Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE
Économiste, chercheur et ancien banquier international, « Économiste de l’Afrique 2025–2026 » – Financial AfrikAwards
Entre fragmentation des marchés, souverainetés nationales et défi de gouvernance
| L’Afrique dispose aujourd’hui d’une architecture d’intégration exceptionnelle : huit communautés économiques régionales, l’Union africaine et la ZLECAf. Pourtant, ses marchés restent fragmentés, ses frontières parfois fermées, les visas persistent, les infrastructures relient encore insuffisamment les économies entre elles et certaines décisions nationales contredisent les engagements continentaux. La publication récente de Integrating Africa: From Threads to Hubs remet opportunément ce paradoxe au cœur de l’actualité. Le problème majeur n’est donc plus de concevoir l’intégration, mais de la gouverner, de l’exécuter et d’en faire un véritable instrument de transformation économique. |
La publication, le 14 août 2026, de Integrating Africa: From Threads to Hubs intervient à un moment particulièrement révélateur. Diffusée par l’Union africaine et issue de la série Africa Development Forum, cette étude, préparée avec la Banque mondiale et l’Agence française de développement, s’appuie également sur des échanges avec la Commission de l’Union africaine, le Secrétariat de la ZLECAf et plusieurs communautés économiques régionales.
Son diagnostic mérite attention. Près de 85 % du commerce africain continue de s’effectuer avec l’extérieur du continent, tandis que les échanges entre pays africains restent encore modestes. Mais ceux-ci présentent une caractéristique fondamentale : plus de 60 % du commerce intra-africain porte sur des produits manufacturés. Autrement dit, l’Afrique commerce encore trop peu avec elle-même, mais lorsqu’elle le fait, elle échange davantage de produits transformés et à plus forte valeur ajoutée.
L’intégration régionale n’est donc pas seulement une question de commerce. Elle constitue aussi une stratégie d’industrialisation.
Un rapport qui rappelle l’urgence d’agir
L’étude identifie quatre leviers essentiels : développer les chaînes de valeur régionales ; réduire les frictions commerciales, y compris celles qui se situent derrière les frontières ; approfondir et surtout appliquer les accords régionaux ; et financer les biens publics régionaux indispensables à l’intégration — infrastructures, énergie, corridors, plateformes numériques ou dispositifs de facilitation des échanges.
Le message est finalement simple : l’Afrique ne manque plus vraiment d’accords. Elle manque encore de suffisamment de connexions économiques effectives entre ses marchés.
Depuis les indépendances, le continent a multiplié les instruments : communautés économiques régionales, Traité d’Abuja, institutions financières régionales, corridors, programmes de libre circulation et, depuis 2018, Zone de libre-échange continentale africaine.
Le défi africain n’est plus d’adopter de nouveaux textes. Il est de transformer les engagements en infrastructures, en entreprises, en échanges et en résultats.
Un continent, mais plusieurs Afriques
L’Afrique est un véritable puzzle composé de 54 États aux tailles, niveaux de développement, langues, monnaies, systèmes juridiques et structures productives très différents. Une Afrique méditerranéenne, sahélienne, forestière, australe, orientale, atlantique ou insulaire coexiste au sein d’un même projet continental. Cette diversité est une richesse ; elle devient une faiblesse lorsqu’elle produit une fragmentation des marchés.
Les obstacles sont connus : infrastructures de transport insuffisantes, coûts logistiques élevés, réseaux ferroviaires parfois incompatibles, barrières non tarifaires, multiplicité des monnaies, visas entre Africains, normes divergentes et difficultés de paiement. À cela s’ajoute un tissu de PME encore trop peu formalisé, capitalisé et régionalisé pour constituer de véritables chaînes de valeur continentales.
L’héritage historique continue également de peser. Beaucoup de réseaux commerciaux, financiers et logistiques ont été conçus pour relier les économies africaines aux anciennes puissances coloniales puis, plus récemment, aux grands partenaires mondiaux. L’Afrique a évidemment besoin de ces relations. Mais elle ne devrait pas avoir davantage de facilité à exporter vers un marché situé à plusieurs milliers de kilomètres qu’à commercer avec son voisin.
Quand les décisions nationales fragilisent le projet continental
La contradiction devient particulièrement visible lorsque des politiques nationales réintroduisent précisément les barrières que l’intégration cherche à supprimer. Le Kenya en a récemment fourni une illustration en durcissant les conditions d’exercice de certaines activités de petit commerce par des étrangers, avant d’ouvrir une période de régularisation pour les ressortissants est-africains. La question dépasse le seul cas kenyan : comment construire un marché africain intégré si l’entrepreneur africain reste parfois considéré comme un étranger économique dans un autre pays africain ?
