«La Santé n’est pas une dépense sociale, c’est un investissement dans le capital humain »
À l’issue du Forum régional sur la Santé, organisé à Nouakchott les 13 et 14 juillet 2026, Financial Afrik a rencontré Latifa El Bouabdellaoui, Directrice générale du Centre islamique pour le développement du commerce (ICDT), institution spécialisée de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) et principal artisan de cette rencontre stratégique, conduite en partenariat avec le ministère mauritanien de la Santé et l’Agence de promotion des investissements en Mauritanie (APIM). Cette édition inaugurale, qui a réuni un aréopage de décideurs internationaux — parmi lesquels Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), et Dr Ahmad Kawesa Sengendo, Secrétaire général adjoint aux Affaires économiques de l’Organisation de la coopération islamique (OCI) — a consacré Nouakchott comme un nouveau carrefour de la diplomatie économique de la santé sur le continent. Dans cet entretien exclusif, Latifa El Bouabdellaoui revient sur les ambitions de cette initiative, les nouvelles convergences entre santé, commerce et investissement, ainsi que sur la vision portée par l’ICDT pour faire émerger de véritables chaînes de valeur sanitaires au sein de l’espace OCI et en Afrique.

Vous avez organisé, les 13 et 14 juillet, le Forum régional sur la santé, auquel plus de 1 000 participants ont pris part. Quels étaient ses principaux objectifs et dans quelle mesure estimez-vous qu’ils ont été atteints ?
Notre ambition était avant tout de faire évoluer la perception de la santé : elle ne doit plus être considérée uniquement comme une dépense sociale, mais comme un investissement stratégique dans le capital humain, la sécurité sanitaire, la croissance économique et la création d’emplois.
Le Forum visait également à réunir, autour d’une même table, les décideurs publics, les organisations internationales, les institutions financières, les investisseurs et les industriels, afin d’identifier les conditions nécessaires au développement de systèmes de santé plus résilients et d’une industrie pharmaceutique régionale plus compétitive.
Nous souhaitions notamment encourager les partenariats public-privé, renforcer la production locale de médicaments et de dispositifs médicaux, faciliter les transferts de technologies et promouvoir une meilleure intégration des marchés de la santé au sein de l’Afrique et des États membres de l’OCI.
Au regard de la mobilisation exceptionnelle enregistrée, de la qualité des échanges ministériels et techniques et, surtout, de l’adoption de la Déclaration de Nouakchott, nous pouvons considérer que les objectifs politiques et stratégiques ont été largement atteints. Le véritable succès se mesurera toutefois dans notre capacité collective à traduire cette feuille de route en projets concrets, financés et mesurables.
La participation du Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé a marqué cet événement. Quel message fort retenez-vous de sa présence et quelles perspectives ouvre-t-elle pour la Mauritanie, avant tout, et pour la coopération régionale ?
La présence du Directeur général de l’OMS a donné à ce Forum une portée particulière. Elle a envoyé un message très clair : le renforcement des systèmes de santé africains, la production locale et la souveraineté pharmaceutique ne sont plus des ambitions périphériques, mais des priorités internationales.
Son engagement a également permis de rappeler que l’investissement doit aller de pair avec la qualité, la sécurité et le renforcement des capacités réglementaires. Il ne suffit pas de produire davantage ; il faut produire conformément aux normes internationales, renforcer les laboratoires de contrôle, la pharmacovigilance et la surveillance des marchés.
Pour la Mauritanie, cette présence de haut niveau constitue un signal fort de reconnaissance et de confiance. Elle ouvre des perspectives prometteuses en matière de coopération technique, de mobilisation des partenaires et de mise en œuvre de projets structurants à fort impact. Elle vient également conforter la vocation du pays à s’affirmer comme un espace privilégié de dialogue, de partenariat et de convergence entre l’Afrique, le monde arabe et les États membres de l’Organisation de la coopération islamique.
À l’échelle régionale, elle crée les conditions d’une coopération plus étroite autour de la convergence réglementaire, de la préparation aux urgences sanitaires, de la production locale et du développement de chaînes d’approvisionnement plus sûres et plus résilientes.
Le rapprochement entre le secteur public et le secteur privé a été au cœur des échanges. Comment le CIDC entend-il renforcer l’implication du secteur privé dans le développement des systèmes de santé ?
Le secteur privé doit être considéré comme un partenaire à part entière des politiques de santé. Les besoins en infrastructures, en production pharmaceutique, en équipements médicaux, en logistique et en solutions numériques sont considérables. Les ressources publiques, à elles seules, ne pourront répondre à l’ensemble de ces besoins.
Le rôle du CIDC est précisément de créer des passerelles entre les gouvernements, les investisseurs, les institutions financières et les entreprises. Nous entendons poursuivre l’identification de projets bancables, faciliter les rencontres entre porteurs de projets et partenaires financiers et accompagner la structuration de partenariats industriels au niveau régional.
Nous souhaitons également promouvoir des mécanismes de financement plus adaptés au secteur de la santé, notamment les financements innivants, les plateformes d’investissement à impact et les alliances entre banques de développement, investisseurs institutionnels et opérateurs privés.
Mais la mobilisation du secteur privé suppose également un environnement favorable : une réglementation lisible, des procédures plus fluides, une meilleure visibilité sur les marchés et des politiques publiques suffisamment stables pour sécuriser les investissements à long terme. Le CIDC continuera à travailler avec les États membres et ses partenaires afin de faire progresser ces différents chantiers.
Le transfert de technologies est présenté comme un levier essentiel pour renforcer les capacités sanitaires en Afrique. Quels mécanismes concrets ont été évoqués durant le Forum pour accélérer ce processus ?
