit veiller à ce que sa propre stratégie d’engagement soit à la hauteur de cette ambition.
Les chemins de fer transportent des marchandises. Les corridors économiques créent des industries. Les partenariats régionaux renforcent le pouvoir de négociation.
Si la RDC, l’Angola et la Zambie s’adressent à Washington d’une seule voix africaine, elles renforceront bien davantage qu’une ligne ferroviaire. Elles renforceront leur capacité à orienter l’investissement, l’industrialisation et le développement de long terme selon des priorités définies par les Africains eux-mêmes.
Gregory P. Tosi est avocat à Washington, D.C., et ancien conseiller juridique du Congrès des États-Unis. Il œuvre en faveur de l’investissement des entreprises et du développement de logements abordables dans les pays en développement. Il écrit régulièrement sur le développement économique international, les infrastructures et les politiques publiques.

![À Washington, le corridor de Lobito doit parler d’une seule voix africaine [Tribune]](https://www.financialafrik.com/wp-content/uploads/2024/02/Lobito-Corridor-678x381-1-600x337.jpeg)