Par Cheickna Traoré.

OTCL’économiste Britannique J. M. Keynes disait en 1936 dans son livre «Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie» que «lorsque dans un pays, le développement du capital devient le sous-produit de l’activité d’un casino, celui-ci risque de s’accomplir dans des conditions défectueuses».

A l’époque, le propos de Keynes visait à dénoncer une certaine dérive du capitalisme qui privilégiait un rendement à court terme basé sur la spéculation plutôt que sur la réalité économique des entreprises. Soixante-douze ans après, cette même dérive se retrouve toujours sur les marchés financiers et pointée du doigt comme facteur de propagation et d’aggravation de la crise financière et économique de 2008. La différence entre les deux périodes réside dans les outils et techniques de spéculation dont l’évolution a fait émerger, au fil du temps, des classes de risques susceptibles de menacer la stabilité du système financier mondial. Parmi ces outils et techniques, les complexes montages financiers autour des produits dérivés occupent une place de choix. Afin de mieux comprendre les risques que font peser les produits dérivés sur le système financier, il est nécessaire de comprendre la nature et l’origine de ces instruments financiers. Ensuite, l’analyse de la métamorphose d’un mécanisme à l’origine assurantiel en un système spéculatif de paris continuels permettra d’appréhender la profondeur des risques encourus. Enfin, l’analyse des tours de vis règlementaires amorcés depuis 2010 et voulus par le G20 montre que, malgré les avancées, il existe de nombreux obstacles susceptibles d’entacher cette dynamique mais surtout que les textes actuels sont dépourvus d’une dimension internationale et universelle qu’il sera nécessaire d’intégrer.

 

1. Une origine très lointaine et une nature qui a fortement évoluée au fil du temps.

Un produit dérivé ou contrat dérivé est un instrument financier dont la valeur est «dérivée» du prix d’autres actifs. Concrètement, il s’agit d’un contrat entre deux parties, un acheteur et un vendeur, qui stipule un principe très simple : l’acheteur s’engage à acheter un bien au vendeur, à une date future, mais à un prix fixé aujourd’hui. Le bien à l’origine de la transaction s’appelle le sous-jacent du contrat. La première marchandise à avoir fait l’objet de ce type de transaction fut l’huile d’olive dans l’Antiquité. L’origine des produits dérivés remonte donc très loin dans le temps.

Ensuite, les produits céréaliers (maïs, blé, avoine, etc.) ont servi de sous-jacent aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XIX éme siècle avant que le système n’évolue vers les instruments financiers, les événements climatiques et les catastrophes naturelles.etc.

Les types de sous-jacents sont tellement variés, à présent, que l’imagination humaine paraît être la seule limite dans la création de contrats de produits dérivés.

La liste des sous-jacents de types instruments financiers s’est très élargie ces dernières années et peut être composée maintenant d’une action cotée en bourse, d’une obligation, d’un indice boursier (CAC 40, indice des prix à la consommation), d’un taux de change, d’un taux d’intérêt, d’un crédit, etc. Il existe deux types de produits dérivés bien distincts :

Les produits fermes : contrats de gré à gré (forwards) ou OTC (Over-TheCounter), contrats à terme (futures), swaps, etc.

Les produits optionnels : options, warrants, etc. En termes de règlementation, le marché des dérivés se compose de deux parties distinctes: les produits cotés (environ 15%) et les produits de gré à gré ou OTC (environ 85%) qui évoluaient jusqu’en 2010 dans un environnement non régulé, quasi opaque.

