Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE | 5 septembre 2026
Économiste, chercheur et auteur • Vice-président de l’Académie diplomatique africaine et de l’IMRI • Lauréat du prix « Économiste de l’Afrique 2025–2026 »
Changer de projection ne consiste pas seulement à corriger une convention graphique. C’est reconnaître que les images répétées enseignent silencieusement une certaine hiérarchie du monde. L’abandon de Mercator ouvre ainsi un chantier plus décisif : restituer à l’Afrique sa juste dimension et transformer le regard porté sur elle — y compris par les Africains eux-mêmes.
Pendant près de cinq siècles, une projection conçue pour guider les navigateurs a aussi orienté les regards. À force d’être affichée dans les salles de classe, les administrations, les médias et les enceintes internationales, la carte de Mercator a cessé d’apparaître comme une représentation parmi d’autres : elle est devenue, pour des générations, l’image spontanée du monde.
Le 4 septembre 2026, à la Sorbonne Nouvelle, j’ai entendu Jean-Noël Barrot, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, annoncer l’abandon de Mercator dans les usages diplomatiques de son ministère. « Une carte n’est jamais tout à fait neutre », a-t-il rappelé. Le même jour, l’Assemblée générale des Nations Unies adoptait, par 164 voix contre une et six abstentions, la résolution « Corriger la carte », portée par le Togo au nom du Groupe africain et soutenue par l’Union africaine. L’essentiel n’est pas la concomitance de ces annonces, mais le seuil qu’elles font franchir : la représentation du monde entre pleinement dans le champ de la justice cognitive, de l’éducation et de la diplomatie.

Mercator : de l’outil nautique à l’ordre visuel du monde
Il faut être précis. Mise au point en 1569 par le géographe et cartographe flamand Gerardus Mercator, cette projection n’était pas une falsification conçue contre l’Afrique. Elle répondait à un besoin maritime : conserver les angles et tracer les routes à cap constant en lignes droites. Remarquable pour naviguer, elle est profondément inadaptée pour comparer la superficie des continents.
Avec quels moyens Mercator a-t-il construit sa carte ?
Mercator ne disposait évidemment ni de satellites, ni de photographies aériennes, ni du chronomètre marin qui permettra plus tard de déterminer précisément les longitudes. Son œuvre fut une synthèse savante : cartes héritées de Ptolémée, planisphères et globes antérieurs, récits de voyage, journaux de bord et surtout cartes-portulans enrichies par les navigateurs portugais et espagnols. Ceux-ci estimaient les latitudes grâce aux observations astronomiques effectuées notamment à l’astrolabe ou au quadrant, relevaient les directions à la boussole et évaluaient les distances parcourues avec une précision encore inégale. Mercator confronta ces informations, calcula une nouvelle grille de méridiens et de parallèles, puis grava lui-même son planisphère sur dix-huit plaques de cuivre destinées à l’impression. Sa carte relevait donc moins d’une photographie du monde que d’une construction mathématique et documentaire fondée sur les meilleures connaissances disponibles au XVIᵉ siècle.
À mesure que l’on s’éloigne de l’équateur, Mercator amplifie les surfaces. Le Groenland paraît presque aussi vaste que l’Afrique, alors que celle-ci est, en réalité, environ quatorze fois plus grande. L’Europe, la Russie et l’Amérique du Nord acquièrent une présence disproportionnée, tandis que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud sont comprimées dans l’imaginaire collectif.
Le problème n’est donc pas Mercator, utile à certains usages, mais son statut de planisphère universel : affiché dans les écoles, repris dans les médias et mobilisé là où les superficies comparées sont déterminantes. Un outil spécialisé a fini par devenir une grammaire du monde.
Cette histoire croise celle de l’expansion européenne, mais elle exige une distinction essentielle. Mercator n’a pas conçu sa projection pour coloniser, et la carte n’a pas, à elle seule, engendré les empires. En permettant de représenter les routes à cap constant par des lignes droites, elle a cependant rendu la navigation océanique plus sûre et plus opérationnelle. Elle a ainsi compté parmi les instruments — avec la boussole, les portulans, les relevés hydrographiques et la puissance navale — qui ont soutenu les voyages commerciaux, les expéditions militaires et l’expansion outre-mer du Portugal, de l’Espagne, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et de la France. Les entreprises coloniales plus tardives de la Belgique et de l’Italie se sont, quant à elles, appuyées davantage sur les levés topographiques, les cartes cadastrales et la délimitation territoriale que sur la seule projection de Mercator.
