Propos recueillis par Albert SAVANA

Docteur Dimitri Sanga Directeur du bureau sous –régional Afrique de l’ouest de la commission économique pour l’Afrique (Cea)

« La transformation structurelle des économies africaines est la clé de l’émergence »

Dans l’entretien exclusif accordé à Financial  Afrik, Dr Dimitri Sanga, Directeur du bureau sous régional Afrique de l’ouest de la commission économique des Nations-Unies pour l’Afrique (Cea), aborde entre autres l’enjeu crucial de la transformation structurelle des économies africaines. Le nouveau paradigme de la Cea repose désormais sur cette option qui privilégie l’approche du développement par la promotion des chaines de valeur, du secteur manufacturier et des services.

 

Pouvez-vous nous expliquer d’emblée la stratégie de la Cea en Afrique de l’ouest ?

Ecoutez, notre action dépend de  la stratégie continentale de la CEA. Elle consiste essentiellement à pousser nos pays à aller vers la transformation structurelle de leurs économies. Nous nous sommes rendu compte qu’au cours de la dernière décennie, nous avons eu des taux de croissance impressionnants en Afrique comparativement à ce qui se passe dans les autres régions du monde. Certains pays comme la Côte-d’Ivoire ont même frôlé les 10% .Parmi les dix économies les plus dynamiques au monde on retrouvait pas moins de sept pays africains. Il ya lieu de s’en réjouir car de tels résultats ne s’obtiennent pas dans le vide .Cela ne tombe jamais du ciel. Il y’a d’abord une discipline macro -économique de la part de nos ministres des finances .Ils ont bien analysé les déficits budgétaires .Ceux qui ont une bonne politique monétaire ont pu accéder à la croissance .D’un autre coté nous sommes un continent bien doté en matières premières .Malheureusement les prix sont déterminés sur la marché mondial. Donc nous avons eu une embellie  car les pays émergents asiatiques ont eu un appétit pour les matières premières africaines. Résultat, les prix étaient bons  et la plupart des pays bien dotés en pétrole, cuivre et uranium, ont pu profiter de cette embellie. Reste à faire en sorte que ces taux de croissance se reflètent dans l’amélioration des conditions de vie des populations. L’objectif  n’est pas encore atteint même si la pauvreté a beaucoup reculé. Nous avons dans ce continent une population assez jeune (près de 60 %) et ces jeunes disent qu’ils n’ont pas d’emploi. Au sein de la CEA, nous avons mené une étude et nous avons découvert que c’est parce que cette croissance était essentiellement basée sur l’exportation, l’exploitation de matières premières brutes. Avec une faible utilisation de machines, donc très peu de gens sont employés. Quand bien même la croissance est au rendez-vous, non n’a pas créer suffisamment  d’emplois, donc pas suffisamment de revenus. L’éducation la santé et les autres secteurs sociaux n’ont donc pas reçu assez d’investissments.Donc le nouveau paradigme de la Cea, c’est bien la transformation structurelle de nos économies. Il faut donc diversifier nos économies .Tenez dans la plupart des pays africains l’économie est basée sur deux ou trois matières premières. Cela peut –être le pétrole, l’uranium ou le cuivre .Lorsque les prix sont bons sur le marché international, cela entraîne la croissance, le cas contraire, c’est la récession. De plus, nous voulons que les Etats puissent partir des investissements massifs dans le secteur primaire  et aller vers les secteurs secondaire et tertiaire, soit dans les services ou le secteur manufacturier. L’urgence est donc de développer l’industrie délaissée dans les années 80 et 90 avec les célèbres programmes d’ajustement structurel. Donc qu’on industrialise les pays, qu’on diversifie et qu’on ne se limite point à produire des tomates ou des ignames. Il faut veiller à les transformer  de manière à exploiter toute la chaine de valeurs afin de vendre des produits finis .L’idée est d’ajouter de la valeur à ces produits africains et  de générer des revenus.

 

Alors quels sont les nouveaux mécanismes de financement identifiés notamment la notion d’alignement des interventions chère à la Cea ?