 

L’objectif initial est vertueux …
À l’origine, les produits dérivés ont été créés pour permettre aux entreprises de se couvrir contre différents types de risques financiers : les variations de change, de taux d’intérêts (swap de taux), du cours des matières premières ou encore contre le risque de défaillance d’un débiteur (CDS). De cette considération, les produits dérivés apparaissent donc utiles.
Afin de mieux illustrer cette utilité, prenons un exemple sur le marché des matières premières à terme, les «futures». Ce marché a été créé pour une raison excellente. Supposons un agriculteur qui va produire du blé cette année pour le vendre à l’époque de la moisson, disons dans un an. Pour garder une certaine stabilité, il décide de se couvrir contre des aléas naturels par un contrat à terme qui lui garantit de vendre son blé dans un an à un prix fixé aujourd’hui.
En face de notre agriculteur, nous aurons un client qui prend l’engagement d’acheter ce blé au prix décidé. Sans ce contrat, si le prix du blé baisse dans un an, l’agriculteur ferait une mauvaise affaire et s’il augmente, c’est le client qui ferait une mauvaise affaire. Dans cette transaction, des risques à la garantie et à la fixation des prix sont courus car les deux acteurs ne savent pas comment les choses vont se passer dans un an. Ce type de contrat est donc un instrument utile car il permet aux acteurs de prendre des garanties en utilisant des produits financiers de vente ou d’achat dans une perspective assurantielle. C’est donc une certaine protection pour tout le monde contre les aléas naturels.

 

…mais les spéculateurs sont arrivés avec un esprit contraire à l’objectif initial des produits dérivés

 

L’appât du gain est venu pervertir ce formidable outil de sécurité, car les spéculateurs qui ne sont exposés à aucun risque se sont introduits sur ce marché avec comme argument d’y apporter de la liquidité. Nous avons un acteur qui promet de livrer du blé et un autre acteur qui s’engage à prendre possession de la livraison, de la vendre et la distribuer là il faut. Ce qu’on a laissé faire sur ces marchés c’est d’accepter des gens qui n’ont absolument rien à y faire. Des gens qui n’ont pas de blé à offrir, donc qui ne vendent pas et des gens qui ne prennent livraison d’aucun blé car ils ne sauraient même pas quoi en faire. Ces acteurs viennent donc uniquement pour faire un profit sur les variations des prix qui auront lieu sur le bien sous-jacent, à savoir le blé. Ces acteurs ne sont donc que des spéculateurs, c’est-à-dire des opérateurs qui, par leurs paris, créent artificiellement des risques qui n’existaient pas auparavant sur le marché.
Le marché des dérivés a donc été adapté en y adjoignant un nouveau type de transaction appelé «Opérations de marché» ou «opérations de négoce sur les marchés». Les opérations de couvertures légitimes forment donc avec ce nouveau type d’opération les deux composantes du marché des produits dérivés. Contrairement aux opérations de couverture, les opérations de marchés consistent à vendre et à acheter un  instrument de produits dérivés en tant que tel, c’est-à-dire sans qu’il y ait une transaction dans le produit sous-jacent. On est donc bien loin de l’esprit initial des produits dérivés. Le développement de ce phénomène est tel qu’à ce jour, seul 10 à 15% du marché des dérivés serve au besoin légitime d’assurance des entreprises. Le reste est de la pure spéculation de la part, notamment et principalement, de certains établissements financiers (banques et hedge funds essentiellement).

 

2. La transformation du mécanisme d’origine en un système de paris continuels s’accompagne de risques systémiques.
Face aux risques introduits sur ce marché par les spéculateurs, les banques et les assurances ont naturellement cherché des garanties, c’est-à-dire qu’elles vont chercher des assurances pour se couvrir contre les risques causés par des produits dérivés qui sont eux-mêmes censés couvrir d’autres risques. En un mot, on prend une assurance pour assurer une autre assurance.

 

L’aversion au risque conduit les acteurs à créer un risque systémique
Le mécanisme de garantie ainsi adopté consiste à inventer de nouveaux produits financiers à partir d’autres produits financiers. Prenons un exemple très volontairement simplifié : je vous prête 10 €, mais puisque je risque de perdre ces 10 € si vous êtes insolvables je prends une assurance en inventant un nouveau produit financier d’une valeur de 10 € que je divise en 2 sous-produits et que je vends à 2 personnes à 5 € la part. J’obtiens mes 10 € que j’ai prêtés sauf que je deviens redevable des deux autres personnes pour le capital et les intérêts du nouveau produit que j’ai vendu.

