Par Abdou Cissé
Ensemble pour une solution pérenne
Si nous acceptons d’être des sénégalais, alors la dette du Sénégal nous concerne tous. Nous avons ainsi un devoir citoyen et moral de réfléchir sur des pistes de solutions à la crise qu’elle engendre depuis près de deux ans dans le pays. Si nous continuons, en pêle-mêle, à étaler sur la place publique nos divergences par des analyses ou des soi-disant expertises personnalisées et sans une cohérence d’ensemble, alors nous manquerons à notre vocation et participerons à la destruction organisée des conditions de vie d’une partie du peuple sénégalais.
Cette crise de la dette est en train de converger vers un problème de sécurité nationale, selon les termes du Général Ousmane Kane (2S), ancien chef d’Etat Major de l’armée de l’air, lors de la conférence de mai 2026 organisée à Dakar par Ideas-Africa. N’ayant pas le droit de compromettre la protection sociale des trois quarts de la population sénégalaise, nous nous devons de retrouver une intelligence collective pour orienter nos analyses vers un dénominateur commun en solutions tangibles.
Certes chaque analyste ou économiste a le droit de donner son avis sur le problème de la dette ; mais l’expertise financière ne s’improvise pas et lorsqu’on n’a jamais pratiqué une opération de Swap sur un marché, on ne retrouve aucune crédibilité à interpréter un tel contrat ; surtout lorsque qu’on ne dispose pas des documents contractuels y afférents, relatifs aux montants notionnels, aux clauses de déclenchement et aux éventuelles sorties de trésorerie dans les scénarios défavorables.
-Il est nécessaire de rappeler que les opérations de swaps de rendement total (Total Return Swap-TRS) n’ont jamais été destinées à la résolution complète de la crise de dette du Sénégal. Les autorités sénégalaises (le directeur de la dette publique si nos souvenirs sont exacts) s’étaient exprimées il y a quelques mois en précisant que les TRS ont été structurés afin qu’il n’y ait pas d’appel de marge. Si c’est le cas (c’est leur parole publique), cela devrait clore la question.
-Les écarts (spreads) entre les taux de rendement des titres émis par les souverains de l’UMOA s’expliquent surtout par le comportement « attentiste » de la BCEAO qui ne joue pas sonrôle de ‘Market Maker of last Resort’ (MMLR – faiseur de marché en dernier ressort). Pour rappel, la Banque Centrale Européenne (BCE) avait maintenu (du fait de son inaction) des spreads entre l’Allemagne et des pays comme l’Italie et le Portugal au plus fort de la crise de la zone euro dans les années 2012, ce qui avait conduit à la démission de Berlusconi ; en conséquence elle avait été obligée de racheter des titres sur les marchés pour sauver la monnaie Euro. Aussi, lorsque la crise covid 19 est arrivée, la BCE avait bien joué le rôle de MMLR et les spreads s’étaient drastiquement réduits. Ainsi, la prime de risque sur les titres sénégalais reflète moins un problème de confiance que l’inaction de la BCEAO. L’existence d’un Fonds commun de garantie n’aurait-elle pas dû œuvrer à réduire ces spreads ?
-Pour spéculer sur la dette, certains analystes comparent les taux de rendement sur le marché UMOA des titres de la COTE D’IVOIRE et du BENIN à ceux des titres du SENEGAL. Ils doivent comprendre que le coût d’opportunité auquel font face les titres sénégalais est plus révélé par les rendements des eurobonds du Sénégal (proches de 15%). Du coup, ne pouvant avoir accès aux marchés financiers internationaux, le Sénégal se dit qu’il est moins cher de payer 7-8 % sur le marché UMOA comme coût pour avoir accès indirectement aux devises nécessaires et payer la lourde dette en monnaies étrangères. Bien sûr, ce n’est pas soutenable. Mais, quand on a renoncé à la souveraineté monétaire, on a nécessairement recours à des expédients en temps de crise.
Solutions
La spéculation sur la dette du Sénégal n’apportera pas de solutions à nos problèmes. Aussi, l’attente est forte envers le FMI qui pourra fournir un prêt de soulagement sans jamais apporter une solution définitive à la crise de dette.
La seule issue possible aujourd’hui, consisterait à profiter de la fenêtre ouverte par la BCEAO et l’UEMOA le 3 Juillet 2026 à Ouagadougou, pour en faire une réelle porte d’entrée dans une logique de participation réelle au développement.