Un autre jalon historique mérite d’être rappelé : la Conférence de Berlin de 1884-1885. Réunies sous l’égide du chancelier allemand Otto von Bismarck, les puissances européennes y fixèrent notamment des règles destinées à encadrer leur compétition territoriale en Afrique, parmi lesquelles le principe d’occupation effective. La conférence ne dessina pas, à elle seule, toutes les frontières africaines actuelles, mais elle contribua à institutionnaliser et à accélérer la course au partage du continent. Les conquêtes, traités et délimitations qui suivirent furent largement conduits à partir de cartes élaborées en Europe, souvent sans tenir suffisamment compte des réalités historiques, humaines, linguistiques ou économiques des sociétés concernées. La cartographie ne servait plus seulement à connaître l’espace : elle participait désormais à l’exercice du pouvoir sur celui-ci. C’est précisément cette histoire qui donne toute sa portée au défi contemporain : l’Afrique ne doit plus seulement être l’objet de la cartographie mondiale ; elle doit devenir pleinement le sujet de sa propre connaissance territoriale.
En Afrique, en Asie et dans les Amériques, la cartographie est alors devenue une véritable infrastructure du pouvoir : reconnaître les côtes, localiser les ports et les ressources, préparer les campagnes militaires, tracer des frontières, répartir les concessions et administrer des populations. Il faut donc distinguer la carte qui permettait d’atteindre les territoires de celles qui servaient ensuite à les conquérir, les découper et les gouverner. Mercator a facilité les routes de l’expansion ; la cartographie impériale a organisé l’appropriation. Puis la généralisation de son planisphère a contribué à naturaliser, dans les esprits, un ordre mondial où de petites métropoles européennes paraissaient visuellement surdimensionnées face aux vastes espaces colonisés. La projection ne fut pas la cause de la domination, mais elle en fut successivement un auxiliaire technique et un puissant accompagnement symbolique.
Eckert IV et Equal Earth : deux cartes, une même exigence de vérité
La différence entre le choix présenté par la France et celui mis en avant par l’Union africaine et les Nations Unies peut, à première vue, intriguer. Le visuel diffusé par le ministère français compare Mercator à Eckert IV, projection conçue en 1906 par le cartographe allemand Max Eckert. L’Union africaine a, pour sa part, fait d’Equal Earth sa projection de référence, et le texte adopté à l’ONU la cite comme une option particulièrement pertinente.
Pourtant, il ne s’agit pas de deux philosophies opposées. Eckert IV et Equal Earth sont toutes deux des projections pseudocylindriques équivalentes : elles préservent les superficies relatives. L’Afrique, le Groenland, l’Amérique du Sud ou l’Europe y occupent donc une surface proportionnelle à leur étendue réelle. Elles diffèrent dans la manière de répartir les autres déformations inévitables — celles des formes, des distances, des angles et des contours.
Eckert IV est une projection ancienne, éprouvée et couramment utilisée pour les cartes thématiques mondiales lorsque l’exactitude des surfaces est prioritaire. Equal Earth, créée en 2018 par Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, combine cette égalité des surfaces avec une silhouette équilibrée et familière, proche de celle de Robinson. Des continents immédiatement reconnaissables renforcent sa portée pédagogique et symbolique.
Pourquoi les satellites ne donnent-ils pas une carte plane parfaite ?
Les images spatiales sont aujourd’hui pleinement utilisées pour cartographier la Terre, mais il faut distinguer les plateformes qui les produisent. La Station spatiale internationale accomplit environ seize orbites par jour et ses équipages ont réalisé des millions de photographies ; elle demeure toutefois un laboratoire habité dont la trajectoire ne couvre pas les régions polaires et non un appareil chargé d’établir en permanence un planisphère exhaustif. Les satellites d’observation placés sur des orbites polaires ou quasi polaires balayent, quant à eux, des bandes successives du sol pendant que la Terre tourne sous leur trajectoire. Certaines constellations assurent ainsi une couverture mondiale quotidienne ou biquotidienne. Les satellites géostationnaires restent au-dessus d’une même région et observent continuellement une large partie d’un hémisphère, ce qui est particulièrement utile pour la météorologie.
