Par Fayçal Marzouq, Président d’International Student Services (ISS)*
Pendant des décennies, la France s’est imposée comme une destination naturelle pour des générations d’étudiants africains. La langue, les liens historiques, la proximité géographique, la qualité des universités et la reconnaissance internationale des diplômes français ont construit une relation universitaire particulièrement forte entre la France et le continent africain.
Mais cette relation est-elle aujourd’hui en train de se fragiliser ?
Les chiffres invitent encore à la prudence. En 2024-2025, la France accueillait près de 443 500 étudiants étrangers, soit environ 15 % de sa population étudiante. Plus significatif encore : les mobilités en provenance d’Afrique subsaharienne ont progressé de 7 % en un an. L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient représentent également 28 % des étudiants internationaux accueillis en France.
Les étudiants africains ne tournent donc pas encore massivement le dos à la France. Mais après plusieurs années passées à accompagner des étudiants internationaux au sein d’International Student Services, je constate sur le terrain un phénomène différent et, à mon sens, plus préoccupant : ils commencent à regarder sérieusement ailleurs.
La France reste attractive, mais devient plus difficile d’accès
L’attractivité d’un pays ne dépend pas uniquement du prestige de ses universités. Elle repose aussi sur la capacité d’un étudiant à s’y projeter : coût des études, visa, logement, démarches administratives, renouvellement du titre de séjour, possibilités de stages et perspectives après le diplôme.
La réforme entrée en vigueur en mai 2026 concernant les droits d’inscription différenciés constitue, à cet égard, un signal important. Les possibilités d’exonération accordées aux étudiants extracommunautaires sont désormais davantage encadrées. Pour l’année 2026-2027, les droits annoncés atteignent 2 902 euros en licence et 3 950 euros en masterpour les étudiants concernés.
Pris séparément, chacun de ces obstacles peut sembler supportable. Additionnés, ils peuvent modifier une décision de mobilité internationale.
Car un étudiant africain compare désormais les destinations.
Pendant ce temps, Shanghai avance…
C’est ici que la comparaison avec Shanghai devient intéressante.
La Chine ne cherche plus seulement à attirer des capitaux, des entreprises ou des chercheurs : elle investit également dans l’attractivité universitaire et dans la formation d’une nouvelle génération de talents internationaux.
Shanghai propose notamment un programme municipal de bourses destiné aux étudiants étrangers. Certaines bourses peuvent couvrir les frais de scolarité, le logement, les dépenses courantes et l’assurance médicale. La ville développe parallèlement des dispositifs d’accueil, des campus internationalisés et des procédures spécifiquement pensées pour les étudiants étrangers.
Ce modèle n’est évidemment pas exempt d’exigences administratives, académiques ou financières. Mais il traduit une stratégie : considérer l’étudiant international comme un investissement d’influence à long terme.
Et c’est précisément là que la France doit s’interroger.
À force de considérer la mobilité internationale essentiellement sous l’angle du contrôle migratoire, nous risquons d’oublier qu’un étudiant étranger est d’abord un talent en mobilité.
La bataille mondiale des talents a commencé
À International Student Services, nous accompagnons depuis plusieurs années des étudiants venus d’Afrique, d’Asie, du Moyen-Orient, d’Europe et d’ailleurs. Nous connaissons leurs ambitions, mais également leurs difficultés quotidiennes : trouver un logement, comprendre l’administration, financer leurs études, s’intégrer et parfois simplement réussir à poursuivre normalement leur cursus.
Cette expérience de terrain m’amène à une conviction : le véritable danger pour la France n’est pas que les étudiants africains partent aujourd’hui. C’est qu’ils cessent demain de considérer la France comme leur premier choix.
Car les nouvelles générations africaines sont connectées, informées et mobiles. Elles comparent Paris, Strasbourg, Montréal, Dubaï, Shanghai, Pékin ou d’autres grandes métropoles universitaires.
Elles iront là où elles percevront le meilleur équilibre entre excellence académique, coût, accueil, opportunités et perspectives professionnelles.
La France possède encore des atouts considérables. Ses universités continuent d’être reconnues mondialement et 27 établissements français figurent dans le classement de Shanghai 2025. Elle dispose également d’un capital culturel et académique exceptionnel auprès de nombreux pays africains.
Mais aucun avantage historique n’est éternel.
L’Afrique n’est plus seulement un vivier d’étudiants à accueillir : elle est devenue un espace de talents que les grandes puissances cherchent à attirer.
La question n’est donc plus : « Les étudiants africains vont -ils tourner le dos à la France ? » La véritable question est : « Que fait la France aujourd’hui pour qu’ils continuent, demain, à la choisir ? » La réponse à cette question est limpide : il faut replacer l’accueil, l’accompagnement et les perspectives offertes aux étudiants internationaux au cœur de la stratégie d’attractivité de l’Hexagone, car dans la compétition mondiale des talents, être une destination historique ne suffit plus, il faut redevenir une destination de choix.
*Engagé depuis plusieurs années dans l’accompagnement des étudiants internationaux, Fayçal Marzouq œuvre sur les enjeux de mobilité étudiante, d’intégration, d’égalité des chances et de coopération internationale à la présidence d’International Student Services (ISS) et en tant que Haut-Commissaire aux relations internationales (Bridges Of Africa). À travers son expérience de terrain et ses engagements internationaux, il porte une réflexion sur l’attractivité de l’enseignement supérieur français, la mobilité des talents africains et le renforcement des passerelles entre l’Afrique, la France et l’Europe.

