Par Emmanuel LoWilla*, président du Caucus d’Afrique de l’Est du Parlement panafricain
Rio Tinto a laissé Bougainville sans réparation pendant trente-sept ans. Le même scénario se déroule aujourd’hui à Madagascar — et s’apprête à commencer en Guinée et au Mozambique.
En 1989, une mine de l’île de Bougainville, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, cessait toute activité. Rio Tinto y extrayait du cuivre et de l’or depuis dix-sept ans, et près d’un milliard de tonnes de déchets avaient été déversées dans les rivières. Les propriétaires coutumiers se sont soulevés. S’en est suivie une guerre civile qui a fait des milliers de morts.
Rio Tinto n’est jamais revenu. En 2016, le groupe a cédé sa participation pour rien et s’en est allé. Il n’a accepté de financer une évaluation indépendante de ce qu’il laissait derrière lui qu’en 2021, et seulement sous une pression soutenue. Publiée fin 2024, cette évaluation a conclu à des atteintes graves dans tous les domaines examinés. Trente-sept ans après la fermeture de la mine, aucun fonds de réhabilitation n’a été constitué.
Si je commence par là, et non par l’Afrique, c’est que Bougainville n’est pas un accident dans l’histoire de cette entreprise. C’est un précédent, et il faut le lire comme tel.
Fort-Dauphin : le même enchaînement
Venons-en à Fort-Dauphin, dans la région Anosy, à Madagascar.
QIT Madagascar Minerals (QMM), détenue à 80 % par Rio Tinto, y exploite l’ilménite des sables côtiers depuis 2009. La même année, la société a construit un seuil qui a modifié la chimie des lacs environnants, et les ressources halieutiques dont dépendaient les familles locales se sont effondrées. L’entreprise a par ailleurs détruit des milliers d’hectares de forêt littorale indigène et déplacé des centaines de foyers.
En 2014, la mine a franchi une zone tampon environnementale dans des conditions qui, selon les organisations de défense des populations, violaient au moins deux lois malgaches. Ce fut le premier signal sérieux sur la radioactivité et les métaux lourds dans les lacs. Puis, en 2022, deux ruptures de digues de résidus ont contraint QMM à relâcher environ un million de mètres cubes d’eaux de bassin minier dans le milieu naturel. Des centaines de poissons sont morts dans un lac attenant.
Rio Tinto a nié toute responsabilité et promis une étude indépendante pour trancher. Quatre ans plus tard, aucune étude n’a été publiée. Un premier rapport a été retenu en 2023 au motif qu’il n’était pas concluant. Un second, annoncé pour 2025, n’a jamais vu le jour. Entre-temps, des analyses commandées par la société civile ont relevé de l’uranium et du plomb dans les eaux situées en aval, à des teneurs atteignant respectivement cinquante et quarante fois les valeurs guides de l’Organisation mondiale de la santé pour l’eau de boisson. Quinze mille personnes boivent cette eau.
L’entreprise conteste ces résultats et renvoie à ses propres études. Fort bien : qu’un tiers indépendant vienne donc vérifier. C’est précisément ce qu’elle refuse, de façon répétée, à la société civile malgache, aux organisations internationales et à ses propres actionnaires. Que le lecteur me cite une autre situation dans laquelle une partie affirme n’avoir rien à cacher tout en refusant, quatre années durant, d’ouvrir la porte.
Sur le plan social, le bilan parle de lui-même. En mars dernier, des villageois se sont rassemblés devant l’hôtel de ville après qu’un tribunal malgache eut accordé quelque 1,8 million d’euros à vingt-huit exploitants agricoles pour des terres qui leur avaient été prises. L’entreprise n’a pas payé. Elle ne s’est pas présentée au dialogue. Elle a envoyé un communiqué de presse.
Un tribunal malgache a rendu un jugement, et une société dont le siège est à Londres a décidé qu’elle n’avait pas à s’y conformer. Chaque Africain qui lit ces lignes sait exactement ce que cela signifie, et à quand cela remonte.
En octobre 2023, trois membres d’une association locale — M. Damy, Mme Francia Rasolonirina et M. Andriamamonjy Jean Salomon — ont été abattus lors d’une manifestation contre la mine. Aucune enquête n’a été ouverte. La presse internationale n’en a quasiment rien dit. Trois Africains ont été tués en protestant contre les activités d’une entreprise cotée à Londres et à Sydney, et le monde n’y a pas vu une information.
Six mille villageois vivant à proximité de la mine de QMM s’apprêtent à assigner Rio Tinto à Londres, faute de trouver réparation chez eux. Ce fait devrait préoccuper les législateurs de ce continent plus que tout ce que j’écris ici. La procédure a débuté en avril 2024 avec soixante-quatre habitants. Des analyses sanguines avaient révélé des taux de plomb supérieurs au seuil à partir duquel l’Organisation mondiale de la santé recommande un traitement. Le plomb provoque des lésions cérébrales irréversibles chez le jeune enfant.
Et Rio Tinto étudie désormais, discrètement, sa sortie de Madagascar.