Avec ce mécanisme multiniveaux de protection, on se retrouve avec beaucoup plus de dérivés en circulation que d’actifs sous-jacents simplement par le fait que de très nombreux dérivés sont souvent émis sur le même sous-jacent. On crée donc des dérivés, puis des dérivés de dérivés, puis des dérivés de dérivés de dérivés. Les paliers ont été ainsi si nombreux qu’on a perdu complètement la relation entre celui qui vend une assurance et celui qui en a besoin. Dans cette accumulation de produits dérivés, au dernier palier ainsi construit, il n’existe plus aucun rapport entre le dérivé final et l’idée initiale  du premier palier, à savoir la couverture contre la hausse ou la baisse des prix du blé. À ce dernier niveau, il n’y a aucune transaction dans le produit sous-jacent. C’est cela qui peut conduire à l’effondrement du système, car le moindre problème dans un palier peut avoir un effet domino et remettre en cause la stabilité du système dans son ensemble. Dans un tel système en perdition, personne ne pourra alors honorer les paris et le risque d’une contagion systémique de nature similaire à celle qui a été causée par la chute en 2008 de Lehman Brothers est bien réel.

 

L’évolution actuelle traduit l’incapacité du marché à apprendre des erreurs et à tirer les leçons du passé.

 

Le constant préoccupant est fait en 2013. Seulement cinq ans après la crise économique et financière, le marché des dérivés a retrouvé très dangereusement son niveau d’avant la crise de 2008. On mesure la dangerosité de cette situation à travers deux éléments : D’abord en comparant l’évolution du montant nominal des dérivés OTC par rapport au PIB mondial, il ressort que cette évolution n’a cessé d’augmenter dangereusement au fil des années. De 3 fois le PIB mondial en 1998, elle est passée à près de 10 fois en 2013 et 2014. Ensuite, cette forte évolution des montants s’est faite sans aucune amélioration de l’opacité qui caractérise ce marché. Personne ne sait qui détient quoi, alors que cette opacité a été clairement identifiée par le G20 en 2009 comme une des causes principales de la contagion systémique de 2008. L’histoire récente des produits dérivés montre simplement que le marché financier est juste incapable de tirer les leçons du passé. Comment expliquer qu’après autant de crises et de krachs (chute de la Banque Barings, faillites de Lehman Brothers et d’AIG, Affaire Kerviel, etc.) on puisse encore assister à des dérives comme celle de la «Baleine de Londres» dans laquelle un jeune trader français, Bruno Iksil, a été soupçonné d’avoir accumulé des positions en dérivés (Credit Default Swap) pour plus de 100 milliards de dollars pour le compte de son employeur, la banque JPMorgan Chase & Co, provoquant en quelques jours une perte de 6,2 milliards de dollars pour cette banque? L’explication se trouve simplement dans le fait que ce type de produit représente une part très importante des résultats des salles de marchés des banques. Il a été démontré que certaines banques détiennent des dérivés dont le montant notionnel représente plus de 20 fois le produit intérieur brut de leur pays (1) . C’est le cas par exemple de la banque BNP Paribas en France. Ces faits justifient donc à eux seuls que des mesures soient prises contre certaines pratiques dangereuses.

3. La nécessaire réforme réglementaire amorcée depuis 2010 montre des avancées mais elle doit prouver qu’elle peut atteindre ses objectifs face à des obstacles majeurs.
Conformément à la volonté du G20 de Pittsburg en 2009, les Etats-Unis et l’Europe ont décidé de reformer en profondeur le marché des produits dérivés afin de préserver la stabilité du système financier mondial et de limiter les risques systémiques.

