Du dérisquage des investisseurs à la construction des capacités productives africaines
Note d’alerte doctrinale et opérationnelle
Dr Papa Demba Thiam
Économiste — Concepteur / Architecte des Transformations Stratégiques
12 septembre 2026
1.Résumé exécutif
La Nouvelle Architecture Financière Africaine pour le Développement (NAFAD) porte une ambition légitime : accroître l’autonomie financière du continent, réduire le coût du capital et mobiliser à grande échelle des ressources privées pour le développement. Le présent texte ne conteste ni cette ambition, ni l’utilité des garanties, ni le rôle d’ATIDI. Il propose un test de pertinence stratégique : vérifier que les instruments choisis restent subordonnés à la finalité productive qui justifie l’architecture.
Le risque observé est subtil. Une architecture peut devenir plus africaine par ses institutions, ses actionnaires et ses mécanismes de garantie, tout en demeurant extravertie par la localisation de ses effets productifs. La question décisive n’est donc pas seulement de savoir combien de capitaux sont mobilisés ou combien de premières pertes sont couvertes. Elle est de savoir quelles capacités productives nouvelles ces garanties rendent possibles, où se situent les emplois, les fournisseurs, les apprentissages technologiques, les chaînes d’approvisionnement et les effets d’entraînement.
Le dérisquage peut être une pierre angulaire d’une stratégie de développement. Sa pertinence dépend de l’objet que l’on dérisque, de la séquence dans laquelle on le dérisque et de la transformation productive que cette réduction du risque rend possible.
Le danger serait une inversion de finalité : utiliser une architecture financière africaine principalement pour absorber le risque d’opérations dont le multiplicateur productif demeure extérieur au continent. Dans ce cas, l’Afrique pourrait africaniser le risque sans africaniser proportionnellement la production. Ce n’est pas une accusation. C’est un risque d’architecture qu’il faut tester avant qu’il ne se cristallise dans les instruments, les mandats, les recrutements, les indicateurs de performance et les routines institutionnelles.
2.1. Pourquoi poser la question maintenant ?
La séquence de 2026 rend ce test urgent. Au sommet Africa Forward de Nairobi, le débat sur le coût du capital a conduit à mettre l’accent sur l’absence de mécanismes de garantie de premières pertes suffisamment larges. Emmanuel Macron a présenté ATIDI comme une solution continentale à renforcer et a annoncé l’intention de porter cette orientation au G7 d’Évian. La déclaration d’Évian a ensuite appelé les institutions de financement du développement et les banques multilatérales à accroître l’usage des garanties, du partage des risques, du financement mixte et des mécanismes de cofinancement, en citant explicitement ATIDI.
Dans le même temps, le Conseil d’administration de la Banque africaine de développement a approuvé une prise de participation pouvant atteindre 125 millions de dollars dans ATIDI afin d’élargir ses capacités d’assurance du risque de crédit commercial et du risque politique, avec l’objectif affiché de soutenir l’investissement direct étranger et le commerce intra-africain.
Ces décisions sont cohérentes entre elles. C’est précisément pourquoi elles méritent un examen stratégique. Lorsqu’une logique devient consensuelle, se capitalise et commence à structurer les institutions, le risque n’est plus seulement celui d’une mauvaise transaction. Il devient celui d’une dépendance de sentier : l’instrument finit par définir la stratégie au lieu de lui rester subordonné.
3.2. Bush et Obama : l’enseignement n’est pas l’Amérique, mais la destination du multiplicateur
L’expérience américaine de 2008 et 2009 constitue un précédent analytique, non un équivalent institutionnel. L’Economic Stimulus Act de 2008 a distribué environ 100 milliards de dollars de paiements aux ménages. Les travaux du NBER montrent qu’une fraction significative de ces paiements a effectivement été dépensée, notamment en biens durables. L’American Recovery and Reinvestment Act de 2009 était beaucoup plus large : transferts, baisses d’impôts, dépenses publiques et soutien aux États et collectivités.
Il serait excessif d’affirmer que ces plans ont simplement « relancé la Chine ». Leur impact macroéconomique était plus complexe, et une partie importante des ressources a été épargnée, utilisée pour réduire l’endettement ou dépensée en biens et services domestiques. Mais l’expérience permet de rappeler un mécanisme général : stimuler la demande dans un territoire ne garantit pas que toute la production supplémentaire appelée par cette demande soit localisée dans ce même territoire.
Lorsqu’une économie présente une forte propension marginale à importer certains biens, une partie du stimulus traverse la frontière. La destination budgétaire de l’argent et la destination productive de son multiplicateur peuvent diverger. C’est ce mécanisme, et non une assimilation des cas, qui éclaire le débat africain.
Toute injection financière possède une destination nominale et une destination productive. Les deux ne coïncident pas nécessairement.
