Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE*
Le drame de Ceuta interdit de réduire la migration au seul contrôle des frontières. Il oblige le Maroc, l’Espagne et l’Europe à protéger les vies, organiser les mobilités et offrir aux jeunes des perspectives crédibles dans leur pays. Notre jeunesse n’est pas une menace à contenir : elle est le premier capital du Maroc et de l’Afrique.
En ce 14 août 2026, fête nationale et jour férié dans tout le Royaume chérifien, le 47e anniversaire de la récupération d’Oued Eddahab offre l’occasion de relire avec sérénité la crise migratoire des 30 et 31 juillet à Ceuta. Le 2 août, le ministère marocain de l’Intérieur recensait 40 000 personnes impliquées et 11 décès du côté marocain ; les autorités espagnoles faisaient alors état de 72 morts de leur côté. Le 12 août, Reuters estimait qu’environ 72 000 personnes avaient brièvement franchi la frontière et qu’au moins 96 avaient péri. Malgré ces périmètres différents, une certitude s’impose : des hommes et des femmes, souvent jeunes, ont perdu la vie alors qu’ils constituent la première richesse de nos sociétés.
Chaque victime est une blessure pour une famille et un échec collectif pour l’espace méditerranéen. Un protocole bilatéral de crise devrait permettre d’identifier les victimes, de consolider les données, d’informer les familles et de publier rapidement un bilan conjoint. Dans ces moments, l’information vérifiée devient elle-même un instrument de protection.
Recouvrer un territoire est une victoire historique ; donner à sa jeunesse les moyens d’y construire son avenir est l’exercice quotidien de la souveraineté.
La frontière ne peut porter seule la réponse
Trois exigences doivent être conciliées : la sécurité territoriale, la sécurité humaine et la sécurité relationnelle, indispensable à la confiance entre le Maroc, l’Espagne et leurs partenaires. La frontière rend la crise visible ; elle n’est pas toujours le lieu où elle prend naissance.
Au premier semestre 2026, Frontex observait que la Méditerranée occidentale était la seule grande route européenne en hausse, de 17 %, avec un déplacement des départs vers l’Algérie et des arrivées vers les Baléares. Le renforcement d’un corridor peut donc déplacer les itinéraires sans tarir les départs : aucune frontière ne peut être administrée isolément.
Le Haut-Commissariat au Plan estimait à 2,9 millions le nombre de Marocains de 15 à 29 ans qui, en 2023, n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, dont plus de 72 % de jeunes femmes. Ce chiffre ne désigne pas des candidats au départ ; il mesure un potentiel écarté des circuits de qualification et de production. L’Afrique n’est pas assise sur une bombe démographique, mais sur un gisement humain à transformer en savoirs, en initiatives, en emplois et en valeur ajoutée.
L’État de droit doit sanctionner les passeurs, les réseaux de traite et ceux qui exposent des vies au danger. Mais la fermeté exige l’individualisation et la proportionnalité : un trafiquant ne peut être placé sur le même plan qu’un mineur entraîné par une rumeur ou qu’un jeune sans antécédent emporté par un mouvement collectif.
L’appel du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, en faveur d’un rapatriement simplifié des mineurs marocains non accompagnés rejoint celui du ministère de l’Intérieur. Chaque retour doit respecter l’intérêt supérieur de l’enfant, établir son identité et sa situation familiale, et garantir au Maroc un parcours scolaire ou de formation. Une cellule permanente associant justice, protection de l’enfance et consulats pourrait en assurer le suivi : un rapatriement ne protège que s’il devient un retour préparé et accompagné.
La même philosophie devrait inspirer un protocole national de rebond après toute tentative collective : accueil territorial, bilan de compétences, orientation rapide, formation courte ou apprentissage rémunéré, accompagnement familial et suivi pendant une année. Face aux appels trompeurs en ligne, la meilleure prévention associe une information vérifiée à des solutions accessibles.
Faire de la jeunesse une politique de souveraineté
Le Maroc ne manque ni de programmes ni d’acteurs ; il doit les relier de l’orientation au premier emploi, financement et marché. Trois priorités pourraient structurer cette chaîne : des apprentissages rémunérés adaptés aux bassins d’emploi ; un continuum entre amorçage, garanties publiques, capital patient, mentorat et commande publique ; une clause jeunesse vérifiable dans les grands investissements et les projets de 2030, portant sur les certifications, la sous-traitance locale et les emplois durables. Un tableau de bord public, ventilé par région et par genre, mesurerait les résultats.
Cette ambition n’exclut pas la mobilité régulière. L’Europe vieillit et connaît des pénuries dans la santé, le bâtiment, l’industrie, les transports, le numérique et la transition verte ; l’Afrique ne saurait toutefois devenir un réservoir de main-d’œuvre à bas coût. Une troisième voie consiste à former davantage que l’on ne recrute, reconnaître les qualifications, conclure les contrats avant le départ, garantir les droits sociaux et organiser le retour et la transmission des compétences.
Un Pacte du Détroit Maroc–Espagne pour la jeunesse, les compétences et l’investissement pourrait donner corps à cette approche autour de quatre verbes : former, financer, faire circuler légalement et réinvestir. Gouvernements, régions, entreprises, universités, banques et diasporas soutiendraient ensemble les apprentissages, les certifications conjointes et les investissements de retour.
