Par Issa CHEIGUER
Je n’écris pas ici en expert patenté, ni au nom d’une quelconque chapelle. Je suis un citoyen attaché aux questions économiques de notre pays, qui souhaite verser modestement sa part au débat. Mon ambition n’est pas de trancher, mais de clarifier les termes et de vérifier les chiffres. Chacun jugera ensuite sur pièces. Une décision sur le prix du carburant n’est jamais une simple ligne dans un tableau. Elle touche le panier de la ménagère, le coût du transport, le prix du pain. Elle dit aussi quelque chose de l’État : jusqu’où protège-til, et à quel moment renonce-t-il ? Le débat ouvert ces dernières semaines par M. Sid’Ahmed Ould Bouh, ancien ministre de l’Économie et des Finances, a le mérite de poser ces questions à voix haute. Il gagnerait toutefois à mieux les cadrer. Cette contribution propose de les reformuler, données à l’appui.
Le vrai choix n’est pas celui que l’on croit
M. Ould Bouh oppose deux voies : plafonner les prix, ou subir l’inflation. C’est une fausse alternative. Une troisième voie existe. Elle consiste à ajuster les prix, puis à compenser par des transferts ciblés vers les ménages vulnérables. Surtout, cette troisième voie n’est pas une vue de l’esprit. C’est exactement ce que le gouvernement a fait.
Le 31 mars 2026, le gasoil est passé de 51,2 à 56,3 MRU le litre, soit une hausse de 10 %. L’essence a grimpé de 51,1 à 59 MRU, soit 15,3 %. Au même moment, le SMIG a été porté à 5 000 MRU. Un transfert direct de 3 000 MRU a été versé à 124 000 ménages. Une aide de 4 500 MRU a été prévue pour les fonctionnaires gagnant moins de 13 000 MRU.(1) La question n’est donc plus de savoir quel instrument retenir. Le choix est déjà fait. La vraie question est ailleurs : cet instrument est-il bien calibré ?
Pourquoi la subvention pour tous protège mal les pauvres
Un carburant maintenu bas pour tout le monde profite d’abord à ceux qui en consomment le plus. Or ce sont souvent les plus aisés : ceux qui possèdent une voiture, parfois plusieurs, et qui roulent davantage. Une subvention universelle est donc régressive. Elle dépense beaucoup pour protéger très peu les plus fragiles. C’est la raison pour laquelle le Fonds monétaire international et la Banque mondiale recommandent, depuis des années, de remplacer les subventions généralisées par des transferts ciblés.
La Mauritanie s’inscrit déjà dans cette trajectoire, dans le cadre de son programme avec le FMI, dont la cinquième revue a été conclue en janvier 2026.(2) Défendre le plafond contre le transfert ciblé, au nom de la protection sociale, revient à défendre l’instrument le moins social. La logique est inversée.
Là où la critique devient juste
Le transfert ciblé n’est pas un instrument magique. Il n’est utile qu’à deux conditions : un bon ciblage, et un montant suffisant, versé à temps. C’est ici que l’inquiétude de M. Ould Bouh trouve un fondement réel. Le transfert annoncé est ponctuel : 3 000 MRU, une fois. La hausse des prix, elle, est durable. Un versement unique ne protège pas durablement contre un choc qui s’installe. Le vrai débat n’est donc pas « subvention contre transfert ». Il est entre « transfert suffisant et régulier et un transfert symbolique ».
La Mauritanie dispose pourtant des bons outils :
- Le registre social national couvre désormais tout le pays.
- Le programme Tekavoul permet d’atteindre les ménages les plus pauvres.
La Banque Mondiale note que ces dispositifs réduisent la pauvreté, mais que les montants versés restent faibles.3 Le vrai chantier est là : relever les prestations et affiner le ciblage, et non revenir à la subvention pour tous.
Eclairage chiffré
Pour mesurer l’enjeu, il faut comparer le coût des deux options. L’ordre de grandeur est parlant.