4.3. Nairobi et Évian : une doctrine internationale du dérisquage
À Nairobi, le diagnostic est clair : trop de pays africains, du fait de leur notation ou de leur absence de notation, n’attirent pas suffisamment les banques, fonds et entrepreneurs privés. La réponse proposée consiste à développer un véritable mécanisme de premières pertes, avec ATIDI comme plateforme continentale. Le discours précise que les investisseurs concernés sont parfois africains mais surtout non africains.
À Évian, cette logique devient une orientation du G7. La déclaration des dirigeants affirme qu’il faut rendre les projets de développement plus attractifs pour les investisseurs privés et recommande le recours aux instruments de partage des risques, garanties, financements mixtes et cofinancements. Elle souligne les bénéfices du renforcement de l’architecture de garantie, notamment à travers ATIDI.
Cette doctrine est parfaitement intelligible du point de vue de la mobilisation du capital privé : si le risque perçu est trop élevé, une tierce partie absorbe une portion de la perte potentielle afin de rendre l’investissement acceptable. Mais une question reste ouverte : quel est l’objet économique dont on cherche ainsi à rendre l’investissement possible ?
Le passage du risque à la production n’est pas automatique. Une garantie peut sécuriser une usine africaine intégrée à des fournisseurs locaux, une infrastructure productive, une chaîne de froid ou une plateforme industrielle. Elle peut aussi sécuriser une exportation vers l’Afrique, une fourniture clé en main ou une opération dont la valeur ajoutée principale, les fournisseurs et l’apprentissage technologique demeurent ailleurs. Le même instrument financier peut donc servir des architectures productives radicalement différentes.
5.4. ATIDI : un excellent révélateur du problème de destination productive
ATIDI n’est pas ici mise en cause. Son métier consiste précisément à couvrir des risques commerciaux et politiques afin de faciliter commerce et investissement. Le cas est intéressant parce qu’il permet d’observer la neutralité apparente d’un instrument financier face à la géographie réelle de ses effets.
En juillet 2026, ATIDI et Saudi EXIM ont annoncé un accord de réassurance destiné à renforcer la couverture du crédit à l’exportation pour les exportateurs saoudiens vers les marchés africains. ATIDI a elle-même indiqué que l’accord devait permettre aux investisseurs et exportateurs saoudiens d’opérer avec davantage de confiance en Afrique et soutenir la croissance des exportations saoudiennes non pétrolières.
Il serait incorrect d’en déduire que les 125 millions de dollars investis par la BAD dans ATIDI financent directement les exportations saoudiennes : le capital est fongible, les portefeuilles sont diversifiés et les décisions de souscription répondent à des règles propres. Mais cette fongibilité est précisément la raison pour laquelle le test stratégique est nécessaire. L’augmentation générale de la capacité de bilan et de souscription ne porte pas, par elle-même, une destination productive africaine.
La question n’est donc pas comptable. Elle est fonctionnelle : quelle proportion de la capacité marginale de dérisquage créée par l’apport de capital contribue à construire des capacités productives africaines, et quelle proportion facilite essentiellement l’accès au marché africain de capacités productives déjà constituées ailleurs ?
6.5. Le risque d’inversion de finalité
La NAFAD est présentée comme une nouvelle architecture financière africaine destinée à soutenir la prospérité, l’autonomie et la mobilisation du capital. Le risque serait qu’en empruntant sans filtre une doctrine internationale principalement organisée autour de l’attractivité des projets pour le capital privé, elle confonde progressivement deux objectifs différents : rendre l’Afrique moins risquée pour l’investisseur et rendre l’économie africaine structurellement moins risquée parce qu’elle est devenue plus productive.
Dans le premier cas, on agit sur la perception et la répartition du risque d’une transaction. Dans le second, on agit sur les causes qui produisent le risque : fragmentation des marchés, insuffisance énergétique, faiblesse logistique, absence d’agrégation, manque de débouchés sécurisés, déficits de compétences, rupture des chaînes d’approvisionnement, insuffisance des infrastructures financières et absence de coordination.
Une architecture peut ainsi réussir tous ses indicateurs financiers et manquer sa finalité transformationnelle. Elle peut mobiliser davantage de milliards, garantir davantage d’opérations, améliorer les ratios de levier et attirer davantage d’investisseurs, tout en laissant presque intacte la structure productive qui rend le continent dépendant des importations et vulnérable aux chocs externes.
Le risque ultime serait d’africaniser l’absorption du risque sans africaniser suffisamment la production, la valeur ajoutée et l’apprentissage.
