Par le Professeur Abderrahmane Mebtoul
Professeur des universités, docteur d’État, expert international
La guerre qui oppose désormais ouvertement l’Iran aux États-Unis et à leurs alliés régionaux est entrée, depuis la mi-juillet 2026, dans une phase d’une gravité inédite. Après les frappes visant les installations militaires, nucléaires et pétrolières, un nouveau seuil stratégique est franchi : les attaques contre les infrastructures de dessalement de l’eau de mer, véritable colonne vertébrale de la survie des États du Golfe.
Le risque ne réside plus uniquement dans une flambée des cours du pétrole ou une perturbation des flux énergétiques mondiaux. Il touche désormais à une ressource autrement plus vitale : l’eau.
Alors que le détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un quart des exportations mondiales d’hydrocarbures, demeure sous la menace d’une fermeture, les opérations militaires s’étendent désormais aux infrastructures énergétiques et hydrauliques en Arabie saoudite, au Qatar, aux Émirats arabes unis, au Koweït, à Oman, à Bahreïn, en Irak ainsi qu’en Iran.
En République islamique, plus de 90 % des exportations de pétrole brut transitent par le terminal stratégique de Kharg, devenu une cible prioritaire. Les frappes contre Bandar Abbas, principal complexe portuaire iranien qui concentre plus de 55 % du commerce extérieur du pays et près de 85 % du trafic conteneurisé, aggravent encore la désorganisation logistique et commerciale de l’économie iranienne.
Dans cette nouvelle géographie du conflit, les principaux bénéficiaires demeurent la Russie ainsi que les grands producteurs dont les exportations ne dépendent pas du détroit d’Ormuz.
Paradoxalement, alors que le Moyen-Orient concentre plus de 40 % des réserves mondiales d’hydrocarbures, les prix du pétrole restent relativement contenus. Le Brent évolue autour de 88 dollars le baril, le WTI autour de 82 dollars, tandis que le gaz européen se négocie autour de 60 dollars le mégawattheure. Les marchés semblent intégrer l’hypothèse d’une crise durable sans rupture immédiate de l’offre mondiale, même si cette stabilité demeure extrêmement fragile.
Les infrastructures énergétiques deviennent des cibles prioritaires
Les installations aujourd’hui exposées représentent le cœur du système énergétique mondial.
Parmi les principaux champs de production figurent Ghawar, en Arabie saoudite, plus grand gisement conventionnel de pétrole de la planète ; South Pars, partagé entre l’Iran et le Qatar, premier gisement mondial de gaz naturel ; ainsi que Masjed Soleiman, premier champ pétrolier découvert au Moyen-Orient.
Les raffineries constituent également des objectifs de premier ordre. Les complexes de Ruwais aux Émirats arabes unis, de Ras Tanura sur le Golfe persique ou encore de Samref, à Yanbu sur la mer Rouge, assurent une part essentielle de la transformation des hydrocarbures destinés aux marchés internationaux.
Les terminaux d’exportation sont tout aussi stratégiques.
Le complexe gazier de Ras Laffan, au Qatar, premier centre mondial de liquéfaction du gaz naturel, aurait subi d’importants dommages. Selon les autorités qatariennes, trois à cinq années seraient nécessaires pour retrouver les capacités initiales de production.
Le terminal iranien de Kharg, véritable poumon des exportations pétrolières du pays, demeure également sous une pression militaire permanente.
L’eau devient une arme stratégique
Mais l’évolution la plus inquiétante réside ailleurs.
Le Moyen-Orient est l’une des régions les plus désertiques de la planète. Sans dessalement, plusieurs États ne pourraient tout simplement pas assurer leur approvisionnement quotidien en eau potable.
Les pays du Conseil de coopération du Golfe dépendent du dessalement pour 70 à 90 % de leur consommation d’eau, avec des taux dépassant 90 % au Koweït et avoisinant 70 % en Arabie saoudite.
À eux seuls, ces pays concentrent près de 40 % des capacités mondiales de dessalement.
Autrement dit, les usines de dessalement sont devenues des infrastructures stratégiques aussi vitales que les champs pétroliers ou les centrales électriques.
