Par Chinedu Moghalu
Un an après son entrée en fonctions, Sidi Ould Tah a commencé à repenser la manière dont la Banque africaine de développement mobilise les capitaux et prépare ses projets. Mais le plus difficile reste à faire : passer à l’exécution.
Le 29 mai 2025, peu après son élection comme neuvième président du Groupe de la Banque africaine de développement, Ould Tah a pris la parole devant les gouverneurs et les invités de la Banque, au Sofitel Abidjan Hôtel Ivoire. Son visage ne laissait rien paraître. Impassible, presque grave, il a remercié l’Afrique, les partenaires de la Banque et les personnes présentes, avant de déclarer simplement :
« Au travail maintenant : je suis prêt ! »
Trois mois plus tard, le 1er septembre, il a pris ses fonctions. À l’issue de cette première année, une question demeure : les initiatives de ses douze premiers mois forment-elles une architecture cohérente de financement et de mise en œuvre, et cette architecture peut-elle produire des résultats ?
Ould Tah a hérité d’une institution financièrement solide, dotée d’un capital autorisé de 318 milliards de dollars et notée AAA. Une large part de ce capital est appelable : elle soutient la solidité financière de la Banque et sa capacité de prêt, sans constituer pour autant des liquidités immédiatement disponibles pour financer des projets. Mais le contexte dans lequel elle opère est bien moins clément. Selon la Banque, le déficit annuel de financement jusqu’en 2030 atteint 402,2 milliards de dollars dans les transports, l’éducation, l’énergie et les technologies porteuses de gains de productivité ; le déficit global de financement des objectifs de développement durable est plus important encore. Selon S&P Global Ratings, les États africains notés devront rembourser environ 90 milliards de dollars au titre du principal de leur dette extérieure en 2026.
Les quatre points cardinaux
La Stratégie décennale 2024-2033 demeure l’horizon stratégique de la Banque. Dans ce cadre, les quatre points cardinaux d’Ould Tah — libérer la puissance du capital de l’Afrique ; reconstruire la souveraineté financière de l’Afrique ; transformer la démographie en dividende ; construire des infrastructures résilientes et des chaînes de valeur compétitives — définissent l’ordre des priorités immédiates et doivent permettre à la Banque de mieux cibler ses interventions. Les gouverneurs de la Banque les ont entérinés en mai 2026.
Le bilan de cette première année est le plus solide en matière de mobilisation des capitaux et de souveraineté financière ; la démographie et les infrastructures constituent des défis autrement plus exigeants. Chaque année, entre 12 et 15 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail, alors qu’environ 3 millions seulement d’emplois formels sont créés. Le dividende démographique ne viendra pas d’un décompte de bénéficiaires, mais de gains de productivité et de la création d’emplois stables et productifs. La même rigueur vaut pour les infrastructures : la résilience ne repose pas sur des équipements isolés, mais sur des corridors qui relient les réseaux énergétiques, de transport et numériques aux zones de production et aux marchés, ainsi que sur les chaînes de valeur régionales que ces corridors peuvent soutenir.
Un record dans la continuité
À peine plus de cent jours après l’arrivée d’Ould Tah à la présidence, la dix-septième reconstitution des ressources du Fonds africain de développement (FAD-17) s’est achevée. Le Fonds, qui accorde des dons et des prêts concessionnels à 37 pays à faible revenu ou en situation de fragilité, a mobilisé un montant record de 11 milliards de dollars pour 2026-2028, soit 23 % de plus que lors du cycle précédent. Ce montant reste toutefois très en deçà de l’ambition initiale de 25 milliards de dollars, et les États-Unis n’ont pris aucun engagement.
