Deux réalisateurs français, Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani, ainsi que leur fixeur togolais Fred Vedomey, sont détenus au Togo depuis le 27 juillet 2026. Arrêtés en plein tournage d’un épisode de la série documentaire « Les routes de l’impossible » pour France Télévisions, ils ont été inculpés le 17 août pour « fausses déclarations ». Samedi 22 août, Lomé s’est exprimé pour la première fois, assurant disposer « d’indices graves et concordants » contre eux. Chronique d’une affaire qui s’invite dans la crise entre Paris et Lomé.
Une interpellation en plein tournage
Les trois hommes ont été arrêtés le 27 juillet près de Kara, dans le nord du pays, alors qu’ils filmaient sur un marché situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec le Bénin. D’abord assignés à résidence, les réalisateurs ont été placés en détention provisoire et inculpés pour « fausses déclarations » le 17 août. Ils sont retenus au camp d’Agoè Logopé, près de Lomé, une installation des forces de l’ordre.
Le Quai d’Orsay a confirmé l’affaire mardi 18 août : les deux ressortissants français « font actuellement l’objet d’une information judiciaire conduite par un juge d’instruction » et ont reçu, depuis leur arrestation, trois visites consulaires. « Les services du ministère, à Paris et à Lomé, sont pleinement mobilisés pour s’assurer de leurs conditions de détention, de leur état de santé et du respect de leurs droits à la défense », a précisé Paris.
L’équipe de tournage était quelque peu connue du ministère togolais du Tourisme dès le départ. Une demande d’autorisation de tournage, enregistrée le 12 juin 2026 et signée par le producteur-réalisateur togolais Vedomey Komi Mawufemo, mentionne explicitement les trois hommes. Le document, adressé à « Monsieur le Ministre du Tourisme, de la Culture et des Arts », énumère l’équipe : « Gael Mocaer (Réalisateur), Sebastian Perez (Cameraman), Vedomey Komi Mawufemo (producteur local) ». Il précise que le film de 50 minutes « Les routes de l’impossible » doit être tourné « du 10 au 30 Juillet 2026 dans les localités suivantes : Tchamba (commune Tchamba 1), Bassar (commune Bassar 1), Kara (commune Kozah 1), Nadoba (Kéran 3) et Badja (commune Avé 2) », et annonce un tournage à Lomé.
En retour, le permis délivré par le gouvernement togolais, en date du 19 juin, ne mentionne que le fixeur. De même, le périmètre autorisé s’en trouve strictement borné aux communes susmentionnées. Le document précise aussi que l’autorisation « doit être présentée aux responsables des lieux d’exécution du projet » et « ne dispense pas l’intéressé des formalités administratives en vigueur dans les localités ciblées ».
Ce que reproche Lomé aux deux réalisateurs
Dans un communiqué signé par les ministères de la Justice et de la Sécurité, publié samedi 22 août, le gouvernement togolais estime que la justice dispose « d’indices graves et concordants » contre Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani. Les poursuites portent d’abord sur l’autorisation de tournage : selon Lomé, les deux hommes « se prévalaient d’une autorisation délivrée par le ministère chargé du Tourisme », ce qui « avait été signée au seul nom de M. Vedomey Komi ».
Deux griefs s’y ajoutent : avoir filmé dans la région des Savanes et dans la préfecture de Binah, où ils ont été interpellés — zones qui ne figurent pas dans l’autorisation – , et avoir utilisé un drone « dont les caractéristiques n’avaient pas été déclarées au préalable ». L’exécutif précise que « les faits objets de la procédure portent exclusivement sur le respect des dispositions administratives ».
« Ils n’ont fait que leur travail »
La société Tony Comiti Productions, qui les emploie, conteste toute irrégularité. Son directeur général Patrice Lucchini assure que les deux hommes étaient « en règle » : ils avaient obtenu une autorisation de tournage auprès du ministère de la Culture et déclaré leur matériel à la douane. La composition de l’équipe correspond du reste à ce qu’écrivait dès le 12 juin la demande adressée au ministre : Gaël Mocaër réalisateur, Sebastian Perez Pezzani cameraman, Vedomey Komi Mawufemo producteur local.
Le contenu programmatique, tel qu’il avait été déclaré, était lui aussi à culturelle et touristique : tournage à l’usine de noix de cajou « CAJOU ESPOR S.A » à Tchamba, aux danses traditionnelles de Badja/Kévé ou Kpové, à la danse Tball de Bassar, aux Tatas Temberma de Nadoba, ainsi qu’à des plans de Lomé. Un programme « sans vocation politique », insiste Reporters sans frontières, qui juge le maintien en détention « injustifié et disproportionné » et exige leur « libération immédiate » par la voix de son directeur général Thibaut Bruttin et de Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne basé à Dakar. « Ils n’ont fait que leur travail », martèle l’organisation.
Un climat déjà dégradé entre Paris et Lomé
L’affaire s’inscrit dans un contexte de tensions entre la France et le Togo. RFI et France 24 y sont suspendues d’antenne depuis juin 2025, accusées d’avoir relayé des « propos inexacts et tendancieux » après les manifestations hostiles au pouvoir ; elles ne peuvent toujours pas émettre.
En rappel, le Togo figure à la 97ᵉ place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse de RSF. Selon Sadibou Marong, « il devient de plus en plus difficile pour la presse internationale, de toutes obédiences, d’entrer dans le pays », citant le précédent, en 2024, du journaliste français Thomas Dietrich, arrêté puis expulsé.
A noter, par ailleurs, que le nord du Togo, où le tournage avait lieu, reste par ailleurs en proie aux incursions de groupes jihadistes venus du Burkina Faso voisin — une zone placée sous état d’urgence prolongé.

