Pour Théodore Ganfle, directeur général de la SGI-AGI basée à Cotonou (Bénin), le paradoxe ouest-africain — liquidités abondantes, PME sous-financées — tient à un fossé de structuration : « la question n’est pas seulement de trouver du capital, mais de rendre les entreprises investissables ». Les 26 et 27 octobre prochain à Cotonou, le forum de la finance de proximité qu’il pilote entend jeter des ponts entre projets, investisseurs et diaspora, et démontrer que le dynamisme de la sous-région ne se joue pas qu’à Abidjan, Dakar ou Lagos.
Propos recueillis par Nephthali Messanh LEDY
Financial Afrik : La liquidité abonde dans le système ouest-africain, pourtant les PME crient constamment au manque de financement : où se situe le véritable blocage, à votre avis ?
Théodore Ganfle : Le blocage n’est pas issu d’un manque de liquidités dans notre région, mais d’une rupture dans la chaîne qui relie l’épargne disponible aux projets des entreprises. L’épargne existe. Les banques disposent de ressources, les investisseurs institutionnels gèrent des volumes importants d’actifs, et la diaspora transfère chaque année plusieurs dizaines de milliards de dollars vers l’Afrique. Le véritable défi se situe à l’intersection entre l’offre de capitaux et la qualité des projets présentés. Entre la création d’une entreprise et sa phase de croissance, il existe un fossé : les PME peinent à structurer leurs projets aux standards exigés par les marchés ou les grands investisseurs. Beaucoup d’entre elles ne disposent pas encore des outils de gouvernance, de reporting financier, de structuration ou de transparence qui permettent à un investisseur de prendre une décision sereinement.
Notre conviction est donc simple : il faut également travailler sur la préparation des entreprises à recevoir des financements et sur la structuration des opérations. La question n’est pas seulement de trouver du capital, mais de rendre les entreprises investissables. L’enjeu sera ensuite de construire des passerelles efficaces à travers le capital-développement, la dette privée et la titrisation pour connecter cette abondance de capitaux aux besoins productifs réels des PME.
Les marchés de capitaux de l’UEMOA restent perçus comme un club d’élites réservé aux grands acteurs. Qu’est-ce qui a échoué dans la vulgarisation de la finance de marché ?
Ce n’est pas un échec mais plutôt un décalage historique : nos marchés se sont d’abord construits pour financer les États et les très grandes entreprises (financement souverain et grandes privatisations). La véritable limite a longtemps été le manque de pédagogie, l’absence de produits adaptés pour le grand public (retail) et une faible accessibilité pour les PME. C’est précisément l’objet de notre démarche de finance de proximité : démythifier le marché, élargir la base d’investisseurs et le rendre utile et accessible au plus grand nombre. Le développement de l’industrie de la gestion collective contribue grandement à elle aussi à l’atteinte de cet objectif.
Pourquoi la diaspora et la gestion de fortune continuent-elles de bouder le marché régional : est-ce par frilosité face aux produits locaux, ou à cause des lacunes structurelles de nos dirigeants en matière de gouvernance et de transparence ?
Je crois que la réalité est plus nuancée.
La diaspora représente un potentiel immense qui reste encore largement inexploité faute d’instruments financiers adaptés, simples et sécurisés. Il ne s’agit pas nécessairement de frilosité ou de mauvaise gouvernance systémique, mais plutôt d’un problème d’offre, de canaux de distribution digitaux et de confiance dans la structuration des véhicules d’investissement proposés. La diaspora et les grandes fortunes investissent lorsqu’elles ont confiance dans les projets, dans les équipes dirigeantes et dans les mécanismes de protection de leurs investissements. La gouvernance et la transparence sont donc effectivement des facteurs essentiels.
Offrir des produits lisibles, transparents et adossés à des projets réels (comme l’industrialisation ou les infrastructures) permettra de capter cette épargne dormante issue de la diaspora.
Si vous deviez pointer du doigt un frein réglementaire ou institutionnel majeur qui paralyse l’explosion de la dette privée ou de l’impact investing dans la région, quel serait-il ?
Il ne s’agit pas de pointer du doigt un blocage absolu, mais plutôt d’identifier les chantiers indispensables pour libérer le plein potentiel du marché face à des règles qui peinent à s’adapter à la flexibilité nécessaire pour des outils innovants comme la dette privée.
Il convient de saluer les avancées majeures portées par le régulateur à travers l’Instruction 57 sur la bourse en ligne qui a fortement démocratisé l’accès au marché, expliquant en grande partie le dynamisme observé ces dernières années et l’Instruction 65 sur les normes prudentielles qui quant à elle a permis de consolider les fonds propres des SGI, favorisant leur mobilité régionale et leurs actions de promotion.
Le véritable défi réside aujourd’hui dans l’accompagnement de la digitalisation : l’AMF-UMOA doit impérativement penser une réforme majeure pour encadrer et sécuriser l’ouverture de compte en ligne, permettant aux SGI de gérer efficacement l’affluence et répondre à la demande de la diaspora en toute conformité. Il serait également opportun de faire évoluer le cadre réglementaire pour faciliter l’accès aux mécanismes de garanties, encourager l’impact investing et sécuriser les investisseurs de long terme sans asphyxier les entreprises par des coûts trop lourds.
Au-delà de la régulation, la volonté politique des États membres est décisive : une harmonisation de notre cadre fiscal est indispensable pour offrir aux investisseurs la visibilité et le confort nécessaires à leurs décisions, tout en sécurisant les investisseurs de long terme sans asphyxier là aussi les entreprises.
