Réuni le 19 juillet 2026 à Freetown (Sierra Leone) pour sa 69e session ordinaire, le sommet des Chefs d’État et de Gouvernement de la CEDEAO a connu la signature de l’Accord Intergouvernemental encadrant le développement du Gazoduc Africain Atlantique, initié par Sa Majesté le Roi Mohammed VI et feu le Président Nigérian Muhammadu Buhari avec près de 6 800 kilomètres le long de la façade atlantique, treize pays traversés et 20 milliards de dollars d’investissement. Décryptage.
La CEDEAO vient d’endosser à Freetown le Gazoduc Africain Atlantique initié par le Royaume du Maroc. Quelle lecture faites-vous de ce moment ?
Conformément à la vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu l’assiste, l’Afrique atlantique s’affirme comme un centre, après avoir si longtemps figuré à la périphérie. Ce qui s’est passé à Freetown est de l’ordre de l’autonomie épistémologique, un projet pensé en Afrique pour les Africains, le gaz alimentera d’abord les besoins de développement ouest-africains avant de répondre aux demandes des marchés européens. L’Afrique acte son passage d’un modèle d’insertion dans la mondialisation extraverti, marqué par l’extractivité, à un modèle endogène caractérisé par l’additivité et la captation locale de la valeur.
Avec l’Accord Intergouvernemental signé à Freetown, l’adhésion collective au cœur même de l’instance d’intégration régionale de la CEDEAO confère une assise politique et institutionnelle au Gazoduc Africain Atlantique qui conforte l’impulsion fondatrice donnée par Sa Majesté. Le Ghana a salué une initiative « historique », le Togo une Vision qui désenclave, la Gambie un projet phare pour toute la région. Le projet est devenu la propriété de tous.
Sa Majesté a pensé ce gazoduc comme un instrument de souveraineté africaine et un vecteur d’interdépendance régionale au service de la paix. Comme l’a relevé Monsieur le Ministre marocain des Affaires Etrangères et de la Coopération Internationale Nasser Bourita, « les vrais intérêts du Maroc ne sont jamais bien loin des vrais intérêts de l’Afrique ; et les vrais intérêts de l’Afrique ne sont, eux-mêmes, jamais incompatibles avec ceux de l’Atlantique ».
Vous êtes Ambassadeur à Abidjan. Que change ce gazoduc pour un pays hôte comme la Côte d’Ivoire ?
Le mémorandum d’entente tripartite signé en juin 2024 entre la Côte d’Ivoire, le Nigéria et le Maroc pour le Gazoduc Africain Atlantique est appelé à accélérer l’industrialisation de l’Afrique de l’ouest, en mettant une électricité compétitive à la portée de plus de 340 millions d’Africains.
Il consolide la vocation de la Côte d’Ivoire à devenir le hub électrique de la région. Les échanges entre pays africains ne représentent encore que 14% des exportations du continent, quand ce taux atteint 68% en Europe. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) offre l’instrument juridique idoine pour corriger cette anomalie historique. La Banque mondiale estime qu’elle pourrait accroître de 81% les exportations intra-africaines et le revenu du continent de 450 milliards de dollars d’ici 2035. Encore faut-il la remplir de projets, le PND 2030 s’y emploie.
Aucun plan de cette ambition ne tient sans une énergie abondante et compétitive. Le gazoduc est en fait le carburant du PND. Regardons les faits : le gaz naturel fournit environ 70% de l’électricité ivoirienne et la demande croît de 10 à 15% par an. La Côte d’Ivoire veut porter sa capacité vers 5 000 MW à l’horizon 2030 tout en demeurant exportatrice nette d’électricité dans la sous-région. Le gazoduc apporte à cette trajectoire son intrant critique, à savoir du gaz ferme, prévisible, compétitif face au diesel et au GNL spot, en complément des gisements Baleine et Calao.