L’Afrique participe elle-même à cette révolution spatiale. L’Algérie, l’Égypte, le Maroc, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Kenya, notamment, ont placé en orbite ou exploitent des satellites nationaux, dont plusieurs sont consacrés à l’observation de la Terre. Même lorsque les lanceurs, certains composants ou une partie de l’ingénierie proviennent de partenaires étrangers, ces programmes développent des compétences africaines et fournissent des données utiles à l’agriculture, à la gestion de l’eau, à l’urbanisation, à la prévention des catastrophes et à la surveillance des territoires.
À ces engins en orbite répond toute une infrastructure au sol. À Rabat, le Centre royal de télédétection spatiale met ainsi son expertise en observation de la Terre et en systèmes d’information géographique au service des utilisateurs nationaux. D’autres agences, centres de réception, laboratoires et universités remplissent des fonctions comparables dans plusieurs régions du continent : ils reçoivent ou acquièrent les images, les corrigent, les croisent avec des données locales et les transforment en cartes exploitables. L’entrée en activité de l’Agence spatiale africaine donne désormais à ces efforts une perspective continentale. La souveraineté cartographique ne consiste donc plus seulement à demander que l’Afrique soit représentée avec justesse : elle suppose que le continent puisse produire, traiter, interpréter et gouverner les données à partir desquelles il se représente lui-même.
Ces capteurs optiques, thermiques ou radar suivent les nuages, les océans, les cultures, les forêts, les villes, les reliefs et les catastrophes ; le radar peut en outre observer de nuit et à travers la couverture nuageuse. Associées à la géodésie spatiale et aux systèmes mondiaux de positionnement, leurs mesures offrent une précision sans commune mesure avec celle dont disposait Mercator. Mais l’image mondiale présentée au public est généralement une mosaïque composée à partir de multiples passages, effectués à des heures et sous des angles différents, puis corrigés et géoréférencés.
Une image prise depuis l’espace reste en effet une vue locale et perspective. Pour assembler ces observations en un planisphère continu, il faut encore les projeter. Or aucune technologie ne peut contourner cette impossibilité mathématique : la surface courbe de la Terre ne se déploie pas sur un plan sans étirement, compression ou rupture. Le globe — physique ou numérique en trois dimensions — demeure la représentation générale la plus fidèle. Dès que l’on choisit une page ou un écran plat, il faut décider ce que l’on entend préserver : les superficies, les formes, les angles, certaines distances ou certaines directions. Les satellites rendent la carte infiniment plus exacte dans ses données ; la projection demeure un choix scientifique, fonctionnel et, par ses effets sur le regard, politique.
La divergence porte sur la forme de la carte ; la convergence, beaucoup plus importante, porte sur la vérité des superficies.
Pourquoi la France n’a-t-elle pas choisi exactement la carte promue par l’Afrique et l’ONU ?
La réponse la plus rigoureuse tient en trois constats. Premièrement, aucune projection plane ne peut conserver simultanément les superficies, les formes, les distances, les directions et les angles d’une Terre sphérique. Choisir une carte revient toujours à hiérarchiser des propriétés en fonction d’un usage.
Deuxièmement, la résolution des Nations Unies n’impose pas un modèle exclusif. Elle présente Equal Earth comme une option pertinente, mais encourage également les « méthodes de projection cartographique équivalente » lorsque la taille des continents est décisive. Elle reconnaît en outre que chaque projection répond à des objectifs particuliers et ne remet pas en cause les usages établis pour la navigation. Eckert IV satisfait donc le principe scientifique central défendu par le texte onusien.