Encadré : comparer le coût des deux options (ordre de grandeur)
Ces estimations reposent sur des hypothèses explicites. Elles fixent un ordre de grandeur, et ne remplacent pas les comptes publics. Selon le ministre de l’Énergie et du Pétrole, la Mauritanie importe environ 800 000 tonnes de gasoil par an, soit de l’ordre de 950 millions de litres. (4)
Option A, plafonner les prix. Renoncer à la hausse, c’est-à-dire plafonner, représenterait de l’ordre de 5 milliards de MRU par an pour le seul gasoil. Cette charge est récurrente : elle revient chaque année tant que le plafond tient.
Option B, les transferts ciblés déjà décidés. Les 3 000 MRU versés à 124 000 ménages représentent environ 372 millions de MRU. Cette dépense est ponctuelle.
Deux enseignements. D’abord, le plafonnement coûte plus de dix fois le prix du filet social mis en place, et il coûte ce prix chaque année. Ensuite, le filet social actuel reste modeste au regard de l’enjeu. La bonne
réponse n’est donc pas de revenir au plafond. Elle est de renforcer le transfert, en le rendant régulier et mieux doté, pour une fraction du coût du plafonnement.
Une objection mérite d’être reconnue. En tenant les prix, le plafond aurait aussi freiné les effets de second tour de l’inflation, et donc évité une part du coût en pouvoir d’achat. Cet effet est réel. Mais il est difficile à chiffrer, et il reste modéré tant que l’inflation demeure sous le seuil où elle pèse vraiment sur la croissance.
Surtout, il ne corrige ni le caractère régressif de la subvention, ni sa charge budgétaire récurrente. La comparaison penche donc toujours du côté d’un transfert ciblé mieux doté.
L’angle mort : la structure du marché
Un point manque presque toujours au débat. La Mauritanie importe la quasi-totalité de ses carburants raffinés. Ses capacités de stockage sont limitées. Sa logistique est concentrée entre quelques opérateurs. Toute hausse internationale se transmet donc vite, presque mécaniquement, aux prix intérieurs.
L’expert en finance et énergie, M. Mohamed Ould Kaza, dans sa publication sur les réseaux sociaux, a raison de rappeler que le stockage est stratégique. C’est un outil de stabilisation des prix autant qu’un instrument de sécurité énergétique. Mais il faut se garder d’une illusion. Libéraliser un marché concentré, sans renforcer d’abord la régulation, ne produit pas l’efficacité. Cela produit une rente. Le surcoût ne disparaît pas ; il change simplement de poche.
Voilà la « souveraineté » qui mérite vraiment d’être discutée. Non pas une souveraineté financière fantasmée, mais une résilience énergétique et logistique concrète : des stocks, des règles claires, une concurrence surveillée.
La cohérence des politiques : le point fort de la critique
Sur ce terrain, M. Ould Bouh tient sa meilleure carte. Le 18 mai 2026, la Banque centrale de Mauritanie a relevé son taux directeur de 6,0 % à 6,5 % pour contenir l’inflation.(5) Si la politique budgétaire pousse dans l’autre sens au même moment, les deux leviers s’annulent.
Ce diagnostic d’incohérence est légitime. Ses remarques sur la centralisation des décisions et sur le mélange, dans une même liste, de projets réalisés, programmés et en cours, le sont tout autant.
Une nuance s’impose cependant. La Banque centrale cite aussi un excès de liquidités bancaires parmi les sources de tension sur les prix. Le problème n’est donc pas seulement importé. Il est aussi intérieur. Ce constat renforce l’appel à la cohérence, au lieu de l’affaiblir.
Rétablir quelques chiffres
Trois données du débat méritent d’être précisées, voire corrigées. Ces remarques ne visent pas la personne. Elles protègent l’argument. D’abord, la dette publique française. Elle n’est pas à 125 % du PIB. Selon l’Insee, elle s’établit à 115,6 % du PIB à la fin de 2025.(6) L’écart approche les dix points.
Ensuite, l’idée qu’un point d’inflation détruirait 0,1 % de croissance. Aucune loi économique établie ne donne ce rapport fixe. Les travaux de référence de Mohsin Khan et Abdelhak Senhadji, publiés par le FMI en 2001, situent le seuil au-delà duquel l’inflation pèse vraiment sur la croissance autour de 11 à 12 % pour les pays en développement.(7)
En deçà, l’effet n’est pas significatif. À 5 % ou 8 % d’inflation, appliquer une règle linéaire relève de la fausse précision.
