Dans cette chronique, Gregory Tosi soutient que la transition énergétique mondiale ne doit pas se faire au détriment de la République démocratique du Congo. Alors que la RDC détient des minerais critiques indispensables aux technologies vertes, elle ne devrait pas avoir à choisir entre la protection du bassin du Congo et son propre développement industriel. Pour l’auteur, une transition réellement durable suppose des partenariats plus équitables, capables de concilier exploitation responsable des ressources, souveraineté économique et préservation des forêts.
Par Gregory Tosi
La transition mondiale vers les énergies propres offre à l’Afrique une opportunité extraordinaire — mais aussi un profond dilemme. Les véhicules électriques, les batteries, les systèmes d’énergie renouvelable et les réseaux électriques modernes dépendent fortement de minerais critiques abondants en Afrique subsaharienne, en particulier en République démocratique du Congo. Pourtant, l’extraction de ces minerais peut aussi menacer certaines des forêts les plus importantes du monde.
Une nouvelle étude publiée dans Nature par des chercheurs de l’Université de Sheffield, de l’Université de Cambridge et d’institutions partenaires a analysé plus de 16 600 sites miniers en Afrique subsaharienne à l’aide d’images satellites. L’étude a révélé qu’environ 187 000 hectares de forêt ont été directement convertis en sites miniers entre 2001 et 2020. Plus significatif encore, chaque hectare défriché pour l’activité minière a entraîné, en moyenne, 34 hectares supplémentaires de perte forestière dans les cinq années suivantes, à mesure que routes, établissements humains, agriculture et infrastructures d’appui se développaient autour des opérations minières.
La RDC se trouve au cœur de ce défi. Selon l’étude, chaque hectare défriché pour une mine congolaise était associé à jusqu’à 58 hectares supplémentaires de perte forestière dans les zones environnantes — le multiplicateur le plus élevé relevé dans l’étude. Les auteurs avertissent ainsi que les minerais nécessaires aux technologies censées lutter contre le changement climatique pourraient au contraire « accélérer l’effondrement écologique dans des points chauds de biodiversité ».
Les résultats de cette recherche ne doivent pas être interprétés comme un argument contre l’exploitation minière. Bien au contraire, la RDC possède l’une des plus riches concentrations mondiales de cobalt, de cuivre, de lithium, d’or et d’autres minerais stratégiques. Ces ressources représentent l’une des plus grandes opportunités de l’Afrique pour financer les routes, l’électricité, les écoles, les hôpitaux, l’industrie manufacturière et une amélioration du niveau de vie.
Le problème de fond réside davantage dans la structure actuelle de l’économie minière. Trop souvent, l’Afrique exporte des matières premières brutes, tandis que la transformation, la fabrication, le développement technologique et les emplois à plus forte valeur ajoutée restent à l’étranger. Les communautés minières supportent fréquemment les coûts environnementaux tout en bénéficiant de relativement peu de développement industriel durable en retour. Des études menées dans la ceinture cuivre-cobalt ont documenté la dégradation de l’environnement, la contamination de l’eau et la pression croissante exercée sur les communautés locales et les forêts.
Cette contradiction s’inscrit désormais dans un débat plus large autour de ce que certains chercheurs qualifient de « colonialisme vert ». L’Université de Copenhague définit ce terme comme « une version contemporaine de pratiques impériales », dans laquelle des États développés, des entreprises et des institutions internationales mènent des politiques environnementales ou des projets d’exploitation des ressources dans les pays en développement sous la bannière de la protection de l’environnement ou de la transition verte. Le chercheur algérien Hamza Hamouchene soutient que les nations riches ont atteint leur prospérité grâce à une industrialisation intensive en carbone, mais qu’elles limitent désormais de plus en plus les options de développement offertes aux pays qui ne font que commencer leur propre transformation industrielle.
Que l’on adhère ou non à cette caractérisation, le défi de politique publique sous-jacent est bien réel. La RDC ne doit pas être contrainte de choisir entre la protection du bassin du Congo et le développement des ressources minérales dont dépendent de plus en plus à la fois sa prospérité future et la transition énergétique mondiale.
Au contraire, les bénéficiaires de la transition verte devraient contribuer au financement de la gestion environnementale qui rend cette transition possible.
Les futurs accords miniers devraient donc évaluer les impacts environnementaux au-delà des seules limites du site minier. Les évaluations environnementales devraient inclure les pertes forestières prévisibles liées aux routes d’accès, aux implantations de travailleurs, à l’expansion agricole, aux migrations et aux infrastructures connexes. Les compagnies minières et les partenaires du développement devraient également investir dans la surveillance des forêts à l’échelle des paysages, dans des programmes de restauration et dans le développement des communautés à travers les régions affectées.
Ces enjeux ont des implications importantes pour les relations entre Washington et Kinshasa. Les États-Unis considèrent de plus en plus la sécurisation des approvisionnements en minerais critiques comme une question à la fois économique et de sécurité nationale. L’Accord de partenariat stratégique États-Unis–RDC met déjà l’accent sur une exploitation minière responsable, la création de valeur locale, l’industrialisation, le développement des infrastructures et le respect de normes d’approvisionnement reconnues à l’international.
Le partenariat États-Unis–RDC peut évoluer au-delà de la simple fourniture de minerais. Washington peut aider à financer la surveillance satellitaire, une administration foncière moderne, l’application des règles environnementales et des infrastructures qui limitent les pertes forestières inutiles tout en soutenant un développement responsable des ressources. Les entreprises américaines peuvent également accroître leurs investissements dans le raffinage des minerais congolais, la transformation des matériaux pour batteries et l’industrie manufacturière en aval, afin qu’une plus grande part de la valeur reste en RDC et qu’un marché plus solide se développe pour les technologies, équipements et services américains.
À Kinshasa, une gouvernance environnementale crédible renforcerait la position du pays auprès des investisseurs internationaux et aiderait à distinguer les minerais produits de manière responsable de ceux liés aux conflits ou à l’extraction illégale. La protection de l’environnement et le développement industriel doivent se renforcer mutuellement — et non se compromettre.
L’Afrique ne doit pas être l’autel sacrificiel de la transition verte mondiale. Le bassin du Congo est l’un des plus grands atouts environnementaux de la planète, et la richesse minérale de la région constitue un socle essentiel de sa transformation économique à long terme. Protéger les forêts africaines et faire progresser le développement industriel du continent ne sont pas des objectifs contradictoires. Avec les bons partenariats, ils peuvent devenir les piliers complémentaires d’une économie mondiale plus équilibrée et plus durable.