Les avancées en termes de mesures sont indéniables…

Aux Etats-Unis, cela s’est traduit par l’adoption de la loi Dodd-Franck Act adoptée dès 2010. L’Europe de son côté, s’est dotée d’une part de la réglementation EMIR (European Market Infrastructure Regulation) entrée en vigueur en 2013 et d’autre part, de la directive déjà existante dite MIF (Marchés d’Instruments Financiers) qui a fait l’objet d’une révision afin d’être adaptée au contexte. La loi Américaine et la règlementation Européenne visent à règlementer tout le cycle de vie (hormis la négociation) des dérivés OTC, des critères d’éligibilité jusqu’au reporting en passant par la compensation. Ces deux grandes mesures reposent sur une structure commune à trois piliers :
1. Le premier pilier porte sur une obligation de déclarer les transactions de produits dérivés de gré à gré à des centres de conservation de données, appelés « Référentiels centraux » (trade repositories)
2. Le second pilier porte sur une obligation de centraliser tous les échanges de produits dérivés OTC standardisés (ayant des critères d’éligibilité prédéterminés comme par exemple un niveau de liquidité élevé) au sein des chambres de compensation. Une chambre de compensation («clearing house») est un organisme financier ayant pour but d’éliminer les risques de contrepartie sur les marchés dérivés. Elle intervient comme contrepartie centrale unique en s’interposant entre acheteurs et vendeurs et en leur garantissant la bonne fin des transactions.

Concrètement, tous les professionnels de la finance seront obligés de désigner des brokers dédiés pour traiter des dérivés OTC éligibles à la compensation. Ce qui veut dire que ces brokers ou courtiers devront obligatoirement être membres d’une chambre de compensation, comme «Swapclear» de LCH. Clearnet spécialisée dans la compensation des swaps de taux d’intérêt ou «lce Clear» qui est la filiale européenne de l’américain Ice Trust, spécialisée dans la compensation des produits dérivés qui permettent de protéger contre le non remboursement d’une dette (Credit Default Swap – CDS)
3. Le troisième pilier porte sur une obligation de négocier les produits dérivés de gré à gré sur des plateformes organisées. Cette directive est inclue d’emblée dans la loi Américaine mais côté Européen c’est la directive MIF révisée qui impose l’utilisation de ces plateformes.

Autour de ces trois piliers fondamentaux, plusieurs autres mesures ont été prises afin de cibler des problématiques bien précises. La règle Volcker par exemple, qui est l’article le plus populaire mais aussi le plus controversé de la loi Dodd-Frank Act, interdit les opérations pour compte propre sur le territoire américain pour les grandes banques et leurs filiales qui y collectent des dépôts. Elle avait également prévu des restrictions pour plusieurs autres activités comme les opérations de tenue de marché («market making»), les engagements de bonne fin contractés par les banques lors de placements de titres financiers (« underwriting »), les opérations de couverture de risque (« hedging ») et les activités de spéculation réalisées par les traders (« trading ») pour le compte de tiers.

mais les réglementations en cours se heurtent à quelques écueils qui peuvent galvauder la pertinence des mesures.