Enfin, le point de départ de l’inflation, sur lequel il faut être juste.
Selon l’ANSADE, l’office statistique national, l’inflation sur douze mois était bien faible au milieu de 2025, environ 1,3 % en août, et orientée à la baisse.8 L’idée d’un point de départ bas n’est donc pas infondée. Mais la photographie a changé vite. Dès la fin de 2025, l’indice national est reparti : environ 3,3 % en novembre, 4,1 % en décembre, puis 4,4 % en janvier 2026, au plus haut depuis 2023. À la veille des décisions, l’inflation n’était donc plus « sous les 2 % », mais déjà proche de 4 %. Le dérapage était engagé avant même la hausse des carburants, ce qui rend la cohérence des politiques d’autant plus décisive.
Ne pas faire du pauvre la variable d’ajustement
Dans une tribune récente sur le site Kapitalis.com (Tunis), M. Yahya Ould Amar, autre expert mauritanien en économie, a rappelé une vérité que l’économie oublie souvent : le pauvre ne doit pas être la première variable que l’on ajuste lorsque les comptes se tendent. Cette exigence morale ne s’oppose pas au transfert ciblé. Au contraire, elle le commande.
La subvention universelle, présentée comme sociale, sacrifie le pauvre deux fois. Elle dépense d’abord pour les plus aisés. Elle creuse ensuite un déficit qu’il faudra resserrer plus tard, souvent sur le dos des mêmes ménages. Le transfert ciblé, s’il est suffisant et régulier, est au contraire l’instrument qui respecte cette dignité. Le test n’est pas l’intention. Ce sont le montant, le ciblage et la régularité.
Conclusion
Le débat est sain. Il oblige à dire à voix haute des choix qui engagent le pays. Trois exigences le résument. Protéger les plus vulnérables au moindre coût, par des transferts suffisants et bien ciblés. Garder la politique budgétaire et la politique monétaire alignées. Et traiter ce que le prix seul ne règlera jamais : les stocks, la logistique, la concurrence.
Une économie qui sait compter doit aussi savoir qui elle protège. C’est à cette aune que se jugera la décision, bien après que les tableaux auront été refermés.
Notes
–(1) Conseil des ministres du 31 mars 2026 et presse nationale (infoplus.mr, rapideinfo.mr). Montants convertis en ouguiyas nouvelles (MRU) ; 1 MRU équivaut à 10 anciennes ouguiyas, soit 0,025 dollar américain (USD).
–(2) Fonds monétaire international, communiqué du 28 janvier 2026 (cinquième revue des accords FEC/MEDC) ; Banque mondiale, rapport sur la situation économique en Mauritanie, juin 2025.
(3) Banque mondiale, rapport sur la situation économique en Mauritanie, juin 2025 (registre social national et programme (Tekavoul).
(4) Ministre de l’Énergie et du Pétrole, déclarations rapportées par l’Agence mauritanienne d’information (AMI), mai 2026 : importations annuelles d’environ 800 000 tonnes de gasoil et 125 000 tonnes d’essence. Conversion en litres et calcul de coût à titre illustratif.
(5) Banque centrale de Mauritanie, communiqué du Conseil de politique monétaire du 18 mai 2026.
(6) Insee, comptes nationaux, publication du 27 mars 2026 : dette publique au sens de Maastricht à 115,6 % du PIB fin 2025, après 112,6 % fin 2024.
(7) Mohsin S. Khan et Abdelhak S. Senhadji, « Threshold Effects in the Relationship Between Inflation and Growth », IMF Staff Papers, vol. 48, 2001.
(8) Agence nationale de la statistique et de l’analyse démographique et économique (ANSADE), indice national des prix à la consommation : inflation sur douze mois de 1,3 % en août 2025 ; données mensuelles ultérieures de l’indice national : environ 3,3 % en novembre et 4,1 % en décembre 2025, puis 4,4 % en janvier 2026.