7.6. Deux métiers du dérisquage
6.1 Le dérisquage transactionnel
Le dérisquage transactionnel part d’une opération identifiée. Il demande comment réduire le risque afin qu’une banque, un fonds, un exportateur ou un investisseur accepte de la financer. Il est utile, souvent indispensable, mais il intervient sur une transaction dont l’architecture économique est déjà largement donnée.
Sa question centrale est : comment rendre cette opération finançable ?
6.2 Le dérisquage productif systémique
Le dérisquage productif systémique part au contraire de l’objet économique que l’on veut faire émerger. Il identifie un écosystème intégré de chaînes de valeur interconnectées convergeant vers, ou partant de, Centres de Croissance Multipolaires. Il recherche ensuite les contraintes qui empêchent cet ensemble de devenir un espace d’opportunités d’investissement solvables.
Le dérisquage peut alors porter simultanément sur l’accès à l’énergie, la logistique, la demande, les intrants, le fonds de roulement, le risque de change, les infrastructures, les normes, l’agrégation des producteurs, les compétences, les contrats d’achat, les données, les assurances et la coordination publique-privée.
La garantie financière n’est plus le point de départ. Elle devient l’un des instruments d’une architecture de réduction du risque construite à partir de la fonction productive recherchée.
Dans le dérisquage transactionnel, on protège l’investissement contre son environnement. Dans le dérisquage productif systémique, on transforme l’environnement pour qu’il produise davantage d’investissements solvables.
8.7. Le Principe de Pertinence du Dérisquage
On peut dès lors formuler un principe général : la valeur développementale d’un mécanisme de dérisquage ne dépend pas d’abord du volume de risque qu’il absorbe, mais de la transformation productive que cette absorption rend possible.
Ce principe oblige à dépasser les indicateurs usuels de mobilisation. Un milliard de dollars de capitaux privés mobilisés n’a pas la même valeur stratégique selon qu’il finance une capacité productive intégrée au continent ou qu’il sécurise principalement la vente en Afrique de biens et services produits ailleurs.
Le test doit suivre la destination du multiplicateur : valeur ajoutée locale et régionale, densification des fournisseurs, emplois qualifiés, apprentissage technologique, substitution compétitive d’importations, exportations africaines, interconnexion des chaînes de valeur, capacité fiscale future, résilience et création d’actifs productifs reproductibles.
La NAFAD gagnerait ainsi à passer d’un indicateur de capital mobilisé à un indicateur de capacité productive créée ou consolidée.
9.8. Le Paradoxe de la Localisation Financière
Une architecture financière peut être africaine par son siège, son capital, sa gouvernance et la localisation juridique des opérations, sans que le multiplicateur productif de ces opérations soit principalement africain. C’est le Paradoxe de la Localisation Financière.
Cette distinction est essentielle pour une architecture qui revendique l’autonomie stratégique. La souveraineté financière n’est pas seulement la capacité de mobiliser ou garantir du capital. Elle est aussi la capacité de programmer la destination productive de ce capital et d’organiser les conditions dans lesquelles il construit des capacités endogènes.
Autrement, l’Afrique peut devenir plus performante dans le financement de sa propre extraversion. Ce résultat serait d’autant plus difficile à détecter que les indicateurs financiers pourraient simultanément s’améliorer.
10.9. Le véritable test de pertinence stratégique de la NAFAD
Avant de renforcer une institution, créer un fonds, recruter une nouvelle équipe ou généraliser un instrument, la NAFAD devrait soumettre chaque choix à une série de questions simples : quelle capacité productive africaine cherchons-nous à faire émerger ? Quelles chaînes de valeur doivent être interconnectées ? Quels risques empêchent leur articulation ? Lesquels doivent être supprimés par la politique publique, lesquels peuvent être mutualisés, lesquels doivent être garantis et lesquels doivent rester à la charge de l’investisseur ? Où se matérialisera la valeur ajoutée marginale ? Quels fournisseurs, compétences et actifs africains seront créés ?
Cette séquence est décisive. Si l’on commence par l’institution financière, son bilan et ses produits, on cherchera ensuite des transactions compatibles avec les instruments disponibles. Si l’on commence par l’objet économique, on construira les instruments nécessaires à sa réalisation.
Le Seuil de Pertinence Stratégique de la NAFAD est donc atteint lorsque la cohérence entre finalité, objet économique, instruments, gouvernance, incitations et séquence est démontrée. En dessous de ce seuil, une architecture peut être financièrement sophistiquée mais transformationnellement insuffisante.
11.10. Une alerte sur la cristallisation institutionnelle
Le moment le plus délicat commence lorsque l’orientation financière se transforme en organigrammes, fiches de poste, recrutements, mandats, enveloppes budgétaires et indicateurs de performance. Une fois ces éléments installés, l’institution développe naturellement des intérêts, des compétences et des routines qui reproduisent le métier pour lequel elle a été construite.