Il existe effectivement quelques obstacles susceptibles de compromettre la bonne application des mesures prises dans les différentes règlementations.
• La réforme transfère les risques aux chambres de compensation et créée un besoin massif de collatéral qui s’accompagne des risques de contrepartie
Les nouvelles règlementations reconfigurent les marchés OTC tant au niveau de leur constitution (apparition de nouveaux acteurs, tout particulièrement les chambres de compensation) que de leurs règles de fonctionnement. Jusqu’à présent, les marchés OTC étaient caractérisés par une forte tendance à la sous collatéralisation car ils évoluaient dans un cadre strictement bilatéral. L’obligation de centraliser les échanges de produits dérivés OTC a pour objet de transférer le risque à un tiers, la chambre de compensation. Le problème est que le marché va être concentré sur quelques établissements avec une forte mutualisation. Il est donc fort à craindre que la réforme souhaitée ne fasse émerger un nouveau type de risque, tout aussi systémique que celui qu’elle est censée éviter. Ainsi, afin d’anticiper et faire face à ce risque potentiel, les chambres de compensations auront les mêmes besoins en collatéral que leurs contreparties pour gérer ce risque. Les besoins en collatéral issus de ces nouvelles réglementations sont estimés à 2 trillions de dollars. Il y aura donc recours massif au collatéral qui va passer par le développement de solutions efficaces de gestion de collatéral, ce qui exige des chambres de compensation qu’elles mettent en place des outils nécessaires pour se couvrir contre les risques de contrepartie. En termes de régulation, elles doivent être dotées d’un plan de redressement et de résolution et se verront imposées des standards prudentiels (licence spécifique, modalité de fonctionnement interne, etc.)
• L’absence de coordination internationale dans la mise en œuvre des systèmes de compensation au niveau mondial
Les différentes règlementations rentrent en concurrence les unes avec les autres et cette absence de coordination peut être néfaste pour une mise en œuvre pertinente des règles au niveau mondial. La loi Américaine prévoit par exemple l’application de ses règles même en dehors du territoire américain du moment où une société américaine se trouverait impliquée dans la transaction. Ce qui veut dire donc qu’en Europe où la règlementation EMIR devrait être appliquée, on pourra trouver deux contreparties (une société Américaine et une société issue de l’Union européenne voire une société hors Union européenne) se voir appliquer des règles différentes. Ceci est d’autant plus problématique que les règles des uns finissent par empiéter sur les prérogatives des autres.
• L’application des mesures est rendue complexe par la difficulté d’harmoniser les définitions des produits dérivés entre les différents pays.
En Europe, les produits dérivés couverts par Emir sont assez nombreux. Mais depuis le lancement de la règlementation européenne le 15 mars 2013, l’Europe n’est toujours pas parvenue à harmoniser les définitions de ces produits entre les différents pays. Ceci sous-entend qu’un même type de produit peut se retrouver sur les marchés avec des appellations différentes et donc ne pas subir la même mesure règlementaire. Ce problème d’harmonisation n’est pas propre à l’Europe et dépasse d’ailleurs le cadre d’une simple définition du type de produit. En effet, la règle Volcker aux Etats-Unis interdit certaines activités sur le territoire américain alors qu’elles sont autorisées dans d’autres pays quand bien même porteuses de risques systémiques.
• Une grande partie des produits dérivés OTC échappe à la règlementation.
Malgré les efforts de régulation les nouvelles règles ne couvrent pas pour l’instant l’ensemble des produits dérivés. On estime d’ailleurs que quoi qu’il arrive un tiers du marché des dérivés de gré à gré échappera à ce nouveau système. Ce qui est inquiétant c’est que cette part du marché représente plus de 230 000 milliards de dollars sur le montant nominal global de 710 000 milliards de dollars enregistré en fin 2013. Le risque systémique reste donc présent. Parmi les produits dérivés qui échappent à la nouvelle règlementation, on retrouve naturellement tous les contrats qui ne respectent pas les critères d’éligibilité à la compensation. Il s’agit de produits qualifiés de «non standards» ou «non normalisés» du fait qu’ils se situent en deçà des seuils de compensation définis par les régulateurs (valeur notionnelle de 1 milliard d’euros pour les contrats de dérivés de crédit et d’actions, 3 milliards d’euros pour les contrats dérivés de taux d’intérêt, de change, de matières premières et autres). Un traitement particulier est donc réservé à ces produits. La règlementation Emir, par exemple, prévoit que des techniques d’atténuation des risques leur soient appliquées comme l’obligation de détenir davantage de capital, la confirmation rapide des caractéristiques des contrats entre les parties, les procédures de gestion des différends et d’échanges de garanties rapides, etc.
Les règles de gestion des risques à appliquer aux dérivés non compensables n’étant pas, par ailleurs, similaires entre les Etats-Unis et l’Europe, les règlementations se heurtent à nouveau au problème d’harmonisation évoqué ci-avant.
• Le statut juridique des chambres de compensation ouvre la voie à des interrogations
Les chambres de compensation sont des organismes privés qui appartiennent à des grandes institutions bancaires qui se sont d’ailleurs précipitées pour prendre des participations dans ces différents organismes dès l’adoption des nouvelles règlementations. Ceci dans l’intention que cette prise de participation leur confère un contrôle sur les transactions et un avantage compétitif. Les organismes de compensation ne sont donc pas indépendants puisque contrôlés par ce petit nombre d’actionnaires constitué principalement de banques d’affaires internationales. Leurs transactions sont, par conséquent, opaques pour le public même si l’on se défend qu’elles sont accessibles aux régulateurs. Alors, conflits d’intérêt ou pas, concurrence parfaite ou pas ? Ces interrogations méritent d’être soulevées. • Les pressions des lobbies bancaires et financiers restent une des principales menaces qui pèsent sur la réglementation.