Cette reconstitution marque un premier succès important. Elle est le fruit d’un travail engagé avant le mandat d’Ould Tah par les gouverneurs, le Conseil d’administration, le personnel de la Banque, les pays éligibles et les partenaires, puis poursuivi tout au long de 2025 ; Ould Tah en a mené la difficile phase finale à bon port. Lors de la réunion de Londres, 23 pays africains se sont engagés à hauteur de 182,7 millions de dollars, dont 19 pour la première fois ; en mai 2026, de nouveaux engagements ont porté le nombre de pays contributeurs à 25 et le total à plus de 190 millions de dollars.
Ces engagements financeront les dons et les prêts concessionnels du Fonds en 2026-2028. S’y ajoutent, mais hors de la reconstitution de 11 milliards de dollars, deux offres de cofinancement : jusqu’à 2 milliards de dollars du Fonds de l’OPEP pour le développement international et jusqu’à 800 millions de dollars de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique.
Faire travailler les capitaux africains
Selon les Perspectives économiques en Afrique 2026, les banques commerciales, les fonds de pension, les assureurs, les fonds souverains et les banques centrales du continent détiennent plus de 4 000 milliards de dollars d’actifs. Pourtant, les investisseurs institutionnels consacrent moins de 2,7 % de leurs actifs aux infrastructures et aux autres secteurs productifs du continent.
Ces actifs appartiennent à des retraités, des assurés, des déposants, des États et d’autres investisseurs, et leurs gestionnaires doivent respecter des règles en matière de risque, de rendement, de liquidité et de placements autorisés. Les exhortations politiques ne suffiront pas à orienter ces capitaux vers le financement de routes, de centrales électriques ou d’usines. Les projets doivent être bien préparés, commercialement viables et protégés contre les risques que les investisseurs ne peuvent raisonnablement assumer ; les projets de moindre taille doivent souvent être regroupés pour atteindre une masse critique susceptible d’attirer les capitaux institutionnels.
Avec sa Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), Ould Tah tente de traduire ce diagnostic en programme d’action. Cette nouvelle architecture a réuni les principales institutions financières du continent autour du Consensus d’Abidjan en onze points, adopté en avril et portant sur la préparation des projets, la mobilisation des capitaux intérieurs, le partage des risques et la coordination institutionnelle. Le premier rapport de mise en œuvre, attendu lors de la réunion de coordination de l’Union africaine en octobre, montrera si cet accord commence à déboucher sur des opérations concrètes.
L’investissement de la Banque dans l’Assurance pour le développement du commerce et de l’investissement en Afrique (ATIDI) donne à cette architecture son expression institutionnelle la plus nette. Le 22 mai, le Conseil d’administration a approuvé une prise de participation pouvant atteindre 125 millions de dollars. En juillet, ATIDI a indiqué que la participation de la Banque avait été multipliée par cinq, faisant de la Banque le premier actionnaire institutionnel de l’assureur. Ould Tah entend s’appuyer sur ce soutien pour porter la capacité annuelle de garantie d’ATIDI d’environ 3 milliards à 10 milliards de dollars.
Les garanties occupent une place centrale parce qu’elles couvrent une part convenue des pertes résultant de risques politiques ou de crédit que les investisseurs ne peuvent assumer seuls. Elles ne peuvent sauver un mauvais projet, mais elles peuvent rendre finançable un projet solide : une banque peut alors prêter, un fonds de pension peut participer au financement et l’opération peut parvenir au bouclage financier. La participation accrue de la Banque au capital d’ATIDI est désormais une réalité ; sa valeur se mesurera aux garanties supplémentaires émises, aux capitaux privés mobilisés et aux projets viables financés.
De la préparation à la réalisation
Africa50 illustre ce travail moins visible qui précède tout déploiement de capitaux. Le Fonds de développement de projets de l’Alliance pour l’infrastructure verte en Afrique existait avant l’arrivée d’Ould Tah à la présidence et a réalisé sa première clôture en août 2025. Un an plus tard, la Cassa Depositi e Prestiti italienne et la française Proparco ont engagé 50 millions de dollars supplémentaires. Le fonds cherche à lever 400 millions de dollars pour financer les études de faisabilité, la conception et la structuration des opérations, et espère ainsi constituer un portefeuille potentiel de projets d’infrastructures vertes bancables, d’une valeur pouvant atteindre 10 milliards de dollars.
