Le port comme porte d’entrée du Congo sur le monde, le secteur portuaire comme espace à féminiser, la place du port comme locomotive économique régionale : telles sont les trois convictions que défend Nancy Bagniakana dans cette tribune. Directrice d’Hapag-Lloyd Congo à Pointe-Noire, figure d’une nouvelle génération de dirigeantes congolaises, elle transforme son expérience du terrain en plaidoyer pour un développement portuaire fort et inclusif, où la formation et la promotion des femmes aux postes opérationnels deviennent une exigence de cohérence nationale. Un engagement qui fait du port une priorité nationale transversale. À lire.
Par Nancy Bagniakana
Je crois que le port permet de connecter un pays au monde
Un pays enclavé est un pays ralenti. Un pays connecté est un pays qui avance.
Pour la République du Congo, disposer d’un accès à l’océan Atlantique est un privilège géographique. Mais un accès à la mer ne vaut que ce que l’on en fait. C’est l’organisation du port, sa modernisation et son efficacité opérationnelle qui transforment cet avantage naturel en levier réel de puissance économique et diplomatique.
Le port est le premier point de contact entre une nation et le reste du monde. C’est par lui que transitent les marchandises, les matières premières, les biens d’équipement. C’est autour de lui que se nouent les partenariats commerciaux, que se négocient les accords logistiques, que se structurent les corridors régionaux. C’est à travers lui qu’un pays affirme sa capacité à s’intégrer dans les chaînes de valeur mondiales et à peser dans les relations internationales. En ce sens, investir dans le port, c’est investir dans la diplomatie économique du Congo. C’est choisir l’ouverture sur le repli, l’échange sur l’isolement, la compétitivité sur la marginalisation.
Le port n’est pas une infrastructure parmi d’autres. C’est la porte d’entrée et de sortie d’une nation vers sa place dans le monde.
Je crois que féminiser un secteur très masculin permet de faire contribuer toutes les forces vives au développement du pays
Le secteur portuaire, dans sa composante opérationnelle, est aujourd’hui à très forte dominance masculine. Les postes de commandement et les fonctions techniques, qu’il s’agisse de la conduite d’engins portuaires lourds, de l’opération de grues et de portiques de type Gottwald, de la gestion des terminaux ou de la supervision des opérations à quai, sont occupés de manière écrasante par des hommes. Cette réalité n’est pas le reflet d’une incapacité des femmes. Elle est le produit de barrières structurelles héritées : absence de filières de formation inclusives, manque de modèles féminins visibles, pesanteurs culturelles non questionnées, et absence de politique institutionnelle volontariste.
Or une nation qui mobilise seulement une partie de ses ressources humaines dans ses secteurs stratégiques se condamne à l’inefficience. Chaque talent écarté, chaque compétence ignorée, chaque vocation découragée est une perte sèche pour le développement collectif.
Féminiser le secteur portuaire, c’est faire un choix stratégique : celui de ne laisser aucune force vive au bord du quai.
Cela passe, en premier lieu, par la formation. Il est impératif que les établissements d’enseignement maritime et portuaire, les centres de formation professionnelle et les dispositifs de certification intègrent explicitement l’égalité d’accès dans leurs politiques. Des programmes ciblés, assortis de mécanismes de soutien concrets, doivent permettre à des femmes d’accéder aux qualifications techniques requises pour exercer des fonctions opérationnelles de haut niveau, y compris aux commandes des engins les plus exigeants.
Cela passe ensuite par la promotion active. La présence de femmes à des postes opérationnels visibles, comme chef d’escale, responsable de terminal ou opératrice d’engins portuaires, constitue un signal institutionnel fort. Elle brise les représentations limitantes, crée des modèles d’identification pour les générations suivantes et engage une transformation durable de la culture du secteur.
Enfin, ces avancées doivent s’inscrire dans des cadres institutionnels pérennes : objectifs chiffrés de représentation féminine dans les métiers opérationnels, mécanismes de suivi et de redevabilité, intégration de critères d’inclusion dans les cahiers des charges des concessions et contrats de gestion portuaire.
Faire contribuer toutes les forces vives du Congo à son développement n’est pas une option. C’est une exigence de cohérence nationale.
Je crois que le port est la locomotive et le levier économique d’un pays et d’une zone économique ayant accès à la mer
Pour tout pays disposant d’un accès maritime, le port est bien plus qu’un point de passage. Il est le moteur de l’économie nationale et le cœur battant de l’intégration régionale.
Un port performant génère de l’activité bien au-delà de ses terminaux. Il stimule le transport, la logistique, l’industrie, le commerce de gros et de détail. Il attire les investisseurs étrangers, structure les zones économiques spéciales, densifie le tissu des PME locales. Il crée des emplois directs et indirects, qualifiés et non qualifiés, tout au long de la chaîne de valeur. En un mot, il entraîne.
À l’échelle sous-régionale, un port compétitif positionne son pays comme hub incontournable pour les États voisins enclavés. Il génère des revenus de transit, consolide l’influence diplomatique et renforce le poids économique de la nation dans les instances régionales et continentales. Pour l’espace économique de l’Afrique centrale, disposer d’un port congolais puissant, moderne et inclusif est une opportunité structurante pour l’ensemble de la zone.
C’est pourquoi le développement portuaire ne peut être pensé comme une politique sectorielle isolée. Il doit être élevé au rang de priorité nationale transversale, articulée avec les stratégies d’industrialisation, de diversification économique, d’intégration régionale et de formation du capital humain.
Le port est la locomotive. Mais pour qu’une locomotive tire dans la bonne direction, il faut que toutes les mains soient à la manœuvre, celles des hommes comme celles des femmes.
Un port fort, un Congo debout
Ces trois convictions ne sont pas séparables. Elles forment un système.
Le port connecte le Congo au monde. Le Congo ne peut se présenter au monde qu’avec toutes ses forces vives. Et ces forces vives ne s’expriment pleinement que lorsque le port joue son rôle de locomotive inclusive, performante et ouverte à tous les talents.
Le moment n’est plus à la sensibilisation. Le moment est à l’action.
Nancy Bagniakana est une dirigeante franco-congolaise de 39 ans, à la tête d’Hapag-Lloyd Congo, 5ᵉ armateur mondial, depuis Pointe-Noire où elle œuvre à connecter l’Afrique Centrale au reste du monde. Forte de plus de 10 ans d’expérience dans la logistique maritime (Nile-Dutch puis Hapag-Lloyd, à des postes commerciaux et au contact des opérations), elle défend la modernisation des infrastructures portuaires et le désenclavement régional comme leviers de développement économique. Engagée pour les valeurs de solidarité, elle s’implique également auprès de l’orphelinat Cœur Céleste, fondé en 2011 par sa mère, qui accompagne plus de 60 enfants.