Le rôle des lobbies se résume simplement à user de leurs influences de toutes sortes pour empêcher l’application d’une décision réglementaire dans l’intention de protéger l’intérêt économique et financier de quelques dirigeants de banques ou de sociétés opérant sur le marché financier au détriment de l’intérêt général. C’est à cause de ces lobbies que le ratio de liquidité à court terme (LCR) de Bâle 3 a été assoupli en janvier 2013. C’est également à cause d’eux qu’aux Etats-Unis l’obligation de la règle Volcker de filialiser les activités de produits dérivés dans une filiale séparée a été abandonnée en octobre 2013. Les prises de positions spéculatives interdites par la règle Volcker continuent ainsi à perdurer sous couvert d’opérations de tenue de compte (market-making). C’est encore à cause d’eux que la loi française de séparation et de régulation des activités bancaires a été vidée de toute sa substance. C’est enfin à cause d’eux que le Comité de Bâle et l’Organisation internationale des commissions de valeurs (Iosco) ont décalé au 1er Septembre 2016 la mise en œuvre du dispositif établissant les exigences de collatéral applicables aux dérivés dont la compensation n’est pas assurée par une contrepartie centrale. Cette mesure avait pourtant été décidée après deux années de consultation.

 

4. Une troisième loi complémentaire plus universelle est nécessaire pour réguler le marché des dérivés de gré à gré et garantir la stabilité financière. 