Troisièmement, le communiqué officiel français emploie lui-même le pluriel : il annonce le recours à des représentations « adaptées aux usages », plus fidèles aux superficies. Le ministère illustre ce basculement par Eckert IV, mais ne publie pas, à ce stade, de doctrine technique détaillant les raisons d’un choix exclusif ni l’ensemble de ses futurs usages. Il serait donc excessif d’y voir une prise de distance avec Equal Earth. En l’état des textes publics, il s’agit davantage d’une option opérationnelle au sein d’une même famille cartographique que d’un désaccord avec l’Afrique ou l’ONU.
De la justice cartographique à la souveraineté cognitive
Le 7 avril 2026, l’Union africaine a mandaté le Togo pour porter cette résolution devant l’Assemblée générale des Nations Unies. Robert Dussey, ministre togolais des Affaires étrangères, en a défini l’esprit : « Cette démarche s’inscrit dans une logique de justice cognitive et de rigueur scientifique, et non dans une volonté de définir une hiérarchie entre les régions du monde. » Il avait déjà lancé à la tribune de l’ONU, en septembre 2025 : « Il faut décoloniser la géographie. » L’Afrique ne demande pas à être agrandie, mais à cesser d’être artificiellement réduite.
Cette précision est fondamentale. Il ne s’agit ni d’inverser une domination symbolique ni de fabriquer une cartographie de revanche. Il s’agit de rétablir la correspondance entre la connaissance scientifique et sa représentation publique. La justice cognitive commence lorsque nul continent n’a besoin d’être diminué pour qu’un autre paraisse plus grand.
Changer la carte, changer les mentalités
La portée la plus profonde de cette reconnaissance se situe dans les mentalités. Une carte n’ordonne pas directement aux esprits ce qu’ils doivent penser ; elle installe néanmoins un décor cognitif. Lorsqu’un continent est constamment représenté plus petit qu’il ne l’est, sa contraction visuelle peut finir par paraître naturelle. Cette habituation nourrit, même inconsciemment, une géographie mentale où l’étendue, la centralité et la puissance semblent appartenir ailleurs.
Corriger la carte, c’est donc interrompre une pédagogie silencieuse du déclassement. Pour un élève africain, voir son continent dans ses proportions réelles ne constitue pas une flatterie identitaire : c’est apprendre le monde à partir d’un fait exact. Pour les enseignants, les médias et les institutions, c’est l’occasion de développer une véritable culture critique de l’image — comprendre qu’une représentation résulte toujours d’un choix et que ce choix doit être explicité.
Ce que peut changer un regard rétabli
La première transformation est intérieure. Se voir à sa juste échelle peut contribuer à remplacer l’intériorisation de la périphérie par la conscience d’un espace continental considérable, riche de ses marchés, de ses ressources, de ses corridors et de ses complémentarités. Cette conscience ne produit pas mécaniquement le développement ; elle peut toutefois renforcer l’ambition de penser l’Afrique comme un ensemble stratégique plutôt que comme une juxtaposition de territoires isolés.
La deuxième transformation concerne le regard extérieur. Pour l’analyse économique et financière, l’enjeu n’est pas périphérique. Une carte ne fixe ni le PIB, ni le risque souverain, ni le coût du capital ; elle façonne cependant le cadre visuel dans lequel décideurs et investisseurs perçoivent l’échelle des marchés, des infrastructures et des potentiels. Ils calculent avec des données, mais ils pensent aussi avec des images. Montrer les distances et les superficies réelles aide à saisir l’ampleur des besoins logistiques autant que celle des possibilités d’intégration offertes par la ZLECAf.
La troisième transformation est diplomatique. En faisant reconnaître une distorsion longtemps banalisée, l’Afrique démontre sa capacité à transformer une expérience historique en norme universelle. L’initiative portée par le Togo ne réclame aucun privilège : elle propose au monde davantage d’exactitude. C’est précisément ce passage d’une revendication africaine à un bien public mondial qui lui confère sa force et sa légitimité.
Il faut néanmoins résister à l’illusion qu’un changement de projection suffirait à changer les rapports de force. Rendre à l’Afrique sa véritable dimension ne transformera pas, à lui seul, sa place dans l’architecture financière internationale, les chaînes de valeur ou la gouvernance mondiale. La correction cartographique ne saurait se substituer aux réformes de représentation, de financement du développement, d’intégration régionale et de souveraineté économique. Elle peut en revanche corriger le cadre mental dans lequel ces réformes sont conçues, négociées et jugées possibles.