Oui nous disons qu’il faut que les pays fonctionnent  sur des bases de moyen et long terme. Les programmes d’ajustement structurel sont venus mettre de côté la planification. Nous sommes heureux de voir que la plupart des pays africains, notamment ouest-africains, ont retrouvé le chemin de la planification. Il s’agit de plans de long terme basés sur une vision pour chaque pays. On distingue l’émergence 2020 en Côte-d’Ivoire, le Plan Sénégal émergent, le Plan Gabon émergent, la vision 20 -35 au Niger, etc. .Le Burkina, la Gambie et la Guinée travaillent aussi sur des plans de développement. Lorsqu’on voit ces planifications, la Cea accompagne les pays africains  dans des analyses prospectives pour déterminer la vision. On la décline en des plans quinquennaux  qui iront vers la vision. Maintenant le nerf de la guerre c’est le financement. A la CEA, nous pensons que le continent n’a pas de problèmes de ressources pour financer  ces plans de développement. Généralement ce qui se passe c’est que quand ces pays ont fini de faire leurs plans, ils vont organiser des tables-rondes pour que les bailleurs de fonds prennent des engagements. Mais lorsqu’il s’agit de débourser, nous ne voyons pas les montants annoncés en premier lieu. Nous disons à nos Etats que les problèmes de développement sont des problèmes nationaux  et ce continent est bien dotés en ressources .Nous mettons à la disposition des pays africains une gamme de propositions notamment ce que nous appelons les financements innovants. Il s’agit aussi de mobiliser les ressources domestiques et de revoir tout le système de taxation .Comme vous le savez la pression fiscale de nos pays est très faible comparativement à ce qui se fait en Asie et en Europe. C’est un domaine dans lequel nous travaillons pour améliorer et élargir l’assiette fiscale. L’amélioration de la collecte au sein des douanes et des autres services de l’Etat est souhaitée .L’idée est de mobiliser suffisamment de ressources .C’est possible, on peut le faire .Nous avons une très grande marge de manœuvre étant donné la faiblesse de la pression fiscale dans les pays africains.

Et puis vous savez que l’Afrique de l’ouest regroupe des pays qui ont une grande diaspora installée en Amérique ou en Europe. Ces Africains ramènent sur le continent des milliards de dollars, plus que l’équivalent actuel de l’aide publique au développement. Les dernières statistiques font état de 52 milliards de dollars qui viennent en Afrique de la part des migrants. Au moment où l’aide publique au développement ne dépasse pas 48 milliards de dollars. Malheureusement, ces fonds massifs qui arrivent vont le plus souvent à la consommation. Ces fonds ne sont pas injectés dans des investissements ou autres projets structurants. Donc nous travaillons actuellement sur des propositions pour créer un institut des fonds  basé en Ile Maurice. L’idée est d’inciter les pays africains à réfléchir sur les moyens d’utiliser une partie de ces fonds envoyés par les migrants pour  investir. Pour certains pays, cet argent représente plus de 30 % du PIB ; C’est énorme. Il ya aussi d’autres propositions pour la mobilisation de ressources domestiques. C’est bien de mobiliser les ressources mais il faut aussi stopper l’hémorragie .Nous avons récemment démontré par une étude sur les flux illicites  financiers que l’Afrique perd près de 50 milliards de dollars par an sous forme d’évitements de taxes ou de redevances minières qui quittent illégalement le continent. C’est plus que ce qu’il nous faut pour financer tout le programme ambitieux du Nepad  en matière d’infrastructures. Nous ne voulons plus avoir des problèmes d’énergie, d’interconnexion ; etc. Mais il faut que les pays africains prennent des mesures en collaboration avec les pays du nord pour que nous puissions récupérer les fonds .De là nous aurons assez de ressources pour mettre dans les projets de développement .Les partenaires viendront pour combler le gap .De nos jours on cherche ailleurs 80 % du financement des projets pour 20 % de ressources domestiques .Il faut que cela soit l’inverse .Une manière d’avoir le contrôle sur nos projets de développement. Nous sommes heureux de voir que sur ce continent il y a des pays qui commencent à le faire. L’Ethiopie, le Rwanda ont notamment donné l’exemple.

Ya-t-il des motifs d’espoirs notamment pour l’Afrique de l’ouest au vu du tableau peu reluisant que présente le continent ?

A mon avis le tableau africain n’est pas sombre ou peu reluisant .Cela dépend de comment vous appréciez le verre à moitié vide ou à moitié plein. Nous avons un atout non négligeable aujourd’hui, c’est la jeunesse de notre population .Nous sommes déjà ici et maintenant l’avenir du monde .La production de biens suit la chaine de valeurs  et  sera la bouée de sauvetage. Etant donné que notre population est jeune si jamais nous faisons les bonnes prévisions  en étant capables d’investir dans l’éducation, la santé, c’est la clé du succès car ces jeunes africains seront la manufacture du monde .Dans cette chaine de valeurs prenons l’exemple de l’automobile, si on suit cette logique 80 % de la voiture sera réalisé en Afrique. Si par contre on n’investit pas pour l’essor de cette population jeune eh bien cela va devenir une bombe à retardement et ces jeunes deviendront des proies faciles qu’on va recruter dans des groupes terroristes qui viennent retarder l’Afrique. Aujourd’hui avec ce qui se passe dans la bande du Sahel les ressources initialement prévus pour le développement sont utilisées pour régler les questions de sécurité. Pas de développement sans sécurité .Tout est lié. Ce sont des défis sur lesquels nous travaillons d’arrache-pied .Les Chefs d’Etat et de gouvernement  sont aussi très  conscients de ces défis.