« Les banques ne nous accompagnent plus » : derrière ce constat récurrent des entrepreneurs togolais se cache une crise structurelle qui étouffe la commande publique et plombe les bilans bancaires — la place togolaise affichant, en 2025, la seule perte nette de l’UMOA. Dans cette tribune, le Dr LANDOZI décrypte l’impasse des créances liées au BTP et trace la voie d’une sortie de crise : fonds de garantie dédié, comptes séquestres et titrisation des arriérés. Une analyse sans procès d’intention, qui appelle à un véritable partage des risques entre l’État, les entreprises et les banques.
Par Dr LANDOZI
Depuis quelques années, les cadres de concertation entre l’État et les entreprises intervenant dans la commande publique font régulièrement ressortir une préoccupation majeure : l’accès au crédit. Du côté des entrepreneurs, le constat est récurrent : « Les banques ne nous accompagnent plus. » Du côté des banques, la prudence reste de mise. Le diagnostic demeure toutefois limité à une lecture réciproque des comportements, sans véritable analyse structurelle des causes du blocage. Ces échanges se sont ainsi soldés, jusqu’ici, par un statu quo pénalisant pour l’économie nationale.
Pourtant, sous l’impulsion de l’autorité nationale de régulation, le cadre institutionnel amorce progressivement un dégel. La récente lettre circulaire n° 001/2026/ARCOP/DG/DRAJ de l’ARCOP illustre cette volonté d’allègement : elle rappelle aux personnes responsables des marchés publics qu’elles ne peuvent limiter les garanties de soumission aux seules banques, ouvrant ainsi la voie aux assurances, aux établissements de mésofinance et aux organismes de cautionnement agréés. Toutefois, si ces mesures administratives soulagent les entreprises lors de la soumission et de la formalisation des contrats, elles ne règlent pas la question du financement effectif ni celle de la trésorerie une fois les chantiers démarrés. Également, sur le plan national, les entreprises disposent aussi d’une réelle maîtrise technique dans l’exécution des ouvrages matérialisée par une expertise de plus en plus qualifiée, une main d’œuvre diversifiée et soutenu par l’expansion d’équipements abordables d’origine chinoise. Les structures de contrôle, de leur côté, développent progressivement leur expertise en matière de maîtrise d’ouvrage déléguée.
Comment s’explique donc ce tableau ?
La finalité financière des banques : entre théorie et réalité réglementaire.
Pour comprendre la posture des banques sans tomber dans un procès d’intention, il faut revenir aux fondamentaux de la théorie financière. Comme l’affirmait Milton Friedman en 1970 dans sa célèbre doctrine sur la responsabilité sociale des entreprises, l’entreprise a une finalité strictement économique : sa responsabilité première est d’utiliser ses ressources pour maximiser ses profits dans le respect des règles du jeu du marché. Les banques commerciales sont des entreprises privées qui obéissent à cette rationalité. On ne peut leur demander d’agir en organismes d’assistance sociale ou de prendre des risques disproportionnés au détriment de leur rentabilité et de leurs déposants.
Cependant, les chiffres publiés par l’Agence Ecofin, sur la base du rapport de la Commission bancaire de l’UMOA, montrent que cette recherche de rentabilité se heurte aujourd’hui à une contrainte prudentielle forte. Ils traduisent d’abord un dynamisme commercial réel : en 2025, le produit net bancaire de la place togolaise a progressé de 10,8 %, pour atteindre 233,8 milliards de FCFA, tandis que le résultat brut d’exploitation a augmenté de 19,2 %. Mais ces mêmes chiffres révèlent aussi une forte aggravation du coût du risque. Les dotations nettes aux provisions pour risques ont été multipliées par cinq, passant de 19,1 à 96,9 milliards de FCFA. En conséquence, le résultat net bascule dans le rouge : la place bancaire togolaise affiche une perte de 20,5 milliards de FCFA, contre un bénéfice de 47,3 milliards de FCFA l’année précédente, ce qui en fait la seule place déficitaire de l’UMOA.
Bien que le compte rendu de l’Agence Ecofin n’établisse pas explicitement de lien entre ces agrégats bancaires et les réalités de la commande publique, les tensions persistantes entre les entreprises du secteur et leurs bailleurs financiers fournissent une piste d’explication concrète. Compte tenu du poids économique du BTP et de ses activités connexes, ce secteur semble jouer un rôle central dans l’accumulation des impayés, avec un effet déterminant sur la dégradation de la situation financière des banques.
