Par Dr Nasrallah Belkhayate, Observateur International
Il ne faut pas se tromper de sujet. La question n’est pas encore de savoir si l’Afrique va abandonner le dollar. Elle ne le fait pas. La véritable transformation est plus discrète : Pékin construit progressivement les infrastructures financières qui permettent aux entreprises africaines de commercer avec la Chine sans avoir systématiquement besoin de passer par le billet vert.
Et dans cette mutation, la Bank of China occupe une position singulière.
Le mécanisme paraît technique. Il est en réalité profondément stratégique. Lorsqu’une entreprise africaine achète des marchandises en Chine et règle son fournisseur en dollars, elle dépend d’une chaîne de conversion et de correspondance bancaire qui peut ajouter des coûts, des délais et un risque de change supplémentaire. Permettre à cette même entreprise de payer directement en yuan réduit une partie de cette friction.
La monnaie devient alors davantage qu’un moyen de paiement : elle devient une infrastructure commerciale.
C’est précisément ce que Pékin cherche à construire.
La Bank of China ne part pas de zéro. Elle est depuis longtemps l’un des principaux acteurs mondiaux de l’internationalisation du renminbi et dispose d’un réseau de banques de clearing en yuan. Selon les données publiées par la banque, elle était, à fin juillet 2025, banque de clearing RMB dans 16 pays et territoires, dont l’Afrique du Sud, la Zambie et Maurice.
Maurice constitue à cet égard un laboratoire particulièrement intéressant. Bank of China Mauritius a été officiellement désignée banque de clearing RMB en juin 2025, créant une infrastructure permettant aux entreprises et institutions financières de régler directement des opérations commerciales et d’investissement en renminbi.
Mais le mouvement prend désormais une dimension continentale.
En avril 2026, Reuters révélait qu’Ecobank, l’un des principaux groupes bancaires panafricains, négociait avec Bank of China la mise en place d’une solution de règlement direct en yuan et en monnaies locales, avec un objectif de lancement avant la fin de 2026. Le directeur général d’Ecobank, Jeremy Awori, expliquait alors que l’objectif était précisément de permettre aux entreprises de régler directement en yuan plutôt que de passer par le dollar.
Cette initiative est loin d’être anodine.
Ecobank possède une implantation panafricaine qui donne à une telle solution une capacité de diffusion beaucoup plus importante qu’un simple accord entre deux banques. Si elle fonctionne, le yuan pourrait progressivement pénétrer les transactions quotidiennes d’entreprises africaines qui importent des machines, des véhicules, des équipements, des produits électroniques ou des biens de consommation chinois.
Le véritable enjeu se trouve là : la monnaie chinoise peut gagner du terrain non pas parce que les États africains décident politiquement de remplacer le dollar, mais parce que les entreprises trouvent économiquement plus simple de l’utiliser.
C’est une nuance fondamentale.
La dédollarisation peut commencer dans les salles de marché. Elle peut aussi commencer dans les services de paiement des PME.
Or le commerce sino-africain fournit précisément le terrain nécessaire.
En 2025, les échanges entre la Chine et l’Afrique ont atteint un record de 348 milliards de dollars. Les exportations chinoises vers le continent ont atteint 225 milliards de dollars, contre 123 milliards d’importations africaines en Chine. Le commerce a donc augmenté rapidement, mais avec un déséquilibre commercial qui dépasse désormais les 100 milliards de dollars en faveur de la Chine.
Ce déséquilibre contient une contradiction.
L’Afrique achète massivement à la Chine, mais elle ne dispose pas encore d’une capacité équivalente à exporter des produits transformés vers le marché chinois. Le problème monétaire ne peut donc pas être dissocié du problème industriel.
Une Afrique qui continue d’exporter principalement des matières premières et d’importer des produits manufacturés peut changer de monnaie de règlement sans changer véritablement de modèle économique.
C’est ici que l’analyse doit aller plus loin.
La question n’est pas seulement : quel pays facture en dollar, en yuan ou dans sa monnaie locale ?
La vraie question est : qui contrôle l’infrastructure qui permet aux échanges de fonctionner ?
Le changement est particulièrement visible depuis quelques mois.
