Togo, Congo, Tchad… les États africains accélèrent la suppression des visas d’entrée pour les ressortissants du continent. Cette décision, loin d’être un simple effet d’annonce, pourrait décupler les échanges commerciaux si elle est appliquée avec transparence, méthode et rigueur.
L’ouverture des frontières des pays africains aux détenteurs de passeports africains n’est plus seulement un marqueur rhétorique du panafricanisme. Elle s’installe progressivement dans le champ des politiques publiques. Pendant longtemps, les pays ayant fait le choix d’une réelle ouverture sont restés peu nombreux. Le Bénin, les Seychelles, la Gambie et le Rwanda ont souvent été cités parmi les précurseurs, chacun à sa façon.
Le fait nouveau est moins l’existence de cette dynamique que son accélération. Le Ghana a annoncé, début 2025, l’entrée sans visa pour l’ensemble des détenteurs de passeports africains, en inscrivant explicitement cette mesure dans le prolongement de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Le Kenya, après les controverses suscitées par son dispositif d’autorisation de voyage électronique (eTA), a revu son approche en exemptant en 2025 la quasi-totalité des ressortissants africains de cette formalité, à l’exception de la Somalie et de la Libye. Au Burkina, une mesure similaire a été dévoilée en septembre de la même année.
Le Togo a aussi annoncé, en mai 2026, et ce avec immédiat, la suppression de l’obligation de visa pour tous les ressortissants des pays africains détenteurs d’un passeport valide, pour des séjours allant jusqu’à 30 jours. Ce, juste avant le Congo où la mesure sera effective à compter du 1er janvier 2027. Même date de mise en œuvre prévue au Tchad où le président Mahamat Idriss Déby Itno a fait l’annonce. Peu avant Ndjamena, Pretoria a également publié une liste de pays africains dont les ressortissants pourraient se rendre en Afrique du Sud sans visa pour des séjours allant de 30 à 90 jours, selon leur nationalité et le type de passeport.
Le mouvement est donc engagé. Même s’il demeure inégal selon les pays et encore traversé par des logiques de prudence administrative.
A y voir de près, l’enjeu dépasse de loin la seule question de la mobilité individuelle. En Afrique, constate la Commission de l’Union Africaine (CUA) dans son Rapport sur l’intégration africaine (African Integration Report), les restrictions à la circulation constituent un frein direct à l’intégration économique. Or, réduire les droits de douane (et réformer son cadre des affaires) ne sert presque à rien si l’entrepreneur, le transporteur, l’investisseur, l’ingénieur ou le prestataire de services continuent d’être ralentis par des visas chers, lents, parfois imprévisibles.
Pour leur part, la Banque africaine de développement (BAD) et l’Union africaine (UA) ont souligné depuis plusieurs années que ces contraintes pèsent sur le commerce des services, les flux d’investissement, le tourisme régional et l’émergence de chaînes de valeur continentales plus denses. Dans ce contexte, le fait que le commerce intra-africain ne représente encore qu’environ 15 à 18 % du commerce total du continent (selon les données de la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies de la Banque africaine d’import-export) mesure l’ampleur du retard à combler.
La suppression des visas entre pays africains ne relève donc pas d’un simple geste politique ou symbolique. Elle constitue une réforme économique à part entière qu’il faudra multiplier. En facilitant les déplacements professionnels, en fluidifiant l’organisation des foires commerciales, en accélérant la conclusion des contrats et en soutenant le tourisme régional, elle renforce les conditions d’un marché africain plus intégré. Et peut également encourager les entreprises du continent à raisonner à l’échelle régionale ou continentale, plutôt qu’à rester confinées à l’étroitesse des marchés nationaux.
La question, désormais, n’est donc plus de savoir s’il faut ouvrir les frontières africaines aux Africains. Cette étape semble dépassée. La question, la vraie, porte désormais sur le rythme, l’ampleur et la cohérence de cette ouverture.
Tant que la libre circulation restera partielle, réversible ou conditionnée à des procédures numériques qui en atténuent la portée, l’intégration économique du continent progressera en deçà de son potentiel. Ouvrir davantage les frontières aux détenteurs de passeports africains ne revient pas à affaiblir la souveraineté des États. Cela peut, au contraire, constituer l’une des expressions les plus concrètes d’une souveraineté mise au service du développement.

