Du 11 au 12 août 2026, l’ambassade des États-Unis à Yaoundé a réuni des experts du Federal Bureau of Investigation (FBI), de la Drug Enforcement Administration (DEA), de l’AFRICOM Counter Drug Element — la cellule antidrogue du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) — et du Counter Threat Finance, aux côtés de responsables du ministère camerounais de la Défense. Washington affirme vouloir consolider les efforts conjoints de lutte contre la criminalité financière, les réseaux criminels transnationaux et les organisations extrémistes violentes à l’ère numérique.
L’ambassade justifie cette initiative par l’évolution rapide des menaces : « À mesure que les cryptomonnaies et la finance numérique évoluent, les tactiques de ceux qui cherchent à en tirer profit évoluent elles aussi ».
Les enjeux financiers sont considérables. Dans sa première Évaluation nationale des risques (ENR) de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme, publiée en août 2023, le ministère camerounais des Finances évalue en effet à 160 milliards de FCFA — l’équivalent d’environ 285 millions USD au taux de change moyen — les flux illicites liés à l’utilisation de crypto-actifs par des groupes terroristes, pour l’année 2018.
Sans cadre réglementaire clair, ces plateformes séduisent une large clientèle par la promesse de gains rapides — avec, à la clé, des pertes d’épargne pour les particuliers. L’étude camerounaise visait notamment à identifier les réseaux, plateformes et opérateurs de crypto-actifs et de systèmes de Ponzi actifs dans le pays, et à mesurer leur impact sur les transferts de devises.
À l’échelle régionale, la position reste prudente. À ce jour, seuls deux pays au monde — El Salvador, depuis septembre 2021, et la Centrafrique, depuis avril 2022 — ont donné cours légal au bitcoin. Pour sa part, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) s’oppose fermement à cette adoption, invoquant les risques de blanchiment, de fuite de capitaux et d’instabilité monétaire. En 2022 déjà, le gouverneur de l’époque, le Tchadien Abbas Mahamat Tolli, avait formellement contesté la loi centrafricaine, jugeant qu’elle « a un effet négatif sur l’unité légale des membres de l’Union ».
Face à la percée des actifs numériques privés, la BEAC privilégie la création d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC). Du 23 au 27 février 2026, elle a organisé à Yaoundé, avec le Fonds monétaire international (FMI), un séminaire réunissant la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF) et le Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC) pour poser les bases d’une régulation harmonisée des crypto-actifs dans la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). En mai 2026, à Dakar, le gouverneur Yvon Sana Bangui a réaffirmé cette orientation, plaidant pour un franc CFA numérique, adapté au cadre de coopération existant, plutôt qu’une ouverture aux stablecoins adossés au dollar.
Cette prudence traduit l’inquiétude de voir les cryptomonnaies éroder les réserves de change communes et fragiliser la souveraineté monétaire régionale. Un règlement CEMAC entré en vigueur le 1er août 2022 reconnaît déjà les « actifs numériques » sans leur accorder de statut monétaire — un compromis qui laisse la porte ouverte à une supervision plus stricte, sans reconnaissance officielle.
L’appui américain, technique et sécuritaire, s’ajoute donc à un chantier réglementaire déjà engagé par les institutions régionales. Pour le gouvernement camerounais, comme pour ses partenaires de la CEMAC, il est question d’encadrer l’innovation numérique sans ouvrir de brèche dans la souveraineté monétaire de la sous-région.