En juin 2026, la Banque populaire de Chine a autorisé Standard Bank et ICBC à servir de banques de clearing RMB pour l’Afrique. La nouvelle structure doit permettre à des institutions financières de 19 pays africains d’accéder plus directement à l’infrastructure financière chinoise, notamment pour les règlements en yuan.
Cette évolution est probablement plus importante qu’elle n’en a l’air.
Pendant longtemps, la domination du dollar reposait sur plusieurs éléments simultanés : la taille du marché américain, la profondeur des marchés financiers, le rôle des banques correspondantes, la liquidité et surtout l’existence d’une infrastructure mondiale de paiement et de financement autour du dollar.
Pékin ne cherche donc pas simplement à demander aux Africains de « choisir le yuan ».
Il construit progressivement les tuyaux qui permettent au yuan de circuler.
C’est une stratégie beaucoup plus efficace.
Une monnaie internationale ne s’impose pas seulement par sa valeur ou par la puissance du pays qui l’émet. Elle s’impose lorsque les entreprises peuvent l’utiliser facilement, lorsque les banques savent la régler, lorsque les marchés peuvent la financer et lorsque les infrastructures financières existent.
La Bank of China joue précisément sur ce terrain.
Son réseau africain, ses capacités de clearing, ses services de financement du commerce et ses relations avec les banques locales lui permettent de se positionner à l’endroit où le commerce devient finance.
Le bureau de Casablanca prend, dans cette architecture, une dimension particulière. Créé pour représenter la banque au Maroc, il se trouve dans une économie qui ambitionne elle-même de devenir une plateforme financière et commerciale entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie.
Le sujet mérite donc d’être observé au-delà du seul Maroc.
Car si Casablanca veut jouer le rôle de plateforme financière africaine, la question du yuan deviendra nécessairement une question de compétitivité.
Une entreprise africaine qui commerçe avec la Chine aura intérêt à utiliser l’infrastructure financière qui lui offre le règlement le plus rapide, le moins coûteux et le plus fiable.
La géopolitique intervient ensuite.
La Chine a également élargi en mai 2026 son accès tarifaire au marché chinois à 53 pays africains, tous les pays africains ayant des relations diplomatiques avec Pékin à l’exception de l’Eswatini. Cette décision donne une profondeur commerciale supplémentaire à la relation sino-africaine.
Le raisonnement devient alors cohérent : faciliter l’accès au marché, augmenter les échanges, développer les infrastructures, puis faciliter les règlements dans la monnaie chinoise.
Ce n’est pas nécessairement une stratégie de substitution brutale au dollar.
C’est une stratégie de création d’un écosystème parallèle.
Et cette nuance est importante.
Le dollar demeure aujourd’hui la principale monnaie de réserve et de règlement internationale. Les marchés financiers américains restent beaucoup plus profonds et liquides que ceux du renminbi. La convertibilité du yuan demeure également plus encadrée.
La Chine ne peut donc pas simplement remplacer le système dollar par décret.
Elle peut en revanche réduire progressivement la nécessité de passer par le dollar dans certaines zones commerciales.
L’Afrique est l’une de ces zones.
La raison est simple : la Chine est devenue le premier partenaire commercial du continent et les échanges atteignent désormais une échelle qui justifie des infrastructures financières spécialisées.
Le yuan peut donc progresser par le commerce avant de progresser comme monnaie de réserve.
C’est peut-être le point le plus sous-estimé de cette transformation.
Le mouvement ne repose d’ailleurs pas uniquement sur Bank of China.
Standard Bank a rejoint le système chinois CIPS, le Cross-Border Interbank Payment System, tandis que d’autres banques africaines développent des capacités de règlement en yuan. En parallèle, le PAPSS de la Banque africaine d’import-export cherche à réduire les conversions en devises étrangères dans le commerce intra-africain.
Deux dynamiques différentes commencent ainsi à se rencontrer : une infrastructure africaine destinée à réduire la dépendance aux monnaies étrangères pour le commerce intra-africain, et une infrastructure chinoise destinée à faciliter les règlements directs entre l’Afrique et la Chine.
Cela pourrait produire une conséquence intéressante.