Enfin, il manque un levier incitatif fort pour encourager les entreprises à caractère systémique de notre région, qu’il s’agisse des secteurs de la cimenterie, des télécommunications, des mines ou de l’énergie, à s’ouvrir résolument sur le marché financier pour financer notre économie.
Votre SGI se présente comme un intermédiaire. Ne portez-vous pas aussi, votre secteur, une part de responsabilité dans le déficit d’éducation financière de la région ?
Absolument, et nous l’assumons pleinement. En tant qu’intermédiaires sur le marché financier depuis dix ans, notre rôle ne se limite pas à exécuter des ordres de bourse : il est aussi de créer la confiance, d’éduquer, d’accompagner, de structurer et construire une culture de marché durable. Trop souvent, les acteurs du marché se sont cantonnés à une posture passive. Nous ne pouvons pas attendre que les populations, les PME ou la diaspora s’intéressent spontanément au marché financier si nous ne faisons pas l’effort de leur expliquer son fonctionnement dans un langage simple. Toutefois, les SGI à elles seules, ne sont pas responsables de ce déficit ; mais compte tenu de leur proximité avec l’investisseur final, elles doivent majoritairement contribuer à sa résorption.
Organiser un forum de cette envergure et aller vers les entrepreneurs et les investisseurs individuels fait partie de notre responsabilité collective pour combler ce déficit de pédagogie.
Justement, le thème de votre forum, le Capital Reach Forum, prévu à Cotonou parle de finance « de proximité » : comment comptez-vous rendre les instruments de marché concrets pour un entrepreneur moyen qui ne maîtrise pas votre jargon ?
La meilleure façon de rendre la finance accessible est de partir des besoins réels. Un entrepreneur ne se réveille pas le matin en cherchant une titrisation ou une émission obligataire. Il cherche à financer une usine, développer son activité, acquérir des équipements ou conquérir un nouveau marché.
Notre démarche consiste donc à traduire les instruments financiers en solutions concrètes pour l’économie réelle. Il s’agit de lui expliquer comment ouvrir son capital pour moderniser son usine, financer son fonds de roulement ou passer d’une entreprise nationale à un champion régional. Nous voulons montrer comment un besoin de financement peut être transformé en opération réalisable grâce à l’accompagnement des SGI, des banques, des investisseurs institutionnels et des partenaires de marché.
C’est cela, la finance de proximité : parler d’abord du projet avant de parler du produit financier.
Votre ambition est d’accélérer les transactions « du mandat au closing » : quels engagements fermes demandez-vous aux investisseurs et banques présents pour que des deals se nouent réellement les 26 et 27 octobre ?
Nous souhaitons dépasser la logique purement événementielle.
Notre objectif est que les rencontres débouchent sur des discussions d’affaires concrètes, des mandats de structuration, des études de faisabilité, des lettres d’intention ou des mises en relation ciblées entre porteurs de projets et investisseurs.
Aux banques, fonds d’investissement, institutionnels et grandes fortunes qui seront présents, nous demandons de s’engager sur des pactes de co-investissement clairs, de libérer les financements de long terme pour l’industrie et d’utiliser les instruments présentés (dette privée, garanties, capital-développement) pour signer de véritables partenariats opérationnels pendant et après l’événement. Le succès du forum ne sera pas mesuré uniquement au nombre de participants mais à la qualité des opportunités identifiées et à leur traduction ultérieure en opérations réelles.
Six mois après ce forum, à quel indicateur chiffré précis jugerez-vous que l’évènement a eu un impact réel sur l’économie et n’a pas juste été un succès relationnel ?
L’indicateur le plus pertinent sera le volume d’opérations effectivement engagées à la suite du forum. Nous regarderons notamment le nombre de comptes activés, le nombre de mandats signés, les opérations en structuration avancée, les levées de fonds initiées ainsi que les montants mobilisés ou en cours de mobilisation.
Si, dans les six mois suivant le forum, plusieurs projets ont franchi des étapes concrètes vers leur financement grâce aux interactions créées à Cotonou, alors nous pourrons considérer que le forum a produit un impact réel.
Cotonou accueille ce forum, mais la place béninoise souffre de la comparaison avec Abidjan, Dakar ou encore Lagos. Comment comptez-vous convaincre les investisseurs internationaux que le véritable dynamisme de la sous-région se joue aussi ici ?
Nous ne cherchons pas à opposer les places financières africaines. Leur complémentarité est une force.
Le Bénin dispose aujourd’hui d’atouts majeurs : une stabilité institutionnelle reconnue, un cadre macroéconomique solide qui a favorisé son accès aux marchés internationaux des capitaux, d’importantes réformes économiques et une ambition industrielle affirmée, illustrée par les 550 millions d’euros investis dans la Zone Industrielle de Glo-Djigbé (GDIZ) pour transformer localement les matières premières. Au-delà de ces fondations, notre pays occupe une position stratégique au cœur de l’UEMOA et de la CEDEAO.
Cotonou s’impose ainsi comme un carrefour naturel où se rencontrent les ambitions publiques, les investisseurs régionaux, l’innovation financière et les opportunités liées à l’intégration économique africaine.
Le message que nous portons est simple : les opportunités africaines ne se concentrent pas dans une seule ville. Elles se construisent à l’échelle de toute la région, et le Bénin est aujourd’hui l’un des territoires où cette transformation est particulièrement visible avec Cotonou comme point d’ancrage stratégique, stable et résolument tourné vers l’action.

