L’inclusion financière est une ambition légitime. Elle ne doit ni organiser l’effacement progressif des banques, ni permettre que les mêmes activités s’exercent sous des contraintes différentes.
Par Thierno Seydou Nourou Sy
Président de Nourou Financial Consulting – Ancien banquier
Une transformation silencieuse redessine la structure du système financier ouest-africain. Après avoir conquis les communications, puis les paiements, les opérateurs télécoms visent désormais un troisième territoire : la collecte de dépôts et le crédit sur bilan propre. Le 25 août 2026, MTN a confirmé explorer l’obtention de licences bancaires dans plusieurs marchés africains pour sortir du modèle de prêt intermédié et prêter directement depuis ses fonds propres. Au même moment, Wave a constitué Wave Bank AfricaS.A. à Abidjan, dotée d’un capital de 20 milliards de FCFA, tandis qu’Orange Bank Africa, déjà agréée dans l’UMOA, revendique 3 millions de clients en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Ce mouvement est présenté comme le prolongement naturel de l’inclusion financière. Il mérite une analyse plus exigeante.
La question n’est pas de refuser l’innovation ni de protéger artificiellement les banques historiques, mais de savoir si l’UMOA mesure les conséquences d’un basculement où les acteurs qui contrôlent déjà le téléphone, le portefeuille électronique, le réseau d’agents et les données du client accéderaient aussi aux dépôts et au crédit. Ayant occupé des fonctions de direction dans le secteur bancaire avant de conseiller aujourd’hui banques et investisseurs, je sais que ce basculement, technique en apparence, touche en réalité à la manière dont l’épargne populaire sera, ou non, transformée en financement de l’économie réelle.
Le basculement est déjà engagé
MTN n’en est plus au stade de l’hypothèse : son directeur général, Ralph Mupita, veut sortir progressivement du crédit intermédié pour prêter directement depuis le bilan de ses filiales fintech, fortes de 301 millions de clients dans seize marchés et de transactions en hausse de 38 % sur un an, à 342 milliards de dollars. Wave a formalisé sa banque le 24 octobre 2025, avec 20 milliards de FCFA de capital de départ — même si la constitution d’une société ne vaut pas encore agrément bancaire. Orange, elle, a déjà franchi le pas : Orange Bank Africa a distribué 640 milliards de FCFA de crédits et collecté 585 milliards de FCFA d’épargne depuis 2020, pour 3 millions de clients, dont 80 % en Côte d’Ivoire.
| En Côte d’Ivoire, Wave revendique déjà plus de 20 millions de comptes ouverts — contre 7,2 millions de comptes bancaires individuels répartis entre 28 banques agréées. |
Ces initiatives ne sont pas isolées. Au Japon, KDDI, SoftBank et NTT Docomo contrôlent chacun leur banque numérique ; à Singapour, Singtel et Grab ont créé GXS Bank ; en Malaisie, Axiata a lancé Boost Bank avec RHB ; aux Philippines, le groupe lié à PLDT réunit Maya Wallet et Maya Bank dans une même application. L’Inde, plus prudente, autorise Airtel Payments Bank à recevoir des dépôts et des paiements, mais continue de lui interdire le crédit. L’Asie n’a pas supprimé les frontières prudentielles : elle a permis l’innovation en séparant les bilans, les ressources et les risques.
Des avantages que les banques ne peuvent plus ignorer
Les nouveaux entrants disposent d’atouts indéniables : des dizaines de millions de clients, une relation quotidienne, un réseau d’agents plus dense que celui des agences bancaires et une masse de données transactionnelles. Là où une banque demande états financiers ou garanties, la plateforme observe les flux et en tire un score de crédit en quelques secondes, comme le fait Orange Bank Africa avec son offre Tik Tak. Le danger pour la banque classique dépasse la perte des commissions de transfert : il réside dans la perte de l’interface client. Elle pourrait continuer de mobiliser les fonds propres, respecter les ratios et porter le risque de crédit, tandis que la fintech conserverait la marque, la donnée et l’expérience commerciale — juridiquement indispensable, mais commercialement secondaire.
