Par Dr Serigne Momar SECK, Economiste
La soutenabilité de la dette publique du Sénégal s’est progressivement imposée comme l’un des principaux enjeux macroéconomiques du pays. Les résultats des audits réalisés depuis 2024, qui ont conduit à une réévaluation du niveau réel de l’endettement public, ainsi que les tensions observées sur les sources de financement de l’État, ont ravivé les interrogations sur la capacité du Sénégal à maintenir durablement ses équilibres budgétaires. Dans ce contexte, les analyses divergent. Certains observateurs considèrent que le niveau atteint par la dette appelle inévitablement un réaménagement des engagements financiers de l’État, tandis que les autorités estiment qu’un redressement reposant sur des réformes économiques, budgétaires et institutionnelles demeure possible sans recourir à une restructuration formelle de la dette.
L’accord au niveau des services conclu le 1er septembre 2026 entre le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI) s’inscrit au cœur de cette réflexion. Cet accord porte sur un programme triennal d’environ 2,2 milliards de dollars au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC), destiné à accompagner les efforts de stabilisation économique et de renforcement des finances publiques. Son entrée en vigueur reste toutefois subordonnée à l’approbation des instances dirigeantes du FMI ainsi qu’à la mise en œuvre de plusieurs actions correctrices convenues avec les autorités sénégalaises. Fait notable, cet accord a été obtenu sans qu’une restructuration explicite de la dette publique ne soit exigée comme condition préalable.
Dans ces conditions, le débat économique ne porte plus uniquement sur l’opportunité d’une restructuration de la dette. Il concerne désormais la capacité des réformes engagées à rétablir durablement la viabilité des finances publiques, à restaurer la confiance des partenaires financiers et à assurer une trajectoire de croissance compatible avec les engagements budgétaires du pays. Plus fondamentalement, la question est de savoir si la stratégie de redressement actuellement privilégiée permettra de ramener la dette sur une trajectoire soutenable sans qu’un réaménagement de ses conditions ne devienne nécessaire à l’avenir.
I. La restructuration de la dette : définition et portée économique
La restructuration de la dette publique désigne l’ensemble des opérations destinées à modifier les conditions contractuelles de la dette existante afin d’améliorer sa soutenabilité. Elle peut concerner la dette intérieure ou extérieure et prendre plusieurs formes complémentaires.
La restructuration de la dette peut prendre plusieurs formes selon la nature des difficultés financières rencontrées et les objectifs poursuivis par les autorités. Elle peut ainsi se traduire par un allongement de la durée de remboursement des emprunts, un rééchelonnement des échéances afin de réduire la pression financière à court terme, une diminution des taux d’intérêt visant à alléger le coût du service de la dette, ou encore une conversion de certaines créances en investissements productifs. Dans les situations les plus complexes, elle peut également inclure une réduction partielle du montant principal de la dette, communément appelée haircut, lorsque le niveau d’endettement est jugé incompatible avec les capacités de remboursement du pays. Ainsi, la restructuration ne renvoie pas à une mesure unique, mais à un ensemble d’instruments permettant d’adapter les obligations financières d’un État afin de restaurer progressivement la soutenabilité de ses finances publiques.
Contrairement à une idée largement répandue, la restructuration ne constitue pas nécessairement un défaut de paiement. Lorsqu’elle est préparée de manière anticipée et négociée avec les créanciers, elle représente un instrument légitime de gestion macroéconomique visant à restaurer la solvabilité d’un État.
L’histoire économique récente montre que de nombreux pays ont eu recours à ce type d’opération. Les initiatives PPTE et IADM ont permis à plusieurs économies africaines de réduire substantiellement leur dette extérieure et de réorienter une partie importante de leurs ressources vers les dépenses sociales et l’investissement public. L’expérience de l’Uruguay au début des années 2000 est également souvent citée comme un exemple de restructuration ordonnée ayant permis de restaurer rapidement la confiance des marchés.
Toutefois, ces expériences démontrent également qu’une restructuration n’est efficace que lorsqu’elle est accompagnée de réformes crédibles permettant de prévenir le retour à une situation de surendettement.
II. Pourquoi le débat sur la restructuration est réapparu au Sénégal
La réapparition du débat sur la restructuration de la dette trouve son origine dans plusieurs évolutions préoccupantes. Premièrement, la révision à la hausse du niveau réel de la dette publique a profondément modifié l’appréciation de la situation financière du pays. Les audits réalisés ont révélé un niveau d’endettement significativement supérieur aux estimations précédemment communiquées. Deuxièmement, la suspension du précédent programme du FMI a réduit l’accès du Sénégal aux financements concessionnels et a conduit les autorités à recourir davantage aux marchés régionaux et domestiques pour couvrir leurs besoins de financement. Troisièmement, l’augmentation de la charge du service de la dette exerce une pression croissante sur les finances publiques, limitant la capacité de l’État à financer certaines dépenses prioritaires de développement.