Richards Bay, ou la preuve que l’entreprise sait négocier
Comparons avec Richards Bay, en Afrique du Sud, où le même groupe exploite les mêmes sables minéralisés.
Pendant six ans, ce fut l’actif difficile de Rio Tinto. Les mouvements de contestation en ont interrompu l’activité. Le site a fermé complètement en 2021, après l’assassinat de son directeur général. L’entreprise a alors transigé avec les communautés riveraines, versé plus de 7 millions d’euros à des fonds communautaires et, en mars dernier, engagé plus de 400 millions d’euros pour y poursuivre l’exploitation jusqu’en 2050.
L’entreprise sait donc transiger. Elle transige lorsqu’elle y est contrainte.
Ce qui sépare Richards Bay de Fort-Dauphin n’est pas le bien-fondé des griefs. C’est le rapport de force. Les communautés d’accueil de Richards Bay détiennent 24 % de la mine. Elles sont actionnaires, adossées à des tribunaux qui fonctionnent, à un mouvement syndical qui organise et à un État disposé à faire usage de ses pouvoirs de régulation. Les communautés de l’Anosy, elles, ne détiennent rien.
Que nul ne tire de l’exemple sud-africain la mauvaise leçon. C’est la structure, non la violence, qui a réglé le dossier de Richards Bay. Si l’Afrique du Sud a bâti de telles structures, c’est précisément pour qu’aucune communauté ne soit jamais poussée au point où Richards Bay est parvenue.
Simandou, Mutamba : le cycle qui recommence
J’en viens à la Guinée et au Mozambique, et à la raison pour laquelle ce dossier les concerne au premier chef.
En Guinée, Rio Tinto pilote Simandou, gisement de fer parmi les plus importants au monde. Au Mozambique, le groupe détient les sables minéralisés de Mutamba, encore non développés. Ce sont les débuts du cycle dont nous observons la fin à Madagascar, et dont nous lisons encore les conséquences à Bougainville.
Les contrats qui les régiront sont en cours de rédaction. Tout ce que l’Anosy a appris peut y être inscrit : une participation communautaire au capital plutôt qu’une charité discrétionnaire ; des fonds fiduciaires dotés de la personnalité juridique ; l’évaluation environnementale indépendante comme condition de la licence, et non comme faveur à solliciter ; et surtout, des obligations qui survivent au changement d’actionnaire.
Ce dernier point est celui qui devrait nous tenir éveillés, car c’est la faille par laquelle tout le reste s’échappe. Une mine se vend. En l’état du droit, son passif n’est pas tenu de suivre. C’est ainsi que Bougainville est resté sans réparation pendant trente-sept ans, et c’est le mécanisme par lequel Madagascar risque de connaître le même sort.
Ce que nous pouvons faire, dès maintenant
Cela est inacceptable, et c’est pourquoi l’Afrique doit changer sa manière de traiter avec ces entreprises. Aucune multinationale ne devrait pouvoir quitter une partie de notre continent en y laissant des eaux empoisonnées, des indemnisations impayées et des vies brisées, tout en encaissant des profits dans une autre. Il ne s’agit pas d’un échec isolé. C’est un système, et il est temps d’y mettre fin.
Rio Tinto détient toujours la mine de Madagascar aujourd’hui. Qu’elle publie les études. Qu’elle paie ce que le tribunal a accordé. Qu’elle accepte une évaluation indépendante. Qu’elle appuie l’ouverture d’une enquête sur trois morts. Chacun de ces points est dérisoire pour une entreprise de cette taille.
Le Parlement panafricain ne peut pas convoquer les dirigeants de Rio Tinto. Mais chacun d’entre nous peut agir chez lui. Nous pouvons examiner les accords que nos gouvernements ont signés, user de nos pouvoirs réglementaires et législatifs, et faire de l’exécution intégrale des obligations envers les communautés affectées une condition préalable au droit de partir. Un renouvellement de licence, un permis, une concession portuaire, une autorisation d’exportation : chacun de ces leviers est un moyen de pression, et chacun se trouve entre des mains africaines.
Nous devrions aussi cesser de négocier pays par pays, comme si ce qui se passe à Madagascar était sans rapport avec la Guinée, le Mozambique ou l’Afrique du Sud. Voilà soixante ans que nous signons ces contrats en ordre dispersé, et que nous sommes dominés à chaque fois. Non par manque de compétence de nos négociateurs, mais parce qu’ils étaient seuls. Ces entreprises opèrent à l’échelle du continent. Notre réponse doit l’être aussi.
Bougainville fut un avertissement que personne, en Afrique, n’a été invité à lire. Madagascar est le même avertissement, écrit dans nos propres langues. Lisez ce chapitre avant de signer le vôtre.
L’Honorable Ambassadeur Emmanuel LoWilla est président du Caucus d’Afrique de l’Est du Parlement panafricain. Il a précédemment exercé les fonctions de ministre du Soudan du Sud auprès de la Présidence, ainsi que celles d’ambassadeur du pays auprès de l’Union européenne.

