Alors que l’Élysée a réduit le périmètre de la traditionnelle Conférence des Ambassadeurs de rentrée au profit d’un recentrage jupitérien de la parole extérieure de la France, la 2ᵉ édition de la Fabrique de la Diplomatie — qui s’est tenue les 4 et 5 septembre à l’Université Sorbonne Nouvelle — sous l’égide de Didier Le Bret, a pris une nouvelle dimension stratégique pour l’Afrique. Face à la crise de représentation et au rejet des postures tutélaires, cette initiative tente de refonder la politique étrangère française en substituant au verticalisme d’État une matrice partenariale pragmatique avec les sociétés civiles et les acteurs de terrain.
Par Christine Holzbauer, à Paris
Après un coup d’essai réussi l’an dernier, la Fabrique de la Diplomatie a tenu sa deuxième édition autour de la recherche de la paix, du multilatéralisme et du renouvellement des alliances. Son coordinateur, Didier Le Bret — ancien ambassadeur de France en Haïti, ex-directeur du Centre de crise du MAE et désormais directeur de l’Académie diplomatique et consulaire du Quai d’Orsay — a confié à Financial Afrik en amont de la tenue de l’évènement que ce rendez-vous annuel a été pensé pour désenclaver l’action extérieure de la France et la confronter aux réalités du terrain, notamment africain.
« On a besoin aujourd’hui de sortir de nos certitudes. On va chercher des champs du savoir ailleurs, y compris chez nos opérateurs qui constituent le bras armé de notre diplomatie dans l’économie, la culture, les médias », a réitéré le directeur de l’Académie diplomatique et consulaire lors d’un briefing du Quai d’Orsay
Comme lors de la première édition, l’Université Sorbonne Nouvelle (campus Nation) a accueilli les débats pour garantir une ouverture à la société civile, aux chercheurs, aux diasporas et à la jeunesse. L’objectif affiché : façonner une diplomatie plus agile. En s’installant au cœur des amphithéâtres universitaires, la diplomatie française entend assumer un caractère volontairement « peu diplomatique » : se dire les choses franchement, se mettre à risque et désenclaver les métiers de l’action internationale !
L’événement a proposé durant ces deux jours plus de 40 tables rondes, 80 ateliers pratiques et 20 « jeux sérieux » (simulations de négociations et de gestion de crise cyber ou de désinformation). L’engouement du jeune public a été marquant tout au long du week-end, à l’image du stand de France Volontaires ou des espaces d’orientations internationales qui n’ont pas désempli.
Corriger les carences du Quai d’Orsay
Vu d’Afrique, la diplomatie française paie aujourd’hui les conséquences d’une posture restée trop longtemps tutélaire et d’un discours moralisateur déconnecté des réalités économiques et sociales. L’effacement des grandes messes diplomatiques institutionnelles au profit d’un format ouvert répond donc à un impératif d’époque : « la France doit réapprendre à écouter pour espérer dialoguer », notent des observateurs avertis de la refondation de la relation Afrique France. Pour Didier Le Bret, cette volonté d’ouverture sans filtre à la jeunesse et aux diasporas africaines traduit la prise de conscience que la légitimité diplomatique ne se décrète plus au sommet, mais se négocie au contact direct de la société civile.
Historiquement, la diplomatie française a toujours souffert d’un déficit d’ancrage économique opérationnel. Face au pragmatisme des offres chinoises, turques, des pays du Golfe ou des BRICS, Paris est souvent restée prisonnière de schémas d’aide au développement institutionnels d’un autre âge. Comme l’ont constaté des intervenants de l’Agence française de développement (AFD) et des directeurs de cabinets d’investissement : « Les synergies entre entreprises, institutions financières et acteurs publics locaux sont désormais les seuls vrais leviers de stabilité et de création d’emplois sur le continent. »
Pour les décideurs africains présents à Paris, la clé de la refondation réside dans cette capacité des autorités françaises à opérer la bascule : dépasser l’injonction politique pour privilégier la cocréation de valeur, le financement d’infrastructures et les partenariats d’affaires réciproques.
Une jeunesse africaine plus exigeante
En impliquant dès l’ouverture près de 140 jeunes ambassadeurs et délégués venus du continent (notamment du Maroc, d’Égypte, du Ghana ou du Kenya) en partenariat avec l’Unesco, la Fabrique de la Diplomatie tente d’intégrer la donne démographique africaine, où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans.