Sous la contrainte des règles prudentielles de la BCEAO, l’accumulation de décomptes impayés et de créances restructurées dans la relation tripartite État – Entreprises du BTP – Banques contraint les établissements financiers à immobiliser leurs fonds en provisions. Dès lors que leurs fonds propres de base sont entamés, leur ratio de solvabilité se dégrade, bloquant toute capacité légale d’octroyer de nouveaux crédits.
L’effet domino du BTP et activités connexes
Secteur fédérateur et moteur de l’économie, le BTP ne fonctionne pas en vase clos. Lorsque l’État accumule des retards d’ordonnancement ou de paiement des décomptes, l’entreprise de BTP ne peut plus honorer ses engagements bancaires ni régler ses sous-traitants. La banque est alors conduite à dégrader la qualité du prêt, à bloquer les lignes de crédit et à constituer des provisions. L’accès au crédit se referme progressivement sur l’ensemble du secteur, entraînant un effet de chaîne sur les fournisseurs, les prestataires et les employés.
Invoquer la mauvaise volonté des banques serait donc non productif. La réponse ne viendra ni de la pression politique ni d’injonctions coercitives, mais de mécanismes institutionnels incitatifs capables de restaurer une meilleure évaluation du couple rendement-risque.
Trois leviers pour structurer un mécanisme incitatif
Un Fonds de Garantie dédié au secteur du BTP couplé à un allègement des critères de qualifications
Les difficultés du secteur étant multiformes, les réponses à y apporter doivent être à la fois techniques et soutenues par des mécanismes incitatifs. Sur le plan technique, la création d’un fonds de garantie spécialisé devrait être envisagée. En effet, l’Agence nationale de promotion et de garantie de financement des PME/PMI, les banques commerciales, les compagnies d’assurances, les institutions de microfinance et de mésofinance ainsi que les fonds et organismes de garantie sous-régionaux poursuivent des missions générales couvrant plusieurs secteurs. Cette approche transversale limite leur capacité à appréhender pleinement les enjeux spécifiques du BTP. Par ailleurs, le seul établissement financier à caractère bancaire agréé et spécialisé, African Lease Togo, dispose d’un champ d’intervention limité.
Ce fonds pourrait être cofinancé par l’État, les bailleurs de fonds, notamment les banques sous-régionales, et les principaux acteurs de la commande publique. Leur participation au capital constituerait un levier d’appropriation et d’engagement collectif. Une telle structure semi-publique pourrait couvrir une part importante des crédits accordés aux entreprises du BTP. Le solde, correspondant à l’apport personnel de l’entreprise, compléterait alors la garantie. Ce mécanisme permettrait d’atténuer le risque, de réduire les besoins de provisionnement et d’assouplir les garanties exigées par les banques.
À titre de mesures d’accompagnement, et à l’image de certaines pratiques observées dans la sous-région, il conviendrait également de faciliter davantage la participation aux marchés publics. Les mécanismes incitatifs devraient viser les principaux goulots d’étranglement, notamment l’accès à l’information, les exigences de qualification et le coût de participation. Ces mesures pourraient aller de la suppression des frais d’achat des dossiers d’appel d’offres à la suppression complète des cautions de soumission pour des montants prévisionnels de marchés publics à définir.
La sécurisation des paiements par comptes séquestres et la titrisation du stock de créances restructurées.
Dans la pratique, certaines banques adossent déjà les créances issues des marchés publics à des comptes séquestres d’affectation spéciale, assortis de cessions de créances irrévocables. Ce mécanisme permet de rembourser prioritairement la banque prêteuse dès que l’État effectue le virement consécutif à la validation d’un décompte. Il s’agit donc de formaliser et de renforcer une pratique déjà observée dans plusieurs établissements bancaires.
Pour les dettes devenues difficilement recouvrables en raison des retards ou défauts de paiement de l’État, une autre option consisterait à convertir les arriérés et dettes restructurées qui pèsent sur les bilans bancaires en titres obligataires d’État négociables. Une telle opération, dont les modalités relèveraient d’un arbitrage institutionnel, permettrait d’assainir rapidement les bilans bancaires et de libérer de nouvelles capacités de prêt.
Auto-évaluation du secteur et perspectives
Cette restructuration financière exige en contrepartie une rigueur absolue du secteur privé BTP. Les retards, défauts d’exécution et faiblesses de gouvernance attribuables aux entreprises elles-mêmes doivent être corrigés sans complaisance pour réinstaurer la confiance des parties prenantes.
C’est en combinant des réformes administratives audacieuses, des mécanismes financiers de partage du risque et une gouvernance d’entreprise rigoureuse que les acteurs du secteur pourront rétablir la confiance. Les banques seront alors mieux placées pour assumer pleinement leur rôle économique : rester rentables tout en finançant le développement national.