La véritable dédollarisation africaine ne sera peut-être pas le remplacement du dollar par une seule autre monnaie.
Elle pourrait être la multiplication des monnaies et des infrastructures de règlement.
Yuan pour certains échanges avec la Chine. Monnaies africaines pour le commerce intra-africain. Euro pour une partie des échanges avec l’Europe. Dollar pour les marchés mondiaux et les matières premières.
Le futur système pourrait donc être moins monolithique que celui du passé.
Mais cette diversification comporte aussi un risque.
Réduire le dollar ne signifie pas automatiquement accroître la souveraineté économique.
Si une économie africaine remplace une dépendance au dollar par une dépendance excessive au yuan sans développer sa propre capacité productive, elle aura simplement changé de dépendance.
C’est ici que le déficit commercial sino-africain doit être regardé avec attention.
Avec 225 milliards de dollars d’exportations chinoises vers l’Afrique contre 123 milliards d’importations chinoises en provenance du continent en 2025, l’Afrique reste structurellement importatrice vis-à-vis de la Chine.
Le yuan peut donc faciliter les échanges, réduire certains coûts et renforcer l’efficacité des entreprises africaines.
Mais il ne corrigera pas, à lui seul, le déséquilibre industriel.
Une monnaie ne remplace jamais une usine.
Un système de paiement ne remplace jamais une politique industrielle.
Et une banque de clearing ne remplace jamais une stratégie d’exportation.
C’est précisément pourquoi la prochaine étape de la relation sino-africaine sera probablement plus intéressante que la simple question monétaire.
Si l’Afrique utilise les infrastructures financières chinoises pour financer davantage d’équipements, de machines, de technologies et d’investissements productifs, le yuan peut devenir un instrument de transformation.
Si elle se contente d’utiliser le yuan pour importer davantage de produits manufacturés, il risque surtout de faciliter l’accroissement du déficit commercial.
La différence entre les deux scénarios ne se trouve pas à Pékin.
Elle se trouve dans les politiques économiques africaines.
C’est là que la stratégie de Bank of China rencontre la question de la souveraineté africaine.
Pékin construit une infrastructure financière adaptée à son commerce extérieur. C’est parfaitement cohérent avec ses intérêts économiques.
Aux pays africains de déterminer ce qu’ils veulent faire de cette infrastructure.
Ils peuvent y voir une alternative au dollar.
Ils peuvent surtout y voir un instrument supplémentaire de diversification financière.
Mais ils devront éviter de transformer cette diversification en nouvelle dépendance.
Le paradoxe est donc remarquable : la Bank of China contribue à réduire la nécessité du dollar dans certains échanges africains, mais la véritable souveraineté monétaire de l’Afrique ne naîtra pas du remplacement d’une devise par une autre. Elle naîtra de la capacité du continent à produire, transformer, exporter et financer davantage par lui-même.
C’est probablement là que se joue la prochaine bataille.
La Chine a compris depuis longtemps qu’une puissance commerciale a besoin de ses propres infrastructures financières.
L’Afrique commence seulement à mesurer que la monnaie, les banques, les systèmes de paiement, les corridors logistiques et les chaînes industrielles forment un même système.
La dédollarisation africaine, si elle devait s’accélérer, ne serait donc pas d’abord une révolution monétaire.
Ce serait une révolution des infrastructures.
Et la Bank of China est en train d’en construire une partie.
L’hypothèse pour les prochaines années est alors relativement simple : si le règlement direct en yuan se diffuse simultanément avec les systèmes africains de paiement, les accords de swap, l’augmentation des échanges sino-africains et le développement de chaînes industrielles africaines, le dollar pourrait perdre progressivement une partie de sa fonction d’intermédiaire obligatoire dans les échanges du continent.
Mais si l’Afrique ne développe pas en parallèle sa production et ses exportations à forte valeur ajoutée, elle risque seulement de passer d’un système où elle commerce principalement en dollars à un système où elle commerce davantage en yuan — sans avoir réellement gagné en puissance économique.
La véritable dédollarisation de l’Afrique ne sera donc pas la victoire du yuan sur le dollar.
Ce sera la capacité de l’Afrique à ne plus avoir besoin d’une puissance extérieure pour organiser ses propres échanges.