Le Maghreb fournit une autre illustration. La frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie est fermée depuis 1994. En 2021, l’Algérie a également décidé de mettre fin à certaines relations contractuelles impliquant des entreprises marocaines. La même année, le contrat permettant au gaz algérien de transiter par le Maroc via le gazoduc Maghreb-Europe vers l’Espagne n’a pas été renouvelé.
Le coût de telles ruptures ne se limite jamais aux deux États concernés. Il devient régional : échanges perdus, infrastructures sous-utilisées, investissements différés, chaînes de valeur interrompues. Une intégration mature devrait précisément permettre aux relations économiques de résister davantage aux crises politiques bilatérales.
On ne peut construire un marché continental si la fermeture de la frontière demeure l’un des premiers instruments mobilisés lors d’un différend entre États africains.
Huit communautés économiques régionales : mesurer enfin les performances
Les huit communautés reconnues par l’Union africaine — UMA, COMESA, CEN-SAD, EAC, CEEAC, CEDEAO, IGAD et SADC — constituent les briques de la future Communauté économique africaine. Leurs performances restent cependant très contrastées.
La Communauté d’Afrique de l’Est a progressé dans l’intégration commerciale et la mobilité. La CEDEAO a longtemps constitué l’un des espaces africains les plus ambitieux en matière de libre circulation. La SADC et le COMESA disposent de marchés importants et de corridors structurants. À l’inverse, l’Union du Maghreb arabe demeure très loin de son potentiel, tandis que plusieurs régions d’Afrique centrale, du Sahel et de la Corne de l’Afrique restent freinées par l’insécurité, les infrastructures insuffisantes et les fragilités institutionnelles.
Il faut maintenant passer des appréciations générales à l’évaluation objective des résultats. L’Afrique gagnerait à disposer d’un tableau de bord simple et public évaluant régulièrement chaque CER selon quelques critères : commerce intrarégional, mobilité des personnes, infrastructures transfrontalières, barrières non tarifaires, paiements régionaux, investissements croisés, chaînes de valeur et surtout taux d’exécution des décisions.
La bonne question n’est plus : « Qu’avons-nous décidé ? » mais : « Qu’avons-nous effectivement mis en œuvre ? »
La ZLECAf doit devenir celle des PME africaines
Un accord de libre-échange ne crée pas automatiquement du commerce. Pour exporter, il faut produire. Pour produire, il faut de l’énergie, du financement, des compétences et des entreprises. Pour commercer, il faut transporter, payer et franchir les frontières à coût raisonnable.
La ZLECAf doit donc devenir la ZLECAf des PME africaines. Le continent ne manque pas de petites entreprises en nombre. Ce qui fait encore défaut est un tissu suffisamment dense de PME formelles, bancables, productives et capables de devenir régionales. Leur financement, leur certification, leur accès aux marchés publics, aux garanties et à l’information commerciale doivent devenir une priorité.
Il faut aussi dépasser la seule logique de contenu local. Dans les grands projets miniers, énergétiques ou d’infrastructures, une part importante de l’ingénierie, des équipements et des services reste importée. Pourquoi ne pas développer progressivement un principe de « contenu régional africain » ? Une entreprise africaine compétitive devrait pouvoir être considérée comme un fournisseur régional à privilégier, plutôt que comme un fournisseur étranger dès qu’elle franchit une frontière africaine.
Gouvernance : le véritable nœud de l’intégration
La chaîne de l’intégration est longue : Union africaine → ZLECAf → communautés économiques régionales → États → administrations → collectivités → secteur privé. À chaque niveau peuvent apparaître retards, incohérences et dilution des responsabilités. L’appartenance de certains États à plusieurs ensembles régionaux complexifie encore cette architecture.
L’Afrique doit donc passer d’une gouvernance des déclarations à une gouvernance des résultats : objectifs mesurables, calendriers, suivi public, mécanismes de règlement des différends et plus grande prévisibilité des engagements. La souveraineté nationale ne disparaît pas. Elle doit apprendre à coexister avec des engagements régionaux suffisamment stables pour produire de la confiance.
Une analyse SWOT sans complaisance
| FORCES | FAIBLESSES |
| • Marché continental de grande dimension• Population jeune et potentiel entrepreneurial• Ressources énergétiques, agricoles et minières stratégiques• Diaspora mondiale• Architecture institutionnelle d’intégration déjà en place | • Fragmentation persistante des marchés• Infrastructures et logistique insuffisantes• Visas et multiplicité des monnaies• PME encore insuffisamment régionalisées• Exécution inégale des engagements régionaux |
| OPPORTUNITÉS | MENACES |
| • Transition énergétique et nouvelles chaînes de valeur• Numérique, intelligence artificielle et paiements africains• Industrialisation et transformation locale• Contenu régional africain• Mobilisation de la jeunesse et de la diaspora | • Retour du protectionnisme• Instabilités politiques et sécuritaires• Rivalités géopolitiques• Convoitises autour des minerais critiques, des terres rares et des terres agricoles• Risque de perpétuation du modèle extractif |
La compétition entre États-Unis, Chine, Union européenne, Inde, Russie, pays du Golfe et autres puissances peut bénéficier à l’Afrique si elle renforce sa capacité de négociation. Elle peut aussi reproduire un modèle ancien : extraire en Afrique, transformer ailleurs, puis réimporter en Afrique les produits à forte valeur ajoutée. Cinquante-quatre stratégies dispersées n’auront jamais le même poids qu’une capacité africaine de négociation coordonnée.