Trois autres opérations récemment approuvées concernent la formation, la connectivité numérique et la production industrielle. Au Ghana, un don de 71,55 millions de dollars devrait permettre de former 28 000 personnes et de créer environ autant d’emplois directs et indirects en quatre ans. Au Nigeria, un prêt de 200 millions de dollars accordé par la Banque au projet BRIDGEs’inscrit dans un financement souverain de 800 millions de dollars, lui-même intégré à un plan de financement public-privé plus vaste, estimé à 2 milliards de dollars. Le projet prévoit de déployer 90 000 km de fibre optique en accès ouvert, de connecter les 774 zones d’administration locale et d’établir des liaisons transfrontalières avec le Bénin, le Cameroun, le Niger et le Tchad. Au Maroc, la Banque a approuvé un prêt de 100 millions d’euros pour une usine intégrée de fabrication de batteries et cherchera à mobiliser jusqu’à 141 millions d’euros supplémentaires. Au bout du compte, ces opérations seront jugées à l’aune des formations dispensées, des connexions établies, de la production locale et des emplois qu’elles auront effectivement créés.
Réformer la Banque de l’intérieur
La même exigence vaut au sein de la Banque, où la réforme du modèle opérationnel proposée par Ould Tah dépasse le simple exercice administratif. La promesse d’une institution plus réactive, plus proche de ses pays membres et des populations qu’elle sert, comptera peu sans véritable délégation du pouvoir de décision et de la responsabilité de la mise en œuvre. Les décisions doivent être prises au plus près des pays, tandis que la mobilisation des capitaux privés doit commencer dès la conception des projets, et non une fois ceux-ci approuvés.
Les travaux d’évaluation de la Banque montrent pourquoi cette réforme est nécessaire. Une évaluation de 2025 a constaté qu’une décennie de décentralisation n’avait produit que 53 % des résultats escomptés, faute de pouvoirs délégués, d’effectifs suffisants et de procédures adaptées. Une étude ultérieure a abouti à un constat tout aussi dérangeant : le cadre de sélectivité avait davantage changé la manière dont les projets étaient présentés que la nature de ceux que la Banque finançait, en partie parce que les incitations internes continuaient de privilégier le volume des opérations et le nombre d’approbations.
La réforme ne comptera que si la préparation des projets et la passation des marchés s’accélèrent, si les premiers décaissements interviennent plus tôt, si la performance du portefeuille s’améliore et si chaque dollar engagé par la Banque permet d’en mobiliser davantage auprès d’autres investisseurs. La publication régulière de ces indicateurs permettrait aux gouverneurs, aux investisseurs et aux citoyens de juger la réforme à l’aune des faits, et non des intentions ou des annonces.
À l’épreuve des résultats
Le succès se mesurera lorsque l’électricité alimentera un foyer et fera tourner une usine ; lorsque la fibre donnera à une petite entreprise accès à un marché plus vaste ; lorsqu’un minerai africain sera transformé sur le continent avant d’être exporté ; lorsqu’un fonds de pension obtiendra un rendement solide en investissant dans un actif africain ; et lorsqu’un jeune trouvera un emploi stable dans les filières industrielles que ces investissements auront fait naître.
Un an, c’est trop tôt pour savoir s’il y a lieu d’être satisfait, mais assez pour juger du cap. Ould Tah a commencé à mettre en cohérence la mobilisation des capitaux, le partage des risques, la préparation des projets et la réforme interne. Le bilan autorise peut-être un sourire prudent ; pour se dire satisfait, il faudra attendre les résultats.
Chinedu Moghalu est avocat, expert en communication stratégique et conseiller en politiques publiques. Il compte plus de vingt ans d’expérience à des postes de responsabilité dans le secteur public ainsi qu’au sein d’organisations internationales et d’institutions de développement.