Pour une nouvelle éthique mondiale de la représentation
Le prochain progrès ne devrait pas consister à remplacer un dogme cartographique par un autre. Il devrait reposer sur une règle simple : la bonne projection pour le bon usage, clairement nommée et expliquée. Pour les planisphères éducatifs, diplomatiques, médiatiques et statistiques destinés à comparer les territoires, les projections équivalentes devraient devenir la norme. Pour la navigation ou certains services interactifs, d’autres propriétés peuvent légitimement primer. Mais aucune carte ne devrait être présentée comme neutre, universelle et sans limites. L’enjeu n’est pas seulement de changer les cartes accrochées aux murs ; il est d’apprendre à lire les intentions, les choix et les limites de toute représentation.
Equal Earth possède un avantage évident si la communauté internationale recherche un langage visuel commun : son adoption explicite par l’Union africaine, sa reconnaissance par l’Assemblée générale et sa conception récente en font un puissant standard pédagogique. Eckert IV demeure, de son côté, une réponse scientifiquement cohérente pour les cartes mondiales thématiques. La France pourrait donc conserver une pluralité fonctionnelle tout en se rapprochant d’Equal Earth pour les représentations générales à forte portée diplomatique. L’essentiel est la transparence du choix, la cohérence de l’usage et l’éducation du regard.
La décision française doit ainsi être comprise comme un alignement sur le principe défendu par l’Afrique, non comme une concurrence de projections. Elle a d’autant plus de portée que la France a soutenu la résolution onusienne le jour même où son ministre en annonçait la traduction dans les pratiques diplomatiques nationales.
De la carte juste au territoire maîtrisé : le prochain chantier africain
La réflexion ne devrait cependant pas s’arrêter à la représentation extérieure du continent. Elle conduit à une question beaucoup plus concrète : comment l’Afrique connaît-elle, mesure-t-elle, délimite-t-elle et administre-t-elle elle-même son territoire ? De nombreuses frontières africaines ont été dessinées durant la période coloniale puis héritées lors des indépendances, principalement dans les années 1960. En 1964, les chefs d’État et de gouvernement de l’Organisation de l’unité africaine ont fait le choix historique de respecter les frontières existant au moment de l’accession à l’indépendance. Cette décision a contribué à préserver la stabilité d’un continent nouvellement souverain.
Respecter ces frontières ne signifie toutefois pas que toutes soient aujourd’hui parfaitement matérialisées, documentées, administrées ou comprises par les populations qui vivent de part et d’autre. Des différends subsistent autour de bornages incomplets, de cartes anciennes, de cours d’eau ayant changé de lit, de ressources naturelles transfrontalières ou d’interprétations divergentes des documents hérités de la période coloniale. Le défi du XXIe siècle n’est donc pas de redessiner arbitrairement l’Afrique, mais de mieux connaître, documenter, démarquer et pacifier ses frontières.
Faire des frontières des espaces de coopération Sud–Sud
C’est ici que la coopération Sud–Sud peut prendre une dimension très concrète. Les États africains disposent désormais de satellites, de centres de télédétection, d’universités, d’agences cartographiques et d’experts dont les capacités pourraient être davantage mutualisées. Pourquoi reconstruire isolément des compétences coûteuses lorsque des solutions régionales peuvent être partagées ?
Au niveau des Communautés économiques régionales, des pôles techniques spécialisés pourraient renforcer la cartographie, la géodésie, le cadastre, la démarcation frontalière et la gestion des données géospatiales. Ils ne se substitueraient pas aux souverainetés nationales ; ils offriraient aux États des instruments africains communs d’expertise, de prévention des différends et de médiation technique. Le Programme frontière de l’Union africaine et la Convention de Niamey sur la coopération transfrontalière fournissent déjà des bases institutionnelles qu’il convient de traduire plus fortement en capacités opérationnelles.