En effet, pour prévenir les crises de dette dans la zone monétaire, l’UEMOA entend franchir une nouvelle étape dans le renforcement de son architecture financière (*). Les ministres des Finances ont validé l’opérationnalisation du fonds de stabilité financière, un mécanisme destiné à apporter un soutien d’urgence aux pays confrontés à des tensions sur leur dette souveraine. Ainsi, le Conseil des ministres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) a adopté les textes permettant l’opérationnalisation du Fonds de stabilité financière, selon une note publiée le mercredi 8 juillet par laBCEAO.
Institué en mai 2012 par le Conseil des ministres de l’UMOA, ce mécanisme n’était jusqu’ici jamais entré en phase opérationnelle. Son activation survient dans un contexte où plusieurs pays de l’Union font face à la lourdeur de leur endettement et à un accès plus coûteux aux marchés de capitaux, sous l’effet du resserrement des conditions financières internationales et des besoins de financement liés aux défis sécuritaires comme budgétaires.
Le FSF-UMOA a pour vocation d’apporter une assistance financière d’urgence à tout État membre confronté à un risque de défaut de paiement sur les marchés financiers. Son champ d’intervention est toutefois strictement encadré : les ressources du Fonds ne pourront être utilisées que pour assurer le service de la dette publique émise sous forme de bons ou d’obligations, qu’il s’agisse du marché régional des titres publics ou des marchés internationaux.
Quelques mesures sont nécessaires pour renforcer l’architecture financière de la zone monétaire et sortir définitivement de l’équation de la dette sénégalais :
-Le dispositif ne doit pas être conçu comme un instrument de soutien de court terme (aucun terme ne doit être fixé pour le remboursement des financements accordés) ;
-Même en visant à préserver l’indépendance de l’institut d’émission, ces financements ne doivent pas partir d’un Fonds logé dans les livres de la BCEAO avec une dotation limitée, mais plutôt gonfler le bilan de la BCEAO.
Conclusion : Bienvenue au paradoxe de l’arrimage du franc CFA à l’Euro.
-Le premier rôle d’un système financier est d’accompagner un système économique. Depuis 1971, l’Occident a créé un système financier dont la matière première est la dette. Depuis 2008, suite à la crise des Subprimes, les Etats occidentaux et leurs Banques Centrales ont été pris en otage par les marchés financiers via la finance de l’ombre (Shadow Banking). Pour se sortir de ce carcan, ils ont adopté des politiques monétaires d’assouplissement quantitatif et de taux d’intérêt négatifs pour les objectifs suivants :
– Sauver leurs banques commerciales de la faillite et couvrir leurs engagements en les recapitalisant avec de l’argent virtuel ;
– Sauver les Etats européens de la faillite et sauver les entreprises moribondes.
– Entretenir les activités des marchés financiers sans valeur ajoutée au développement économique.
En conséquence, l’Occident a contribué à la naissance d’un espace économique mondial difficilement mesurable au sens de la croissance, car la puissance publique a remis en question toutes les corrélations entre monnaie et financement de l’économie, en contradiction avec la théorie monétariste et néolibérale.
Dans ce contexte, la Banque Centrale Européenne (BCE) détient en portefeuille le tiers de toute la dette de l’Eurosystème par le canal des Banques Centrales de chaque pays membre ; les politiciens et les économistes français débattent présentement autour de l’annulation pure et simple de cette dette et pourtant le FMI n’envoie aucune brigade pour les remettre à l’ordre monétaire international.
-Le franc CFA est arrimé à l’euro. Aujourd’hui nous sommes en août 2026, les Sénégalais remuent ciel et terre pour rembourser leur dette et les Français (dont environ 20% des titres de dette sont détenus par la BCE) sont à deux doigts de les annuler.
La question est donc de savoir qu’est-ce qu’attendent la BCEAO et la BEAC pour aller loin dans leur comportement monétaire et sauver les Etats et les peuples de la zone franc CFA ?
Je rappelle qu’en mars 2020, j’ai publié sur Financial Afrik un article pour démontrer que les pays européens ne rembourseront jamais leur dette détenue par la BCE.
A CISSE GROUPE CISCO²NSULTING-SOLVISEO
Remerciement pour le groupe de réflexion : S. Ba – A. Camara – N. Sylla