Le transfert de technologies ne peut pas se limiter à l’acquisition d’équipements. Il doit inclure la transmission des compétences, la formation, la recherche, la maîtrise des procédés industriels et le renforcement des capacités réglementaires.
Plusieurs voies ont été mises en avant dans le cadre de ce Forum. La première consiste à développer des partenariats industriels entre entreprises africaines et entreprises disposant d’une expertise technologique avancée. Ces partenariats doivent favoriser la production locale de médicaments essentiels, de vaccins, de dispositifs médicaux, de diagnostics et, à terme, de matières premières pharmaceutiques.
La deuxième voie concerne la création et le renforcement de centres régionaux d’excellence, associant les universités, les centres de recherche, les entreprises et les institutions publiques. Ces structures peuvent jouer un rôle central dans la formation des chercheurs, des ingénieurs, des professionnels de santé et des autorités réglementaires.
Enfin, le Forum a souligné l’importance de la transformation numérique, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et de la coopération scientifique Sud-Sud. Le transfert de technologies doit ainsi être conçu comme un partenariat durable, permettant aux pays bénéficiaires de développer progressivement leurs propres capacités d’innovation et de production.
Quelles sont les principales recommandations ou décisions issues de ces deux journées de travaux, et quelles seront les prochaines étapes pour leur mise en œuvre ?
La principale réalisation politique du Forum est l’adoption de la Déclaration de Nouakchott, qui établit une feuille de route commune autour de plusieurs priorités.
Il s’agit notamment de reconnaître la santé comme un secteur stratégique d’investissement et de croissance, d’accélérer l’intégration régionale des marchés pharmaceutiques, de renforcer les autorités nationales de réglementation et de promouvoir la convergence réglementaire entre les États.
La Déclaration appelle également à développer une industrie pharmaceutique, biotechnologique et médicale compétitive, à mobiliser des financements innovants, à soutenir les partenariats public-privé et à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement. Elle accorde enfin une place centrale à la formation, à la recherche, à la santé numérique et à l’innovation locale.
Un mécanisme de suivi a été prévu, avec l’organisation de réunions périodiques et la préparation de rapports sur les progrès accomplis. La prochaine étape sera donc de transformer ces orientations en un programme opérationnel précisant les projets prioritaires, les responsabilités de chaque partenaire, les financements nécessaires, les calendriers de mise en œuvre et les indicateurs de résultats.
Le CIDC, aux côtés de l’OCI, de l’OMS, de la Banque islamique de développement, de la Banque africaine de développement, l’AUDA-NEPAD, de l’Agence africaine du médicament, et des autres partenaires, contribuera activement à maintenir cette dynamique et à assurer le passage de la stratégie à l’action.
La Mauritanie a accueilli cette rencontre régionale. En quoi ce Forum constitue-t-il une opportunité stratégique pour le pays et pour son positionnement dans le domaine de la santé en Afrique ?
L’accueil de ce Forum constitue une opportunité importante pour la Mauritanie, tant sur le plan institutionnel qu’économique. En réunissant à Nouakchott des ministres, des dirigeants d’organisations internationales, des institutions financières, des fédérations professionnelles et des investisseurs, le pays a démontré sa capacité à accueillir et à porter un dialogue régional de très haut niveau.
Le Forum permet également de mettre davantage en valeur les opportunités d’investissement offertes par la Mauritanie dans les infrastructures sanitaires, l’industrie pharmaceutique, les dispositifs médicaux, la logistique, la formation et les services de santé.
Par sa position géographique et ses relations avec les différents espaces africains, arabes et islamiques, la Mauritanie peut devenir une plateforme de coopération, de production et de distribution dans le secteur de la santé. Elle peut aussi jouer un rôle de trait d’union dans le développement de partenariats Sud-Sud plus ambitieux.
L’adoption de la Déclaration de Nouakchott renforce encore cette dimension symbolique et stratégique. Elle associe désormais le nom de la capitale mauritanienne à une nouvelle dynamique régionale en faveur de l’investissement, de l’innovation et de la souveraineté sanitaire.
Quel message souhaitez-vous adresser aux partenaires techniques et financiers, ainsi qu’aux acteurs du secteur privé, afin de maintenir la dynamique créée par ce Forum et de transformer les engagements en actions concrètes ?
Le message que je souhaite leur adresser est un message de mobilisation, mais également de responsabilité collective.
Les besoins sont clairement identifiés, les priorités sont désormais partagées et une feuille de route commune a été adoptée. Nous devons donc dépasser le stade des déclarations d’intention et nous engager dans la structuration de projets concrets, viables et durables.
Aux partenaires techniques, nous demandons de poursuivre leur accompagnement dans le renforcement des capacités, la réglementation, la formation, la recherche et la préparation aux urgences sanitaires. Aux institutions financières, nous demandons de concevoir des instruments mieux adaptés aux réalités de l’industrie pharmaceutique et des systèmes de santé africains. Aux entreprises et aux investisseurs, nous lançons un appel à investir dans la production locale, les partenariats industriels, les transferts de technologies et les chaînes de valeur régionales.
Le CIDC restera pleinement mobilisé pour faciliter ces partenariats, rapprocher les acteurs et contribuer à la transformation des engagements pris à Nouakchott en résultats concrets pour nos populations.
Notre conviction est claire : investir dans la santé, c’est investir dans la stabilité, la compétitivité et l’avenir de nos pays. Nouakchott doit être non pas l’aboutissement d’un processus, mais le point de départ d’une nouvelle dynamique régionale.
Les engagements relatifs à la convergence réglementaire, à la production locale, aux financements innovants, au transfert de technologies et au mécanisme périodique de suivi sont directement repris de la Déclaration de Nouakchott.

