:Par Ismael Sy , Journaliste, correspondant de Financial Afrik à Casablanca
A notre sensi, la pensée selon laquelle l’intellectuel devrait être au service des défavorisés présente des limites. L’histoire du monde n’est que rapport de classe et reproduction de rapports de classe. Un intellectuel au service des faibles peut participer à la construction d’un autre système de rapports de classe. L’histoire de certains régimes communistes a montré comment certains intellectuels qui ont pensé soutenir une forme de justice sociale se sont réveillés avec un goût amer dans la bouche. Comment les faibles d’hier se sont transformés en tyrans d’aujourd’hui.
Ces intellectuels se sont ainsi rendus coupables de crimes de masse avec les grandes répressions populaires dans l’ex-URSS, dans la Chine de Mao… Même si, au départ, sa position de juste éclairé aux côtés des faibles est audible d’un point de vue moral sans pour autant tomber dans un moralisme, l’intellectuel engagé idéologiquement et dans l’action n’est pas à l’abri d’une instrumentalisation.
Sartre lui-même avait dit : peut-on casser la dépendance de l’homme à l’homme ?
Aussitôt libéré d’un système de domination, un autre système de domination reprend du service.
Peut-on libérer le monde des rapports de pouvoir ?
Peut-on construire un monde avec des mécanismes d’autorégulation du pouvoir ?
Le pouvoir est le combustible des rapports de force, des rapports de classe. C’est lui qui définit la ligne rouge entre dominé et dominant.
C’est lui qui crée le narratif de l’impuissant, du soumis et de sa position d’éternel serviteur car, étant vide de puissance, il doit subir la puissance, le pouvoir des détenteurs de la puissance.
Le pouvoir ayant un dynamisme toujours croissant (x), c’est rare de voir une structure, un système ou un État qui refuse de croître ou de gagner davantage en influence ou en pouvoir dans l’espace temporel ou géographique.
En cela, la définition de l’intellectuel ou celle de son rôle devrait être réinterprétée.
Sartre, étant en mission dans son époque, ne pouvait que conformer sa praxis aux enjeux de son temps. Et ne pouvait en aucun cas prédire les conséquences de la mission de l’intellectuel dans l’espace social. Seule l’histoire pouvait être le témoin des limites de la pensée de Sartre.
Aujourd’hui, l’intellectuel devrait être d’abord celui qui choisit rigoureusement les affaires dans lesquelles il décide de se mêler ; au risque de mettre son savoir technique au service d’une reproduction du système de domination, si tant est que son but ultime est un monde juste et équilibré.
De plus, il devrait être aussi capable de se soustraire, malgré les finalités morales de construction d’un monde meilleur, s’il s’aperçoit que les méthodes et les moyens sont en contradiction avec son objectif de faire une humanité où les rapports de pouvoir sont régulés.
L’intellectuel d’aujourd’hui serait ainsi différent de l’intellectuel d’hier ;
Un intellectuel plus exigeant, moins idéologue et plus tranchant dans l’exercice de la parrhêsia. Scrutant à la loupe sa prise de parole, son action, la conformité de celles-ci avec le grand ensemble pour qui il décide de défendre les causes et les finalités.
En ce qui concerne l’écrivain, nous pouvons dire que, de plus en plus, il se fait rare. Avec l’expansion des mécanismes de censure dans le domaine de l’édition, le postulat de l’écrivain comme intellectuel par essence présente des limites. Car, contrôlé en majorité par la doxa dominante, l’écrivain fait face ainsi de nos jours à une grande machine de tri qui valide au préalable les idées qui doivent passer et celles qui doivent être recalées.
Aujourd’hui, lui qui était en perpétuelle remise en situation dans son espace social se retrouve privé de “dire tout”. En ne pouvant plus dire tout, il perd de facto ce qui fait de lui un écrivain. Car, selon Sartre, il est à la fois sujet de ses propres contradictions et de celles de ce monde. Ce qui fait de lui un intellectuel au carré. Il ne peut qu’être dans la peau de celui qui se mêle de tout. Dans ce “tout”, même ce que l’on ne veut pas qu’on aborde. C’est en cela qu’il est par excellence la voix de ceux qui ne peuvent pas dire. La voix de ceux qui n’osent pas dire !
Alors aujourd’hui, on peut dire qu’on est dans l’ère des écrivants, puisque l’écrivain ne se résoudra pas à parler de “rien” pendant que des sujets plus importants écrasent l’espace social.
L’écrivain est donc en train de disparaître pour laisser place à l’écrivant, cet expert en communication. Qui met sa technicité de maîtrise du langage au service d’un enjeu abstrait. Un marchand d’information.
Alors, dans une telle configuration, écrire ou se taire est une question légitime pour tout écrivain…
Étant un intellectuel par essence, l’écrivain acceptera-t-il de se conformer ou de ne plus se mêler de ce qui ne le regarde pas ou de dire ce que les autres n’osent pas dire ?
Acceptera-t-il, au nom du matérialisme ou des défis d’existence qui pèsent sur chaque homme, de taire en lui ses contradictions et devenir un écrivant ?
Autant de questions qui démontrent les enjeux qui pèsent sur le monde de l’écriture et de ce qu’il est devenu de nos jours.
Aujourd’hui, dans une société en constante mutation et marquée par plusieurs lignes rouges de classe et de pouvoir qui créent plusieurs ensembles d’architectures de classe à l’intérieur des sociétés et entre États, il est important de comprendre ce que sont devenus les intellectuels et leur mission dans les différents espaces sociaux.
C’est cette trame d’analyse qui a conditionné notre praxis tendant à démontrer ce qu’on peut considérer comme intellectuel dans notre époque, sa fonction dans la matrice sociale et surtout noter le constat amer de la disparition de l’écrivain.