La première phase du tronçon sud du gazoduc est d’environ 300 kilomètres entre Takoradi et Abidjan. La Côte d’Ivoire compte parmi les piliers du projet, par ses ports, son économie diversifiée et sa capacité d’entraînement régional. Ce rôle de pilier ne date d’ailleurs pas du mémorandum de 2024 : dès le 18 février 2020, la Côte d’Ivoire ouvrait un Consulat général à Laâyoune, la ville la plus peuplée des provinces du Sud que le gazoduc traversera pour rejoindre le réseau marocain.

Ce projet a dix ans. Beaucoup de mégaprojets africains n’ont pas survécu à un tel temps long. Pourquoi celui-ci ?
Freetown couronne dix ans de méthode et de patience stratégique : le cap fixé à Abidjan dès 2014 (« l’Afrique doit faire confiance à l’Afrique »), la visite de Sa Majesté à Abuja en 2016, l’accord ONHYM-NNPC finançant les études d’ingénierie en 2017, la déclaration conjointe de 2018, le mémorandum avec la CEDEAO et onze pays entre 2021 et 2023, le projet d’accord intergouvernemental agréé à Rabat en 2023, les dispositions validées par les pays hôtes fin 2024, et la signature de 2026.
Cette constance n’est d’ailleurs pas propre au gazoduc, puisque plus de 1400 accords ont été signés avec des nations africaines depuis l’accession de Sa Majesté au Trône, c’est le fruit d’un quart de siècle de diplomatie de terrain. Les grands desseins se construisent au rythme de la confiance.
Aujourd’hui la séquence de lancement est précise, d’abord la création de la société de projet qui sera basée à Casablanca, et de l’autorité de gouvernance du gazoduc, dont le siège est prévu à Abuja. Ensuite la mobilisation des investisseurs et la préparation de la décision finale d’investissement. Enfin la signature conjointe du Maroc et de la Mauritanie, États non membres de la CEDEAO. La mise en service des premiers tronçons est attendue au début de la prochaine décennie.
Rappelez-nous l’objet : que construit-on exactement ?
Près de 6 800 kilomètres, une capacité de 30 milliards de m³ par an, un raccordement au réseau gazier européen via le Gazoduc Maghreb-Europe dans le nord du Royaume. La répartition dit l’essentiel : jusqu’à 15 milliards de m³ pourront être exportés vers l’Europe à travers le Maroc, l’autre moitié alimentera les marchés régionaux de la CEDEAO. C’est donc la création d’un marché intégré du gaz naturel en Afrique de l’ouest, avec une fenêtre européenne qui en consolide le modèle économique.
La construction sera phasée par tronçons, chacun porté par une société dédiée : au sud, prolonger vers Abidjan les flux du gazoduc de l’Afrique de l’ouest existant ; au nord, relier les gisements du Sénégal et de la Mauritanie au réseau marocain ; au centre, unifier l’ensemble. Et il faut penser cet ouvrage comme une colonne vertébrale avec des bretelles qui alimenteront des centrales électriques et des zones industrielles tout au long du tracé. C’est déjà ce que font l’ONHYM et JESA au Sénégal avec le projet gas-to-industry.
J’ajoute enfin que l’infrastructure physique se double d’une infrastructure immatérielle de gouvernance. Pour ne citer que cet exemple, l’Alliance des États africains atlantiques s’est dotée d’un volet qui fédère plus d’une vingtaine de pays autour de la sécurité maritime, du renseignement et de la lutte contre la piraterie, c’est le pendant sécuritaire du gazoduc. La sécurité est une classe d’actifs invisible, c’est elle qui rend assurable un ouvrage de 6 800 kilomètres. Le gazoduc est par ailleurs conçu pour transporter demain l’hydrogène vert, on construit pour le siècle.
20 milliards de dollars. Comment financer un projet d’une telle envergure ?
