Par Diallo Safayiou
Et puisque tout le monde en parle, ne donnons pas la réponse de M. Tout-le-Monde.
Pour nous, il est important que notre pays, à travers la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG), arrive à respecter les engagements pris au niveau de la sous-région ouest-africaine, dans la perspective d’une éventuelle union monétaire. Mais respecter des critères de convergence n’équivaut pas à adhérer sans débat à un projet dont les implications, pour l’économie guinéenne, restent largement sous-évaluées dans le discours public.
Une leçon à ne pas oublier : le précédent franc CFA
À notre humble avis, ce projet d’intégration monétaire doit être publiquement discuté, en vue d’une identification sérieuse des coûts d’opportunité futurs pour la Guinée — sans pour autant reproduire l’erreur commise par nos confrères de l’UEMOA et de la CEMAC. Ces derniers ont abandonné le franc français au profit de l’euro sans qu’aucun État, aucun parlement de la zone franc ne soit véritablement consulté, alors qu’en France même, le passage du franc français à l’euro avait fait l’objet d’un large débat public et parlementaire. Un tel déséquilibre — un débat national d’un côté, une décision technocratique de l’autre — ne devrait pas se répéter à l’échelle de la CEDEAO.
Un précédent troublant : le franc CFA, une union née sans critères de convergence
Il est utile de rappeler un fait historique trop souvent oublié dans ce débat : le franc CFA lui-même n’est pas né d’un processus de convergence économique préalable. Il a été créé par un simple décret du général de Gaulle, signé le 25 décembre 1945 et publié au Journal officiel français le lendemain, instituant le « franc des colonies françaises d’Afrique ». Aucune évaluation des économies concernées, aucune négociation entre pairs, aucun critère macroéconomique commun n’a précédé cette décision : les territoires colonisés ont tout simplement été rattachés à une monnaie unique décrétée depuis Paris.
Autrement dit, contrairement à la logique aujourd’hui défendue par la CEDEAO — qui exige la satisfaction de critères de convergence (déficit budgétaire, inflation, dette publique, réserves de change) avant le lancement de la monnaie unique Eco — l’union monétaire de la zone franc a fonctionné à l’envers : la monnaie commune a précédé toute forme de convergence économique entre les territoires membres, laquelle n’a été véritablement recherchée que des décennies plus tard, notamment après la dévaluation de 1994.
Et le résultat de cette union monétaire imposée sans convergence préalable est sans appel : 80 ans après sa création, le commerce intra-zone reste marginal, y compris entre pays partageant pourtant la même monnaie. Dans l’UEMOA, considérée comme la zone la plus intégrée de la zone franc, les échanges intra-communautaires ne représentaient que 14 % du commerce extérieur total de l’Union en 2019 — un chiffre en recul par rapport aux 19 % enregistrés en 2007. Dans la CEMAC, la situation est plus préoccupante encore : le commerce intra-zone y demeure inférieur à 5 % des échanges totaux, malgré des décennies de monnaie commune. Une monnaie unique partagée depuis 1945 n’a donc pas suffi, à elle seule, à créer une véritable intégration commerciale entre les pays concernés. Ce précédent doit nous inviter à la prudence : une union monétaire imposée ou précipitée, sans convergence réelle des économies concernées, ne garantit en rien la stabilité, l’intégration commerciale, ni le développement des pays membres — l’histoire de la zone franc en est la meilleure illustration.
Le renoncement à la politique monétaire souveraine
En s’engageant dans un projet de monnaie unique, les autorités monétaires d’un pays renoncent, par construction, à l’utilisation souveraine de la politique monétaire et de change comme outil de lutte contre les chocs exogènes. Pour une économie comme celle de la Guinée — fortement dépendante des cours mondiaux des matières premières et exposée aux chocs externes — cette perte de marge de manœuvre n’est pas un détail technique : c’est un choix structurant, qui mérite d’être pesé à l’aune des bénéfices réellement attendus.