Dans cette configuration, les partisans de la restructuration considèrent que le Sénégal se trouve confronté à un problème de solvabilité qui nécessitera tôt ou tard un réaménagement de ses engagements financiers. Selon eux, l’allègement du service de la dette permettrait de dégager rapidement des marges budgétaires et de restaurer une trajectoire plus soutenable.
À l’inverse, les autorités soutiennent que les difficultés actuelles relèvent davantage d’un problème de financement et de crédibilité que d’une impossibilité structurelle à rembourser la dette. Elles estiment que le retour de la croissance, les nouvelles recettes liées aux hydrocarbures, l’amélioration de la mobilisation fiscale et le soutien des partenaires internationaux devraient permettre une stabilisation progressive des indicateurs d’endettement.
III. Le nouvel accord du FMI : un tournant dans le débat
L’accord conclu le 1er septembre 2026 entre le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI) constitue aujourd’hui un élément majeur susceptible de modifier les perspectives de la dette publique sénégalaise. Cet accord demeure toutefois soumis à l’approbation de la Direction et du Conseil d’administration du FMI, ainsi qu’à la mise en œuvre de mesures correctrices destinées à remédier aux insuffisances relevées dans la gestion passée des finances publiques. Dans ce cadre, les autorités sénégalaises se sont engagées à rétablir la stabilité macroéconomique, restaurer la viabilité de la dette publique, renforcer la transparence budgétaire, améliorer la gestion de la dette et soutenir une croissance durable portée par le secteur privé.
À ce stade, l’absence d’une exigence explicite de restructuration de la dette dans le cadre des discussions avec le FMI peut être interprétée comme le signe que l’institution considère encore possible un rétablissement progressif de la soutenabilité budgétaire à travers la mise en œuvre de réformes économiques et financières appropriées. Cette approche repose notamment sur le renforcement de la mobilisation des recettes internes, l’amélioration de la gouvernance des finances publiques, une gestion plus rigoureuse de la dette ainsi que la poursuite des efforts d’assainissement budgétaire. Toutefois, cette position ne saurait être interprétée comme la preuve que les risques liés à l’endettement ont disparu. Elle traduit plutôt l’idée selon laquelle les autorités disposent encore d’une marge d’action leur permettant de restaurer durablement les équilibres macroéconomiques sans recourir, à ce stade, à une restructuration formelle de la dette. La réussite de cette stratégie dépendra néanmoins de la mise en œuvre effective des réformes annoncées, du maintien d’une croissance économique robuste et de la capacité du pays à préserver la confiance des investisseurs et des partenaires financiers.
IV. Restructuration ou ajustement budgétaire : une fausse opposition ?
Le débat public tend souvent à opposer la restructuration de la dette et le recours à un programme du FMI, comme s’il s’agissait de deux trajectoires incompatibles. Une telle lecture apparaît pourtant réductrice. D’un point de vue économique, ces deux approches répondent à des problématiques différentes et peuvent, selon les circonstances, se compléter plutôt que s’exclure.
La restructuration de la dette intervient principalement lorsque le poids des engagements financiers devient difficilement compatible avec les capacités de remboursement de l’État. Elle vise alors à desserrer la contrainte financière en modifiant les conditions de remboursement, afin de restaurer des marges de manœuvre budgétaires. Son objectif est avant tout de traiter les conséquences immédiates du surendettement.
Les programmes d’ajustement et les réformes économiques poursuivent, quant à eux, une logique différente. Ils cherchent à agir sur les facteurs qui sont à l’origine des déséquilibres budgétaires et financiers, notamment à travers une meilleure mobilisation des recettes publiques, une gestion plus efficiente des dépenses de l’État, un renforcement de la gouvernance économique et une amélioration du cadre institutionnel. L’objectif n’est donc pas seulement de gérer la dette existante, mais de réduire la probabilité que de nouveaux déséquilibres apparaissent à l’avenir.
Dans cette perspective, la restructuration et les réformes ne doivent pas être perçues comme des solutions concurrentes. Dans certains cas, une restructuration peut créer l’espace budgétaire nécessaire à la mise en œuvre des réformes. Dans d’autres, des réformes suffisamment ambitieuses peuvent permettre d’éviter le recours à une restructuration. Tout dépend finalement de l’ampleur des déséquilibres à corriger et de la capacité des politiques économiques à produire les résultats attendus.
Pour le Sénégal, la question fondamentale n’est donc pas tant de choisir entre restructuration et ajustement que d’évaluer si les mesures actuellement engagées seront suffisantes pour rétablir durablement la confiance des investisseurs, stabiliser la trajectoire de la dette et renforcer la capacité de l’État à faire face à ses obligations financières.