Parmi les plus importantes figurent :
- Ras Al Khair (Arabie saoudite) : près de 3 millions de mètres cubes d’eau par jour, pour un investissement supérieur à 7 milliards de dollars. Cette gigantesque installation hybride alimente notamment Riyad.
- Djebel Ali (Émirats arabes unis) : plus de 2,2 millions de mètres cubes par jour.
- Fujaïrah (Émirats arabes unis) : plus d’un million de mètres cubes quotidiens.
- Taweelah (Émirats arabes unis) : environ 910 000 mètres cubes par jour.
- Jubail (Arabie saoudite) : près de 800 000 mètres cubes quotidiens.
- Umm Al Quwain (Émirats arabes unis) : environ 680 000 mètres cubes par jour.
- Sorek (Israël) : près de 640 000 mètres cubes quotidiens, l’une des installations les plus performantes au monde.
- Shuaiba (Arabie saoudite) : près de 600 000 mètres cubes par jour.
Une neutralisation simultanée de plusieurs de ces installations provoquerait en quelques jours une crise humanitaire sans précédent, privant des dizaines de millions d’habitants d’eau potable.
Une vulnérabilité énergétique mondiale
Le dessalement est aujourd’hui un secteur industriel majeur.
Selon l’Association internationale du dessalement (IDA), la capacité mondiale installée atteint près de 100 millions de mètres cubes d’eau par jour, contre seulement quelques dizaines de millions il y a deux décennies.
Les progrès technologiques ont considérablement réduit les coûts. Le prix du mètre cube d’eau dessalée, qui dépassait autrefois un dollar, est désormais inférieur à 0,50 dollar dans plusieurs projets récents aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et en Israël.
Cependant, près de 44 % du coût de production demeure directement lié à l’énergie. Toute destruction simultanée des infrastructures électriques et des unités de dessalement créerait un effet domino particulièrement redoutable.
Une menace qui dépasse largement le Moyen-Orient
Cette crise dépasse désormais le cadre régional.
Une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz, combinée à la destruction d’infrastructures énergétiques et hydriques, ferait peser un risque majeur sur l’économie mondiale : ralentissement de la croissance, inflation persistante, perturbation des chaînes logistiques et tensions durables sur les marchés de l’énergie. Le scénario d’une stagflation mondiale ne peut plus être exclu.
Mais le véritable défi est celui de l’eau.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la raréfaction de l’eau douce constitue déjà l’un des principaux facteurs d’instabilité du XXIᵉ siècle.
En Asie du Sud, plus de 300 millions d’enfants de moins de 18 ans ne disposent pas d’un accès suffisant à l’eau potable, notamment en Afghanistan, en Inde et au Pakistan.
En Afrique, sur une population dépassant aujourd’hui 1,4 milliard d’habitants, seuls environ 500 millions disposent d’un accès régulier à une eau potable sûre, tandis qu’à peine 290 millions bénéficient de services d’assainissement de base. Les inégalités sont particulièrement marquées dans les zones rurales, où quatre habitants sur cinq restent privés d’eau potable.
Conclusion
Les conflits contemporains changent profondément de nature.
Longtemps centrées sur le contrôle du pétrole et du gaz, les rivalités géopolitiques portent désormais sur les infrastructures qui conditionnent directement la survie des populations.
Les usines de dessalement sont devenues des cibles militaires de premier plan parce qu’elles concentrent le lien vital entre énergie, eau et sécurité nationale.
L’hypothèse d’une destruction massive de ces installations ouvrirait une crise humanitaire d’une ampleur inédite, susceptible de provoquer des déplacements massifs de populations, de déstabiliser durablement le Moyen-Orient et d’entraîner une onde de choc sur l’ensemble de l’économie mondiale.
Le XXIᵉ siècle pourrait ainsi consacrer un basculement historique : après les guerres du pétrole, voici peut-être venu le temps des guerres de l’eau. Le spectre d’une « apocalypse hydrique » n’appartient plus à la science-fiction ; il s’impose désormais comme l’une des principales menaces géostratégiques de notre temps.