Des commissions bilatérales permanentes, appuyées par des observatoires régionaux des frontières, pourraient disposer d’archives cartographiques numérisées, de données satellitaires, de moyens modernes de géoréférencement et d’équipes conjointes de terrain. Certains différends qui relèvent davantage de l’incertitude technique que d’un antagonisme politique pourraient ainsi être traités très en amont. La frontière deviendrait moins une ligne de crispation qu’un espace organisé de coopération, d’échanges et de développement partagé.
Former une nouvelle génération de géographes, topographes et géomaticiens africains
Mais aucune souveraineté cartographique n’est possible sans capital humain. L’Afrique devra investir beaucoup plus fortement dans la formation de géographes, cartographes, topographes, géomètres, spécialistes de géodésie, géomaticiens, experts en systèmes d’information géographique, télédétection et traitement de données satellitaires.
Ces métiers peuvent sembler techniques ; ils sont en réalité stratégiques. Celui qui connaît, mesure et cartographie précisément son territoire dispose d’un instrument essentiel pour gérer ses ressources naturelles, planifier ses infrastructures, organiser ses villes, sécuriser ses frontières et prévenir les conflits. Nos universités devraient renforcer leurs filières spécialisées, développer des formations régionales communes et encourager la mobilité Sud–Sud des étudiants, chercheurs et ingénieurs.
Les centres africains existants pourraient fonctionner davantage en réseau, se spécialiser, partager leurs données et harmoniser leurs méthodes. Le Centre royal de télédétection spatiale de Rabat, comme d’autres institutions africaines disposant de compétences reconnues, peut contribuer à cette dynamique de coopération continentale. L’Agence spatiale africaine pourrait, elle aussi, jouer un rôle de catalyseur dans la constitution d’un véritable écosystème africain de connaissance du territoire, associant satellites, centres de télédétection, universités, instituts de cartographie, administrations cadastrales, commissions frontalières et Communautés économiques régionales.
Une nouvelle cartographie pour une nouvelle conscience africaine
La question posée par Mercator dépasse donc largement Mercator. Elle nous conduit des cartes du XVIe siècle aux satellites du XXIe siècle ; de la navigation maritime à la souveraineté numérique ; de la représentation coloniale du territoire à la capacité africaine de produire elle-même ses données géographiques ; et, finalement, de la correction d’une image à la transformation d’une mentalité.
L’Afrique ne devrait plus seulement demander : « Comment le monde nous représente-t-il ? » Elle devrait désormais se demander : « Comment voulons-nous nous connaître, nous représenter et organiser notre propre espace ? » C’est peut-être là que se situe la véritable portée historique du mouvement engagé.
L’Afrique n’a pas grandi d’un seul kilomètre carré le 4 septembre 2026. Ce qui peut désormais grandir, c’est la conscience de sa véritable dimension. Le monde n’est pas invité à agrandir l’Afrique : il est enfin invité à cesser de la rapetisser — sur ses cartes comme dans ses imaginaires. Et l’Afrique, de son côté, est invitée à franchir l’étape suivante : mieux connaître son territoire, former les femmes et les hommes capables de le mesurer et de le représenter, coopérer pour pacifier ses frontières et faire de la maîtrise de son espace un nouvel instrument d’intégration, de paix et de souveraineté.
Repères documentaires et crédits
1. France Diplomatie — « Cartographie : pourquoi dépasser la projection de Mercator ? », 4 septembre 2026. Source des deux illustrations reproduites dans cette Tribune.
2. Nations Unies — Résolution « Corriger la carte » (A/80/L.104), adoptée le 4 septembre 2026 ; déclaration de Robert Dussey (Togo) au débat général de la 80e session, septembre 2025.
3. Union africaine — Initiative « Correct The Map », Programme frontière de l’Union africaine et Convention de Niamey sur la coopération transfrontalière (2014).
4. Šavrič, B., Patterson, T. & Jenny, B. — « The Equal Earth Map Projection », International Journal of Geographical Information Science, 2018.
5. Références historiques et cartographiques : Acte général de la Conférence de Berlin (1885) ; J. P. Snyder, Map Projections: A Working Manual (USGS) ; M. Monmonier, Rhumb Lines and Map Wars ; T. J. Bassett et M. H. Edney sur cartographie et expansion impériale.