Depuis la crise financière de 2008, plusieurs séries de mesures ont été avancées par les régulateurs nationaux et internationaux, des organismes non gouvernementaux, des professionnels de la finance et des économistes pour réguler le marché des produits dérivés. Ces mesures n’ont pris réellement forme qu’après que le G20 se soit réuni spécialement pour débattre de ce problème. C’est ce qui a abouti à la loi Américaine et à la réglementation européenne abordées dans ce dossier. Même si elles constituent une avancée, qu’il n’est néanmoins pas possible à ce stade de juger l’efficacité et la pertinence, force est de reconnaître, au vu des obstacles décrits ci-avant, que des mesures complémentaires risquent d’être malheureusement nécessaires. Une palette de six mesures qui paraissent les plus pertinentes peut être proposée dans ce sens car leurs perspectives d’impact justifient à vouloir les regrouper dans une troisième loi plus universelle que l’on pourra nommer «UOTC Act » pour Universal Over-The-Counter Act. Les six mesures peuvent être classées en trois catégories présentées ci-après.
Deux mesures visant directement à juguler la spéculation
1. La mise en place d’une taxe sur les transactions financières au niveau mondial. Un projet de la Commission européenne prévoit une taxe de 0,01% sur les produits dérivés. Ce projet doit être élargi au moins pour y inclure les États-Unis d’autant que son impact estimé est une réduction de l’ordre des trois-quarts de la spéculation sur les dérivés. Autant dire qu’elle semble être une des plus efficaces mesures.
2. L’interdiction aux banques de spéculer à court terme. Pour ce faire, il suffit de limiter le portefeuille de négociation (« trading book») dans lequel est enregistré l’ensemble des actifs détenus à des fins de négociation à court terme, ou dans le but de couvrir d’autres éléments de ce même portefeuille de négociation.
Trois mesures visant à interdire explicitement certaines opérations à risques sur les marchés
3. Interdiction des produits financiers dérivés qui peuvent disséminer ou amplifier les risques. Cela permettra d’éliminer les montages financiers complexes et incompréhensibles.
4. Obligation d’enregistrer au bilan des banques toutes les ventes et tous les achats des produits dérivés. Cela conduira de facto les banques à ne pas s’engager dans des opérations douteuses qu’elles n’ont pas envie de voir apparaître dans leur bilan.
5. Interdiction d’acheter de produits dérivés qui n’ont pas de sous-jacent. Cette mesure vise à éliminer les opérations effectuées sur les marchés uniquement pour faire un profit sur les variations des prix sur les biens sousjacent. Ce sera la mesure la plus efficace et certainement la plus difficile à mettre en œuvre car elle remet en cause ni plus ni moins le principe fondamental des opérations de négoce sur le marché, c’est-à-dire la raison d’être du compartiment spéculatif du marché des produits dérivés.
Une mesure visant à faire supporter les risques par les acteurs qui les créent
6. Faire supporter les risques par les institutions financières et non par les contribuables. Considérons quelques statistiques sur les transactions. En comparant le montant nominal en 2013 des produits dérivés OTC (710 000 milliards de dollars (2) ) avec le PIB mondial d’environ 75 000 milliards de dollars, on comprend très vite l’énorme risque que représente ce secteur pour les marchés financiers. Les institutions financières y contribuent à hauteur de plus de 90%, mais le principe de la privatisation des profits et la socialisation des pertes (Too Big To Fail) nous a montré jusqu’à aujourd’hui que c’est l’économie réelle et les utilisateurs finaux qui finissent par supporter ces risques alors qu’ils n’interviennent qu’à moins de 10 % dans les transactions (7% en 2012). Partant du principe qu’un risque doit être supporté par les acteurs qui le créent, alors ceux qui sont liés aux produits dérivés doivent donc être supportés par les institutions financières au moins à proportion des parts de transactions qui leur incombent.
En conclusion, il semble nécessaire de prendre du recul afin de mieux analyser la pertinence des réformes réglementaires en cours car la finance est devenue un domaine qui produit ses crises à la régulière. Dans les années 80 les junk-bonds étaient au centre des mesures réglementaires tout comme les produits dérivés actuellement. Certaines similitudes entre ces deux types de produits montrent que les réformes ne font souvent que repousser les problèmes dans le temps. La réforme des produits dérivés risque donc simplement de réorienter les acteurs vers de nouveaux types d’opérations à la recherche d’un enrichissement massif et illimité, car c’est bien là la raison d’être des spéculateurs. La fraude est devenue une espèce d’habitude dans la finance au point que les crises sont produites par le suivi des règles plutôt que par la violation de ces règles. La question ne consiste donc plus à vouloir changer les individus, mais plutôt à changer les structures qui influencent les comportements de ces individus sur le marché. Sans une vision réglementaire dans ce sens les risques associés aux produits dérivés constitueront toujours « une arme de destruction massive » comme l’a si bien dit l’homme d’affaire Warren Buffet.

 


CheikhnaCheickna Traoré est Responsable Informatique d’Application (RIA) en milieu bancaire – Politique monétaire, Gestion des tires et du Collatéral – FRANCE.

Diplôme d’Etudes Approfondies en Sciences de gestion, Option Finance Master Professionnel en Sciences et Technologies – Spécialité : Agilité des Systèmes d’information et e-business. Auteur de plusieurs articles sur des sujets économiques et financiers dans des journaux et magazines comme la Revue Banque, Les Echos (Le Cercle), Agefi, Financial Afrik, etc. Professeur en conduite de projets informatiques dans plusieurs centres du Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) en France.

Notes

1. Etude Alpha Value (Nijdam Christophe) en 2014

2. Source Banque des Règlements Internationaux – BRICher

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