Par Marc KAMGAING, Administrateur Directeur Général de Harvest Asset Management
Ce 14 septembre doit s’ouvrir la souscription à l’introduction en bourse de Dangote Petroleum Refinery & Petrochemicals sur la Nigerian Exchange. Avec 4,1 milliards d’actions nouvelles proposées à 525 nairas pour un objectif de levée d’environ 2 150 milliards de nairas (1,6 milliard de dollars), cette opération pourrait devenir la plus importante introduction en bourse jamais réalisée sur le continent africain. Elle porte aussi une ambition affichée : mobiliser largement l’épargne africaine, y compris celle des particuliers.
Dans ce contexte, un constat s’impose : les investisseurs d’Afrique centrale ne sont pas, à ce jour, en mesure d’y participer depuis leurs propres canaux. Aucun canal régional permettant une souscription directe et organisée n’a, à ce jour, été porté à la connaissance du public. Aucune autorisation ou procédure de commercialisation de l’offre en zone CEMAC n’a, à notre connaissance, été rendue publique, et rien n’indique que les équipes en charge de l’opération aient sollicité les acteurs financiers ou les autorités de la sous-région. Reste alors la vraie question : notre architecture financière régionale permet-elle de connecter l’épargne de la CEMAC aux grandes opérations panafricaines — et, si la réponse semble être non, que faudrait-il améliorer pour que la prochaine soit différente ?
Une interrogation légitime
Précision utile : l’opération concerne Dangote Petroleum Refinery & Petrochemicals, dont l’unique raffinerie est au Nigeria — pas Dangote Cement, présent lui en CEMAC. Mais la raffinerie nous concerne autrement : elle exporte du carburant vers l’Afrique centrale depuis fin 2024. Nos économies figurent donc déjà parmi les débouchés de cette infrastructure et cette relation commerciale justifie que nous nous interrogions également sur la capacité de l’épargne régionale à participer à son financement, lorsque les conditions de l’investissement le permettent.
Cette absence ne signifie pas nécessairement un choix délibéré d’exclusion : elle peut aussi refléter la lourdeur de nos procédures d’agrément transfrontalières, ou l’absence d’un canal de dialogue structuré entre les grands émetteurs panafricains et les régulateurs de la CEMAC. Quelle qu’en soit la cause, ce constat doit nous interpeller : sommes-nous capables d’identifier assez tôt les grandes opérations continentales et de mettre en place les dispositifs permettant à notre épargne d’y accéder ?
Le prix, ou la question de l’éducation financière
Le prix unitaire de 525 nairas — environ 200 francs CFA au taux de change actuel — donne à l’opération une forme d’accessibilité. Mais ce qui compte réellement pour un petit épargnant, c’est le ticket d’entrée : Dangote a fixé une souscription minimale de 10 actions, soit 5 250 nairas, environ 2 200 francs CFA. Un prix facial bas ne suffit d’ailleurs pas à lui seul à rendre une IPO réellement accessible : il faut aussi la possibilité juridique de souscrire, un intermédiaire habilité, la conversion des fonds et la conservation des titres.
Ce ticket d’entrée mérite pourtant qu’on s’y arrête pour une autre raison, plus structurelle. À la BVMAC, le cours des actions cotées démarre aujourd’hui à environ 20 000 francs CFA pour le titre le moins cher — soit près de dix fois le ticket minimal proposé pour l’IPO Dangote. La comparaison n’est pas parfaitement symétrique mais l’écart dit quelque chose d’essentiel sur nos marchés : chez nous, la bourse semble réservée à une épargne déjà constituée, à des institutionnels ou à des ménages aisés. Est-elle pensée pour le petit épargnant, l’employé ou l’étudiant qui voudrait investir progressivement quelques milliers de francs par mois ? Cet écart n’est pas qu’une question de valorisation d’entreprise : c’est aussi un choix de politique d’émission. Un ticket d’entrée bas comme celui de l’IPO Dangote est une décision délibérée d’ouvrir le capital au plus grand nombre. À l’inverse, des cours d’entrée élevés, conjugués à des lots minimums de souscription contraignants, ferment de fait notre bourse régionale à l’essentiel de la population. La question n’est donc pas seulement de savoir si une action Dangote est abordable, mais comment faire entrer la bourse dans tous les foyers de la CEMAC — par des tickets d’entrée réellement populaires, des mécanismes de fractionnement d’actions ou d’investissement programmé, et un effort soutenu d’éducation financière, dans les écoles, les entreprises et les média
Faire de la CEMAC un bassin d’investissement
Les grandes opérations de marché se préparent longtemps à l’avance, mais leur exécution obéit à des calendriers contraints. Nos autorités et nos intermédiaires doivent pouvoir se mobiliser rapidement, ce qui suppose de moderniser nos procédures transfrontalières et, peut-être, de reconnaître plus facilement les opérations déjà approuvées par des régulateurs africains aux standards équivalents. Le cadre des changes de la CEMAC prévoit déjà des procédures applicables aux investissements à l’étranger : l’enjeu est d’en clarifier les conditions de mobilisation pour ce type d’opération et de les faire connaître aux investisseurs comme aux promoteurs.
L’IPO Dangote Refinery ne doit pas être lue comme un reproche adressé à une institution particulière, mais comme une occasion de nous interroger collectivement. Sommes-nous organisés pour présenter notre sous-région comme un véritable bassin d’épargne ? Nos intermédiaires ont-ils les connexions nécessaires avec les autres places du continent ? Et sommes-nous capables de concevoir des opérations locales dont le prix d’entrée et la pédagogie donnent envie au plus grand nombre d’y participer ?
Il nous appartient d’apporter ensemble des réponses : un dispositif dédié aux offres panafricaines, une coopération renforcée entre régulateurs, des mécanismes de reconnaissance mutuelle, un dialogue régulier avec les grands groupes industriels de la sous-région, et de véritables campagnes d’éducation financière associées à des tickets d’investissement mieux adaptés à l’objectif affiché d’inclusion financière.
L’enjeu dépasse le cas Dangote. D’autres groupes africains chercheront demain à financer leur croissance. La CEMAC doit se préparer dès aujourd’hui à participer à ces opérations — non seulement comme marché de consommation ou territoire de production, mais comme pourvoyeur de capitaux, et comme sous-région où investir en bourse est à la portée de tous.
À défaut, nous continuerons d’observer depuis les gradins les opérations qui structurent la finance africaine de demain, alors même qu’une partie de la richesse industrielle du continent se crée aussi sur notre territoire.