La mémoire territoriale et le temps du dialogue
Le Maroc n’a pas recouvré son unité territoriale en un acte unique. L’Espagne reconnut son indépendance et mit fin au protectorat dans le Nord en 1956 ; Tanger retrouva la souveraineté marocaine la même année; Tarfaya fut récupérée en 1958 et Sidi Ifni en 1969. La Marche Verte de 1975 ouvrit la voie au recouvrement des provinces du Sud et au départ du dernier soldat espagnol en février 1976 ; Oued Eddahab revint dans le giron national le 14 août 1979. De Tanger à Lagouira, cette construction territoriale fut conduite par la mobilisation, la négociation et le temps long.
Dans la conscience historique marocaine, Sebta et Melilia demeurent un héritage territorial non résolu. L’Espagne les considère comme des villes autonomes faisant partie intégrante de son territoire. La franchise sur ces positions ne neutralise pas la conviction marocaine ; elle fixe le point de départ d’un dialogue serein, discret et productif. La densité des relations bilatérales ne commande pas l’amnésie, pas plus que la fidélité à l’histoire ne justifie l’hostilité.
À côté des canaux officiels, un Forum permanent maroco-espagnol sur la mémoire, la Méditerranée et l’avenir du détroit pourrait réunir historiens, juristes, économistes, parlementaires, formations politiques, jeunes, diasporas, société civile et ONG. Des experts des Nations unies, de l’Union européenne, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes pourraient y être associés si les deux parties le souhaitent. Sans se substituer aux gouvernements ni internationaliser artificiellement le différend, ce forum construirait un savoir partagé et rendrait possible un désaccord mieux informé.
De la ligne de séparation à l’espace de coopération
Sans préjuger la souveraineté, le Maroc et l’Espagne pourraient négocier avec l’Union européenne un régime pragmatique de mobilité pour Sebta et Melilia. Après la modernisation du trafic frontalier avec Tétouan et Nador, une autorisation électronique pourrait permettre aux ressortissants marocains d’effectuer de courts séjours dans les deux villes, sans accès automatique au reste de l’Espagne ni à l’espace Schengen. Cette mobilité organisée servirait la dignité, la sécurité et l’économie locale.
Gibraltar offre un précédent fonctionnel, non une équivalence juridique. Le dispositif appliqué depuis le 15 juillet 2026 facilite la circulation avec l’Espagne tout en préservant les positions respectives sur la souveraineté. Il montre qu’un différend territorial peut être dissocié de la gestion quotidienne de la mobilité.
Le détroit engage aussi la responsabilité du Maroc et de l’Espagne, États riverains, ainsi que du Royaume-Uni au titre de Gibraltar. Leur coopération, avec l’Organisation maritime internationale et l’Union européenne, doit préserver la liberté de navigation et les chaînes d’approvisionnement. Sans assimiler des situations différentes, la crise d’Ormuz rappelle le coût humain et économique d’un détroit devenu foyer de confrontation.
Deux convictions pour conclure
Le Maroc et l’Espagne possèdent les ressources d’un tel dialogue : des relations politiques denses, des investissements croisés, une forte présence d’entreprises espagnoles au Maroc, une communauté marocaine intégrée à la société espagnole et les projets communs de 2030. Ces acquis doivent protéger la relation contre les crispations passagères et placer la jeunesse au centre du partenariat.
Deux convictions demeurent. La première est que Sebta et Melilia restent, dans la conscience historique et nationale du Royaume, deux présides marocains appelés, tôt ou tard, à retrouver la mère patrie. Cette conviction ne fixe aucun calendrier et ne méconnaît pas la position espagnole : son accomplissement appelle une issue pacifique, négociée et respectueuse des populations, des intérêts légitimes des deux Royaumes et de la stabilité du détroit.
La seconde est que le premier gisement du Maroc et de l’Afrique ne saurait être abandonné ni aux passeurs, ni aux rumeurs, ni à la mer. Notre jeunesse est un sujet de droit, un acteur du développement et le premier capital de notre souveraineté future.
Notre jeunesse et l’histoire ne nous invitent-elles pas à faire du dialogue maroco-espagnol le chemin d’une prospérité partagée et, le moment venu, de l’achèvement pacifique de l’intégrité territoriale du Royaume ?
Repères documentaires essentiels
RFI, « Afflux migratoire à Ceuta : le gouvernement marocain réagit après cinq jours de silence », 3 août 2026.
Reuters, « Spain rejects discussing sovereignty of enclaves with Morocco », 12 août 2026.
Haut-Commissariat au Plan, « Jeunes NEET au Maroc : Profilage statistique au profit de l’action publique », données 2023.
Frontex, « Irregular border crossings into the EU down 37% in the first half of 2026 », 10 juillet 2026.
Organisation maritime internationale, « Le Conseil de l’OMI réaffirme son engagement à protéger les voies de navigation vitales », 13 juillet 2026.
* Note sur l’auteur — Dr Mohamed H’MIDOUCHE

Économiste, auteur, ancien fonctionnaire international, vice-président exécutif de l’Académie Diplomatique Africaine et membre du Conseil d’administration de l’Institut Africain de la Gouvernance. Il est lauréat des Financial Afrik Awards, catégorie « Économiste de l’Afrique 2025–2026 ».