C’est pourquoi l’alerte doit intervenir tôt. Il ne s’agit pas de contester des personnes ni de présumer d’intentions. Il s’agit d’éviter qu’une architecture annoncée comme instrument de transformation productive ne se spécialise progressivement dans la mobilisation, la garantie et la sécurisation de flux dont elle ne gouverne pas suffisamment la destination productive.
Le danger n’est pas nécessairement une mauvaise décision spectaculaire. Il peut être une succession de décisions raisonnables, chacune défendable isolément, qui finissent par déplacer la finalité de l’ensemble. C’est une dérive de cohérence : les instruments deviennent de plus en plus performants tandis que la distance avec l’objectif originel s’accroît.
12.11. Ce que la NAFAD pourrait faire différemment
La réponse n’est pas d’abandonner ATIDI, les garanties, le financement mixte ou les investisseurs internationaux. Elle est de les réinscrire dans une architecture productive explicite.
Premièrement, définir les écosystèmes productifs prioritaires avant de définir les instruments financiers. Deuxièmement, construire autour des chaînes de valeur interconnectées et des Centres de Croissance Multipolaires une cartographie des risques bloquants. Troisièmement, attribuer à chaque risque l’instrument approprié : réforme, infrastructure, contrat, assurance, garantie, fonds propres, dette, couverture de change ou mécanisme de marché. Quatrièmement, conditionner une partie de la capacité de garantie à des critères de destination productive et d’effets d’entraînement. Cinquièmement, mesurer non seulement le capital mobilisé, mais la capacité productive marginale créée.
ATIDI pourrait alors devenir non seulement une institution qui assure des transactions sur le continent, mais l’un des instruments d’une architecture qui contribue à construire l’assurabilité même des économies africaines. Ce serait un changement de métier : de la couverture des risques qui se présentent à la construction stratégique des conditions qui font émerger de nouveaux actifs productifs finançables.
13.Conclusion : protéger la rationalité originelle
La NAFAD se trouve à un moment où son succès politique et sa visibilité internationale peuvent devenir soit un accélérateur, soit une source de dilution. Plus elle attire de partenaires, de capitaux et d’instruments, plus elle doit être exigeante sur la hiérarchie entre finalité et moyens.
Nairobi et Évian ont puissamment remis les garanties et les premières pertes au centre du débat. La BAD a renforcé ATIDI. Ces décisions peuvent servir la transformation africaine. Elles peuvent aussi, si leur destination productive n’est pas explicitement gouvernée, consolider une architecture dans laquelle l’Afrique demeure surtout le lieu du risque à absorber et le marché à desservir.
Le choix stratégique n’est donc pas entre dérisquer ou ne pas dérisquer. Il est entre dérisquer des transactions et dérisquer une transformation.
La question que la NAFAD devrait poser avant toute autre est la suivante : sommes-nous en train de rendre l’Afrique plus sûre pour les investissements qui se présentent, ou de construire une Afrique productive qui générera elle-même davantage d’investissements solvables ?
C’est à cette différence que se mesure la pertinence stratégique d’une architecture financière de transformation.
14.Références documentaires
• Banque africaine de développement, 3 juin 2026, « Le Groupe de la Banque africaine de développement prend une participation de 125 millions de dollars à ATIDI… ». L’investissement vise à élargir les produits d’assurance du risque de crédit commercial et du risque politique afin de soutenir l’IDE et le commerce intra-africain.
• Présidence de la République française, Sommet Africa Forward, Nairobi, 11 mai 2026. Intervention sur la nécessité de mécanismes de premières pertes et sur ATIDI comme plateforme continentale, avec perspective d’un soutien du G7 à Évian.
• G7 Évian 2026, Déclaration des chefs d’État et de gouvernement sur des partenariats internationaux mutuellement bénéfiques, 16 juin 2026. Appel à mobiliser le capital privé par le partage des risques, les garanties, le financement mixte et le renforcement de l’architecture de garantie, notamment via ATIDI.
• Présidence de la République française, Sommet du G7 d’Évian, troisième jour, 17 juin 2026. Confirmation du soutien de plusieurs pays du G7 aux mécanismes de premières pertes et à ATIDI.
• ATIDI / Saudi EXIM, juillet 2026. Accord de réassurance destiné à renforcer la couverture du crédit à l’exportation pour les exportateurs saoudiens vers les marchés africains.
• NBER, Parker, Souleles, Johnson et McClelland, « Consumer Spending and the Economic Stimulus Payments of 2008 ». Les travaux mesurent une réponse significative de la consommation aux paiements de relance de 2008.
• Congressional Budget Office, American Recovery and Reinvestment Act of 2009. Présentation des composantes budgétaires du plan : transferts, réductions d’impôts et achats de biens et services.