Jeunesse et diaspora : passer du potentiel à la puissance
La réussite de l’intégration se mesurera également à ce qu’elle apporte à la jeunesse. Le jeune Africain doit pouvoir étudier, entreprendre, investir et travailler dans d’autres pays du continent plus facilement qu’aujourd’hui. La reconnaissance des qualifications, la mobilité professionnelle et l’entrepreneuriat transfrontalier sont aussi importants que la diminution des droits de douane.
La diaspora doit également être envisagée autrement que par ses seuls transferts financiers. Elle représente du capital, des compétences, des technologies, des réseaux et une capacité d’influence. Il faut progressivement passer des remittances au diaspora investment, à travers des fonds, des obligations dédiées, du capital-risque et des plateformes de co-investissement.
Les autres régions du monde : des leçons, pas des modèles
L’Afrique ne doit copier aucun modèle extérieur. Elle peut néanmoins tirer quelques enseignements utiles. L’Union européenne montre l’importance d’institutions capables de protéger un marché commun et d’assurer une certaine continuité des règles. L’ASEAN démontre qu’une forte diversité politique, économique et linguistique n’empêche pas l’intégration lorsqu’elle progresse pragmatiquement autour des chaînes de valeur. Le MERCOSUR rappelle l’intérêt de négocier collectivement avec l’extérieur.
L’Amérique du Nord apporte aujourd’hui une leçon différente. Malgré l’intégration très profonde des économies américaine, canadienne et mexicaine, les tensions commerciales de 2026 et les nouveaux droits de douane imposés entre les États-Unis et le Canada montrent qu’aucune intégration n’est irréversible. Même les chaînes de valeur les plus imbriquées peuvent être fragilisées par le retour du protectionnisme.
L’intégration économique n’est jamais définitivement acquise. Elle doit être entretenue, protégée et gouvernée.
Regard prospectif : de l’Afrique des frontières à l’Afrique des connexions
À l’horizon 2035, la réussite de la ZLECAf ne devrait plus être mesurée au nombre de protocoles signés, mais à quelques résultats très concrets : des corridors opérationnels, des frontières digitalisées, des paiements africains plus simples, des normes harmonisées, des PME devenues régionales, une meilleure reconnaissance des compétences et des chaînes de valeur africaines dans l’agro-industrie, la pharmacie, les engrais, les batteries, le numérique ou les équipements énergétiques.
À l’horizon 2050, une question dominera toutes les autres : l’Afrique restera-t-elle principalement un fournisseur de matières premières et un marché pour les produits fabriqués ailleurs, ou deviendra-t-elle un espace de transformation, d’innovation et de puissance économique collective ?
L’intégration régionale ne signifie pas la disparition des souverainetés nationales. Elle signifie leur mise en réseau lorsque l’action collective produit davantage que l’action isolée. L’Afrique possède déjà les institutions, les ressources, la jeunesse, la diaspora, le marché et désormais la ZLECAf. Ce qui lui manque encore est la capacité de faire durer ses engagements au-delà des crises politiques et de transformer ses décisions en résultats.
Pendant plus de soixante ans, l’Afrique a construit les institutions de son intégration. Les prochaines décennies doivent être celles de l’économie et de la gouvernance de son intégration.
Le véritable passage à accomplir est celui d’une Afrique des frontières à une Afrique des connexions ; d’une Afrique qui exporte ses ressources à une Afrique qui transforme ; et d’une Afrique qui négocie à 54 à une Afrique capable, lorsque ses intérêts stratégiques l’exigent, d’agir comme une puissance économique collective.
Références
1. Kassa, W., Kee, H. L. & Maur, J.-C. (2026), Integrating Africa: From Threads to Hubs, Africa Development Forum, Banque mondiale–AFD, diffusé par l’Union africaine, 14 août 2026.
2. Union africaine, Regional Economic Communities — les huit CER reconnues par l’UA.
3. UNCTAD, données 2025 sur le commerce intra- et extrarégional.
4. Reuters, septembre 2026, mesures du Kenya concernant certaines activités commerciales exercées par des étrangers.
5. Sources officielles américaines et canadiennes, 2026, mesures et contre-mesures tarifaires États-Unis–Canada.