Un commerce intra-CEDEAO structurellement marginal
C’est précisément là que le bât blesse. Nous ne voyons pas l’avantage que la Guinée pourrait tirer de son intégration dans une zone monétaire où le commerce intra-zone reste faible — et les chiffres le confirment sans ambiguïté.
En 2024, les exportations guinéennes vers les pays de la CEDEAO ont atteint 2 270 milliards GNF, contre 1 997 milliards GNF en 2023, soit une hausse de 13,6 %. Ce rebond fait suite à un net recul observé entre 2022 et 2023, et reflète tout au plus une réorientation graduelle et modeste des flux commerciaux vers les partenaires régionaux.
Mais rapportée à l’ensemble des exportations africaines de la Guinée — qui s’élèvent à 8 507 milliards GNF — la part de la CEDEAO ne représente que 26,7 %. Ce chiffre est en réalité en net recul : en 2022, la CEDEAO absorbait encore 72 % des exportations guinéennes destinées au continent africain. Autrement dit, plus la Guinée développe ses échanges avec l’Afrique dans son ensemble, moins elle le fait avec ses voisins immédiats de la sous-région. Le Mali reste, et de loin, le premier client guinéen au sein de la CEDEAO, ce qui illustre une concentration géographique forte et peu diversifiée des débouchés régionaux.
La Chine et l’Asie, partenaires structurants de l’économie guinéenne
À l’opposé, l’essentiel des produits guinéens est aujourd’hui orienté vers des marchés extra-régionaux, au premier rang desquels la Chine (pour la bauxite) et l’Inde (pour l’or).
Sur les importations, les statistiques du commerce extérieur guinéen sont sans appel : la Chine représente à elle seule 86,2 % de certains flux de produits stratégiques, loin devant la Belgique (8,9 %) et la Côte d’Ivoire (1,2 %) — ces trois partenaires cumulant 96,2 % du total.
Le déséquilibre est tout aussi marqué du côté des excédents commerciaux dégagés par les principaux partenaires de la Guinée (données cumulées de janvier à juillet 2025) :
• Chine : + 2 593,2 milliards GNF
• Émirats arabes unis : + 1 533,6 milliards GNF
• Afrique du Sud : + 347,4 milliards GNF
• Inde : + 229,4 milliards GNF
• Mali (1er partenaire CEDEAO) : + 163,7 milliards GNF
Le Mali, meilleur élève de la CEDEAO dans ce classement, pèse ainsi près de seize fois moins que la Chine. Le gouvernement guinéen reconnaît d’ailleurs lui-même que près de 80 % des exportations du pays sont aujourd’hui orientées vers les marchés asiatiques — un constat que les autorités mettent explicitement en avant pour justifier leur prudence à l’égard d’une intégration monétaire régionale précipitée.
Sauf avis contraire, nous avons des raisons de croire que notre chère Guinée ne pourrait, dans le cadre d’une union monétaire CEDEAO, vendre à ses confrères de la sous-région que des denrées alimentaires de première nécessité — dont la production nationale demeure d’ailleurs relativement faible.
Un déséquilibre appelé à s’accentuer
Loin de se résorber, cette dépendance à l’Asie devrait se renforcer dans les années à venir. La production de bauxite guinéenne a bondi de 25 % en 2025, pour atteindre 182 millions de tonnes, portée par une demande chinoise toujours croissante en aluminium — la Guinée étant le premier producteur mondial de bauxite. Cette dynamique devrait se poursuivre en 2026, dans un contexte de demande mondiale d’aluminium favorable.
À cela s’ajoute le lancement, en octobre 2025, des exportations de minerai de fer du gisement de Simandou, l’un des plus importants gisements de fer inexploités au monde, dont la production doit progressivement atteindre 120 millions de tonnes par an. Le projet est porté par deux consortiums à capitaux très majoritairement asiatiques : le WinningConsortium Simandou (sino-singapourien) et Simfer (Rio Tinto et Chinalco, ce dernier étant une entreprise publique chinoise). Le chemin de fer transguinéen de 650 km reliant les sites miniers au port de Morébaya a été intégralement financé par les exploitants eux-mêmes.