Dans cette optique, le nouvel accord conclu avec le FMI peut être interprété comme une phase de consolidation et de mise à l’épreuve de la stratégie économique des autorités. Il offre au pays l’opportunité de démontrer qu’une combinaison de discipline budgétaire, de réformes institutionnelles et d’amélioration des performances économiques peut permettre de restaurer progressivement la soutenabilité de la dette sans recourir, à ce stade, à une restructuration formelle. L’évolution de la situation au cours des prochaines années permettra de déterminer si cette stratégie est suffisante ou si des mesures supplémentaires devront être envisagées.
V. Les conditions de réussite
Que l’objectif soit d’éviter une restructuration de la dette ou de s’y préparer dans l’hypothèse où elle deviendrait nécessaire, plusieurs facteurs apparaissent déterminants pour renforcer la résilience des finances publiques sénégalaises.
En premier lieu, l’amélioration de la gouvernance budgétaire demeure une condition essentielle. La crédibilité de la politique économique repose en grande partie sur la transparence de l’information financière, la fiabilité des statistiques publiques et la capacité des institutions à produire des données cohérentes, régulières et accessibles. Le renforcement des mécanismes de contrôle et de suivi budgétaire constitue à cet égard un enjeu majeur.
En deuxième lieu, la consolidation des ressources internes doit occuper une place centrale dans la stratégie de redressement. Cela implique non seulement un élargissement progressif de la base imposable, mais également une modernisation de l’administration fiscale et douanière, une réduction des niches fiscales peu efficaces et une intensification de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. L’objectif est de permettre à l’État de financer une part croissante de ses besoins à partir de ressources domestiques stables et prévisibles.
Un troisième défi concerne l’efficacité de la dépense publique. Dans un contexte de ressources limitées, chaque investissement financé sur fonds publics doit produire un impact économique et social mesurable. La sélection rigoureuse des projets, la maîtrise des coûts et l’évaluation systématique des résultats deviennent ainsi des conditions indispensables pour améliorer le rendement de l’action publique et stimuler durablement la croissance.
Enfin, la préservation de la confiance des partenaires techniques et financiers reste un élément fondamental. La capacité du Sénégal à démontrer son engagement en faveur de la discipline budgétaire, de la transparence et de la bonne gouvernance influencera directement son accès futur aux financements concessionnels et aux ressources extérieures à des conditions favorables. Cette confiance constitue un actif stratégique qui contribue à réduire les coûts de financement et à soutenir la stabilité macroéconomique du pays.
Au-delà de ces différents leviers, l’enjeu principal demeure la construction d’un cadre de gestion des finances publiques capable de concilier soutenabilité de la dette, financement du développement et maintien de la confiance des investisseurs. C’est de cet équilibre que dépendra, à moyen et long termes, la capacité du Sénégal à préserver sa stabilité économique tout en poursuivant ses ambitions de transformation structurelle.
Conclusion
Le débat relatif à la dette publique sénégalaise ne saurait désormais se limiter à une opposition entre les partisans d’une restructuration et ceux qui y sont défavorables. La conclusion, le 1er septembre 2026, d’un accord au niveau des services entre le Sénégal et le FMI a contribué à renouveler les termes de cette discussion. En effet, en acceptant d’engager un nouveau programme de financement d’environ 2,2 milliards de dollars sans conditionner son soutien à une restructuration formelle de la dette, le FMI semble considérer qu’un rétablissement progressif des équilibres macroéconomiques demeure envisageable à travers la mise en œuvre de réformes budgétaires, fiscales et institutionnelles.
Pour autant, cet accord ne saurait être interprété comme une validation définitive de la soutenabilité de la dette publique. Il constitue plutôt une fenêtre d’opportunité permettant aux autorités sénégalaises de démontrer leur capacité à restaurer la crédibilité des finances publiques, à améliorer la gouvernance budgétaire et à renforcer la discipline dans la gestion de l’endettement. Les résultats obtenus au cours de la mise en œuvre du programme seront déterminants pour apprécier la solidité de cette stratégie. Si les objectifs de consolidation budgétaire et de redressement économique sont atteints, le recours à une restructuration pourrait être évité. À l’inverse, si les déséquilibres persistent ou si les contraintes de financement demeurent élevées, l’option d’un réaménagement de la dette pourrait de nouveau s’inviter dans le débat économique.
En définitive, la question essentielle ne réside pas dans le choix immédiat entre restructuration et maintien du statu quo. Elle porte davantage sur la capacité des réformes engagées à restaurer durablement la solvabilité de l’État, à contenir les risques liés à l’endettement et à créer les conditions d’une croissance robuste, inclusive et soutenable. C’est à l’aune de ces résultats que pourra être appréciée, dans les années à venir, la pertinence de la trajectoire actuellement retenue par les autorités économiques.