J’aimerais apporter trois précisions. D’abord, on ne finance pas 20 milliards d’un bloc, on finance des tronçons bancables, adossés chacun à une demande identifiée et à une société de projet dédiée. Ensuite, la demande n’est pas une hypothèse de travail, c’est une donnée démographique car il naîtra plus d’enfants en Afrique de l’ouest dans les prochaines décennies que dans l’ensemble des pays de l’OCDE, et près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. Enfin, le risque d’exécution est plus faible qu’on ne le croit : le Nigéria alimente déjà le Ghana, le Togo et le Bénin en gaz par pipeline depuis une quinzaine d’années. Le Gazoduc Africain Atlantique ne part pas d’une page blanche, il prolonge un système éprouvé.
Freetown y ajoute une garantie nouvelle, la mutualisation politique et institutionnelle à l’échelle de toute une région. C’est ce que recherchent les investisseurs de long terme. Selon BMCE Capital Global Research, ce gazoduc devrait générer jusqu’à 50 000 emplois temporaires par an au pic du chantier pendant sa phase de construction, et créer jusqu’à 5 000 emplois permanents pour son exploitation.
La valeur ajoutée du gazoduc commence par son contenu africain en matière grise. L’ingénierie africaine est déjà mobilisée aux côtés de l’ONHYM sur les segments du projet, l’exemple de la société d’ingénierie JESA en donne la mesure, elle regroupe 4000 experts, 38 nationalités avec 95% de talents africains, et réalise 1,8 milliard de dollars de chiffre d’affaires avec des projets dans 11 pays d’Afrique.
Le Maroc défend la thèse de la co-industrialisation panafricaine. En quoi le gazoduc y participe-t-il?
Sa Majesté porte un regard humaniste sur le processus du développement durable qui ne se mesure pas seulement à la croissance du PIB par habitant. Le vrai progrès social dans la durée se mesure à la montée en gamme du capital humain et des spécialisations, et donc à la densité du tableau d’échanges intersectoriels d’une économie. Le gazoduc ajoute littéralement des lignes et des colonnes à ce tableau.
Mais transformer en profondeur les amonts agricoles et miniers africains, pour ne pas s’en tenir aux premières transformations ou au raffinage, nécessite une énergie industrielle stable et compétitive.
Désormais rien n’interdit de penser qu’un pneu d’avion produit à partir d’hévéa ivoirien transformé en Côte d’Ivoire sorte demain de l’écosystème aéronautique marocain sans faire de détour par l’Asie. La même logique vaut pour l’avocat transformé en guacamole pour le marché américain, le coton transformé en textile, ou l’huile de palme valorisée dans l’agroalimentaire, la biscuiterie, les pâtes à tartiner et la cosmétique. Dans toutes ces filières, la contrainte est la même : sans énergie compétitive, pas de transformation locale ; et sans transformation, pas prime de marque et pas de prime de RSE valorisable.
Le chef de la diplomatie togolaise a évoqué à Freetown le désenclavement du Sahel. Comment le gazoduc s’articule-t-il avec l’Initiative Royale Atlantique?
Sa Majesté le Roi a lancé cette Initiative en novembre 2023 en appelant à faire de la façade atlantique de l’Afrique « un espace de communion humaine, un pôle d’intégration économique et un foyer de rayonnement continental et international ». Elle vise à favoriser l’accès des pays du Sahel à l’océan Atlantique.
Le diagnostic des Nations Unies est sans appel, l’enclavement ampute d’environ 20% le potentiel de développement d’un pays. La réponse durable aux fragilités du Sahel passe par le développement au moins autant que par la sécurité. À cette équation, Sa Majesté oppose des solutions de terrain, concrètes et solidaires.
Ces chantiers forment un seul système, le gazoduc, les infrastructures portuaires (Dakhla Atlantique et ses 1650 ha de zones industrielles), les infrastructures routières des provinces du Sud du Royaume (la plus grande gare routière du continent à Laâyoune), les interconnexions électriques. Tout cela porte les germes d’un espace atlantique africain intégré, donc stable, donc prospère. L’Afrique atlantique n’est pas un concept de colloque, c’est un chantier ouvert.