Sur le plan macroéconomique, cette trajectoire minière tire une croissance déjà solide : après 5,7 % en 2023 et une estimation de 7,2 % en 2025 selon le FMI, la croissance guinéenne devrait dépasser 10,5 % sur la période 2026-2027. Le déficit courant, qui atteignait -14 % du PIB en 2024, devrait se réduire à -9,7 % en 2025 et, selon des prévisions jugées optimistes par certains observateurs, à -2,3 % en 2026. Rien, dans cette trajectoire économique portée par les exportations minières vers l’Asie, ne va dans le sens d’un approfondissement naturel des échanges intra-CEDEAO.
La position des autorités : entre dialogue et prudence
L’actualité récente illustre bien cette tension entre participation aux instances régionales et préservation de la souveraineté monétaire. Le 19 juillet 2026, lors de la 69ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, tenue à Freetown, la demande de la Guinée de rejoindre la Task Force présidentielle chargée de piloter le programme de la monnaie unique (l’Eco) a été approuvée.
Quelques jours plus tard, le 30 juillet 2026, lors du Conseil des ministres, le président de la transition, le général MamadiDoumbouya, a réaffirmé l’attachement de la Guinée à sa souveraineté monétaire. Il a rappelé que le franc guinéen — en circulation depuis plus de 65 ans — demeure un pilier de la stratégie de développement du pays, permettant à la Guinée de définir librement ses orientations économiques sans dépendre de décisions extérieures.
Cette position se veut nuancée plutôt que contradictoire : participer aux travaux de la Task Force pour peser sur l’architecture du futur projet monétaire régional, sans pour autant s’engager sur un calendrier d’adhésion. De nouvelles orientations sont attendues avant le prochain sommet ordinaire de la CEDEAO, prévu en décembre 2026, dans un paysage monétaire ouest-africain qui reste, à ce jour, très diversifié : outre le franc guinéen, la région compte le naira nigérian, le cedi ghanéen, le dalasi gambien, le leone sierra-léonais, le dollar libérien, l’escudo capverdien, ainsi que le franc CFA utilisé par les huit pays de l’UEMOA. Le lancement progressif de l’Eco reste programmé à partir de 2027, uniquement pour les pays ayant satisfait aux critères macroéconomiques requis.
Pour une intégration progressive plutôt que précipitée
À notre entendement, au lieu de précipiter le pas, les pays de la zone CEDEAO hors zone CFA devraient d’abord privilégier une approche graduelle : que chaque pays, à travers sa banque centrale, continue de gérer sa propre monnaie nationale. Ces monnaies pourraient ensuite être liées entre elles par une unité de compte commune, servant à régler les échanges entre les différents pays de la zone. Les réserves de change pourraient, en partie, être gérées de manière solidaire, afin que les monnaies se soutiennent mutuellement en cas de choc — sans pour autant que chaque État renonce, dès le premier jour, à sa politique monétaire souveraine.
Conclusion
Les chiffres confirment ce que l’analyse économique suggérait déjà : la structure des échanges extérieurs de la Guinée est aujourd’hui tournée vers l’Asie — Chine et Inde en tête — bien plus que vers sa zone monétaire régionale envisagée. Sur ce constat, l’analyse développée ici et la position officielle des autorités guinéennes convergent largement. Tant que ce déséquilibre commercial persistera, les bénéfices attendus d’une union monétaire CEDEAO demeureront, au mieux, hypothétiques — ce qui plaide pour un débat public, informé et sans précipitation, plutôt que pour une adhésion de principe.
Sources : Institut National de la Statistique de Guinée (notes d’analyse du commerce extérieur), Présidence de la République de Guinée, communiqués de la CEDEAO, Coface, France Diplomatie, Bpifrance Assurance Export, FMI.