Lors du discours inaugural prononcé vendredi 4 septembre à la Sorbonne Nouvelle, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a rappelé l’essence de cette mutation de la diplomatie française : « La Fabrique de la diplomatie a pour nous l’ambition de façonner la réalité. Les matières premières sont les mots, les idées et les rencontres. Et le produit fini, c’est la paix, la sécurité et la prospérité. Nous devons faire évoluer nos outils pour dialoguer avec tous les acteurs qui font le monde d’aujourd’hui », a souligné le ministre, rappelant au passage que les défis stratégiques contemporains allaient de la sécurité sanitaire aux ingérences numériques.
De leur côté, les observateurs africains et les délégués étudiants ont rappelé tout au long du week-end que la jeunesse du continent ne vient pas à Paris pour écouter un monologue institutionnel, mais pour imposer ses propres priorités : souveraineté économique, transition écologique, entrepreneuriat culturel et co-construction des normes internationales. Qu’il s’agisse de la crise soudanaise — débattue lors d’un forum dédié avec Sahle-Work Zewde, ancienne présidente de l’Éthiopie —, des transitions politiques complexes en Afrique centrale, des fractures sécuritaires au Sahel ou des guerres d’information, les acteurs africains refusent désormais les discours convenus.
En invitant la contradiction à travers des cas pratiques (comme le programme d’analyse des récits DÉCRIPT ou les simulations de riposte contre la désinformation), la Fabrique de la diplomatie crée un espace d’influence pragmatique. Pour l’Afrique, il s’agit d’une opportunité d’affirmer sa propre doctrine d’alignement stratégique et de vérifier si Paris est réellement prête à bâtir un partenariat d’égal à égal, fondé sur une stricte réciprocité.
Exigence de résultats : entre espoirs et vigilances
Au terme de ces deux jours d’échanges, la réaction des diplomates africains, des représentants des Nations Unies et des observateurs multilatéraux en poste à Paris oscille entre intérêt pragmatique, prudence face à l’effet d’affichage et attentes concrètes de réciprocité. La présence de décideurs, de représentants d’organisations régionales (UA, CEDEAO) et de personnalités de la société civile africaine a permis d’inverser la dynamique traditionnelle : ce ne sont plus seulement les diplomates français qui viennent exposer la politique de Paris à l’Afrique, mais les acteurs africains qui viennent poser leurs conditions de partenariat en plein cœur de la capitale française.
Pour le système des Nations Unies (Unesco, PNUD, représentations onusiennes) associé au dispositif, c’est le modèle d’ouverture à la société civile qui est privilégié. L’ONU valorise l’inclusion des 140 « jeunes ambassadeurs » et le partenariat académique. Pour sesreprésentants, la diplomatie multilatérale moderne ne peut plus se restreindre aux seuls canaux gouvernementaux ; intégrer les ONG, les diasporas et les étudiants répond directement aux objectifs d’une gouvernance inclusive. De surcroit, l’organisation d’ateliers interactifs sur des crises majeures (gestion des conflits, transition écologique, sécurité alimentaire) a permis, selon plusieurs sources, de tester des scénarios d’intermédiation inédits.
Les points de vigilance soulevés par les observateurs
Malgré l’accueil favorable réservé à la méthode d’écoute portée par Didier Le Bret et soutenue par Jean-Noël Barrot, plusieurs réserves structurelles demeurent : à commencer par la centralisation de la politique étrangère française qui continue d’être pilotée depuis l’Élysée. La Fabrique de la Diplomatie réussira-t-elle à faire remonter ses conclusions jusqu’au sommet de l’État ou restera-t-elle un simple exercice d’influence et de communication publique ? C’est la question que se pose la plupart des décideurs africains
La question des mobilités et des visas demeure le point de friction majeur. Pour la majorité des diplomates, entrepreneurs et universitaires africains, parler de « partenariat d’égal à égal » reste un vœu pieux tant que les contraintes consulaires et administratives entraveront la circulation des étudiants, chercheurs et acteurs économiques africains vers la France. « Ce qui est toujours le cas avec des tracasseries administratives inutiles pour ne pas dire humiliantes », confie l’un d’entre eux sous couvert d’anonymat.
Si les acteurs africains et internationaux présents à la Sorbonne Nouvelle ont tous salué une rupture de méthode bienvenue et un espace de dialogue plus horizontal, ils préfèrent réserver leur jugement sur la capacité de la Fabrique de la Diplomatie à « transformer l’essai » Reste, en effet, à convertir l’écoute affichée à Paris en engagements géoéconomiques tangibles, en facilités de mobilité et en partenariats respectueux de la souveraineté de chacun sur le terrain.