Les banques ont aussi leur part de responsabilité
Elles ne peuvent pas demander au régulateur de les protéger contre une évolution qu’elles ont, en partie, elles-mêmes favorisée. Je l’ai constaté de l’intérieur : trop longtemps, les petits comptes ont été délaissés, les procédures sont restées lourdes, des services simples facturés à des niveaux difficiles à justifier, et le financement des commerçants, artisans, agriculteurs et très petites entreprises est demeuré insuffisant. Les opérateurs de paiement ont souvent été traités comme de simples prestataires techniques, sans que l’on mesure qu’ils apprenaient le client et préparaient leur remontée dans la chaîne de valeur.
Leur réponse ne peut se limiter à une nouvelle application mobile. Elles doivent reprendre la maîtrise de la relation quotidienne, exploiter leurs propres données, déployer le crédit instantané avec discernement, construire de véritables réseaux d’agents et investir dans l’affacturage digital, le financement de stocks et le crédit agricole saisonnier. Leur avantage reste réel : elles savent transformer des ressources courtes en financements longs — encore faut-il qu’elles s’en donnent les moyens, et le temps presse. En 2025, les dépôts et emprunts du système bancaire de l’UMOA ont progressé de 16 %, à 56 200 milliards de FCFA, quand les crédits n’augmentaient que de 5,5 %, à 38 732 milliards. Les banques collectent près de trois fois plus vite qu’elles ne transforment ; si les fintechs captent la collecte sans que les banques accélèrent la transformation, cet écart se creusera encore.
Inclusion financière ou nouvelle concentration ?
L’inclusion financière ne se mesure pas au seul nombre de portefeuilles ouverts. Le tableau de bord de la BCEAO l’illustre : le taux d’inclusion financière régional atteint 72,3 %, quand la bancarisation stricte plafonne à 25,6 %. Un client qui détient trois comptes mobiles mais n’accède ni à une épargne rémunérée, ni à un financement raisonnable, n’est pas pleinement inclus ; des crédits très courts et coûteux peuvent même produire du surendettement plutôt que du développement. Il faut donc apprécier la qualité de l’inclusion — coût du crédit, taux d’impayés, réendettement, financement des PME, de l’agriculture, de l’habitat — et non la seule vitesse de sa croissance apparente.
Il faut aussi mesurer le risque de concentration : un même groupe pourrait contrôler connectivité, identité numérique, portefeuille, distribution, paiements, dépôts, crédit et données. Une panne ou une cyberattaque ne toucherait plus un seul service ; elle pourrait fragiliser d’un coup les communications et une partie d’un système bancaire dont le bilan cumulé dépasse 82 000 milliards de FCFA, porté par 136 banques et 25 établissements financiers agréés.
Missions non remplies, asymétrie non reconnue
Avant d’autoriser ces basculements, les autorités devraient évaluer l’accomplissement des missions premières : couverture du territoire, qualité de service, tarifs accessibles et protection des données pour les télécoms ; fraude, réclamations et transparence tarifaire pour les sociétés de paiement. La diversification ne doit pas déplacer capitaux et attention managériale vers les activités les plus rentables tant que ces obligations restent incomplètement satisfaites — sans que l’évaluation soit punitive : elle doit seulement vérifier que le promoteur a la solidité et la culture de conformité nécessaires pour devenir, en plus, dépositaire de l’épargne du public.
Une asymétrie structurelle mérite aussi d’être reconnue. Un opérateur télécom peut créer ou acquérir une banque et utiliser son réseau pour lui apporter des clients ; une banque ne peut pas, avec la même facilité, obtenir des fréquences et devenir opérateur télécom. Cela n’appelle pas une interdiction, mais un examen sérieux des conditions de concurrence : le groupe télécom peut subventionner l’acquisition de ses clients bancaires par ses autres activités, combiner ses programmes de fidélité, contrôler les canaux USSD et exploiter des données auxquelles une banque indépendante n’a pas accès. Sans règles précises, l’égalité formelle des agréments peut masquer une profonde inégalité économique.
Ce que l’autorité monétaire doit rendre étanche
Il n’existe pas de client exclusivement télécom ou exclusivement bancaire ; le consommateur doit rester libre de circuler. En revanche, il doit exister une étanchéité absolue entre les ressources : les fonds représentant la contrepartie de la monnaie électronique doivent rester cantonnés et disponibles, sans financer ni le groupe télécom ni les crédits de sa banque. Les dépôts bancaires, eux, ne peuvent être transformés qu’à l’intérieur du bilan agréé, sous contraintes de solvabilité, de liquidité et de division des risques — un bilan dont le ratio de solvabilité moyen de l’Union s’établissait à 15,6 % en 2025, au-dessus du minimum réglementaire de 11,5 %, un matelas de sécurité qu’aucun nouvel entrant n’a encore démontré pouvoir tenir dans la durée. La même rigueur doit s’appliquer aux données : l’appartenance à un même groupe ne devrait jamais donner automatiquement à une banque accès aux communications, à la localisation ou à l’ensemble des transactions d’un abonné ; le consentement doit être explicite, les modèles de scoring auditables, les décisions automatisées contestables.
Enfin, la supervision doit dépasser la seule filiale bancaire : conventions intragroupe, prestations technologiques, expositions sur la maison mère et dépendance envers le réseau télécom doivent être contrôlées sur une base consolidée, avec une coopération permanente entre la BCEAO, la Commission bancaire, les régulateurs des télécommunications, les autorités de concurrence et celles de la protection des données.
Ne pas attendre la rupture
Les expériences asiatiques offrent une voie utile : agréments spécialisés, partenariats avec des banques expérimentées, séparation juridique des portefeuilles et des dépôts, plafonds temporaires, montée en charge progressive. L’Inde a même choisi d’interdire le crédit aux banques de paiement tant que leur modèle reste limité aux dépôts et aux transactions. L’UMOA devrait, de la même façon, définir une doctrine publique avant que les décisions ne soient dictées par les faits accomplis : toute demande portée par un télécom ou une société de paiement devrait être précédée d’une étude d’impact sur la concurrence, la liquidité bancaire, la migration des dépôts et le risque systémique. Un agrément bancaire ne doit pas être la récompense automatique d’un succès commercial ; il doit être la reconnaissance d’une capacité démontrée à protéger les déposants et à financer durablement l’économie.
Deux interpellations
Aux banques, il faut le dire sans détour : aucune frontière réglementaire ne conservera durablement vos clients si vos services restent complexes, coûteux et éloignés de leurs besoins. Votre avenir dépend de votre capacité à redevenir leur interface quotidienne et à mettre votre expertise du risque au service des PME, de l’agriculture et de l’investissement — un chantier que je connais de l’intérieur, et qui reste largement devant vous.
Aux autorités monétaires, il faut rappeler que l’innovation n’est pas neutre : une inclusion fondée sur des acteurs qui concentrent réseau, données, paiements et crédit peut créer une fragilité nouvelle. La mission du régulateur n’est ni de sanctuariser les banques existantes ni de favoriser les nouveaux entrants, mais de garantir que les mêmes activités, les mêmes ressources et les mêmes risques supportent des exigences comparables.
| L’inclusion financière ne sera durable que si elle élargit l’accès sans affaiblir les institutions qui portent le financement de l’économie. |
Le débat doit donc s’ouvrir maintenant. Car lorsque la rupture sera visible dans les dépôts, les marges, la liquidité ou la capacité des banques à financer l’économie, il sera peut-être trop tard pour rétablir les équilibres.
Repères et sources
• BCEAO, Tableau de bord de l’inclusion financière dans l’UEMOA (données 2023-2024) ; Instruction n°001-01-2024 relative aux services de paiement ; stratégie régionale d’inclusion financière 2025-2030.
• Commission bancaire de l’UMOA / BCEAO, statistiques du secteur bancaire de l’UEMOA en 2025 (bilan, dépôts, crédits, solvabilité).
• MTN Group, résultats du troisième trimestre 2025 et déclarations du 25 août 2026 de Ralph Mupita sur l’exploration de licences bancaires.
• Orange Bank Africa, données d’activité publiées en février 2026 (clients, crédits, épargne).
• Wave Bank Africa S.A., acte constitutif d’octobre 2025 ; Wave Mobile Money, données d’activité en Côte d’Ivoire.
• Monetary Authority of Singapore, licences de banques numériques ; Reserve Bank of India, cadre des Payments Banks.
• Communications publiques de KDDI, SoftBank, GXS Bank et Maya Bank relatives à leurs structures financières.
Thierno Seydou Nourou Sy | Nourou Financial Consulting


Un commentaire
Mon cher Thierno, toutes mes félicitations pour cet excellent article, particulièrement pertinent et remarquablement documenté. Tu poses avec beaucoup de justesse une question stratégique majeure pour l’avenir du système bancaire et financier de l’UMOA. Une analyse lucide, profonde et nécessaire. Bravo pour cette belle contribution au débat !