Par Dr Moussa K. Fall, Économiste, Cofounder & Dean Marselya Tech.
Compte tenu de la détérioration des fondamentaux macroéconomiques dans certains pays de la zone CEDEAO, il serait plus prudent de laisser s’opérer plus de convergence entre les économies et repousser l’adoption de l’Eco. En réadaptant les critères d’optimalité d’une zone monétaire aux dynamiques des économies de la zone CEDEAO, cette dernière est bien une zone monétaire optimale en devenir. L’intégration du Ghana et du Nigeria, quoique comportant des risques, quelque peu systémiques, participe de la crédibilité et de la volonté politique, essentielles pour une zone monétaire.
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La CEDEAO a pris date. En 2027, l’Eco sera officiellement la monnaie unique de la zone. Une grande étape vers une intégration économique et financière plus solide. À priori, c’est une bonne nouvelle pour la dynamique économique de la zone, malgré l’existence de risques systémiques que les économies africaines ne peuvent encourir, à ce stade de leur cheminement vers l’émergence. L’adoption d’une monnaie unique suppose au préalable une convergence des fondamentaux macroéconomiques des pays composants la zone monétaire. Il s’agit bien de la taille des économies, de leur position budgétaire, de la volatilité de leurs variables macroéconomiques, telles que l’inflation, la dette extérieure, par exemple. La maitrise des deux dernières, et la convergence des autres variables au sein de la CEDEAO seraient un bon point de départ pour mettre en place une monnaie unique, qui fera de la zone une puissance économique capable de relever les défis de la croissance et de l’emploi. Dès lors, naturellement, la question se pose de savoir si la CEDEAO constitue bien une zone monétaire optimale.
Manifestement, l’intégration du Ghana et du Nigeria dans la future communauté monétaire pose bien un défi. La taille deces économies, la volatilité de leurs taux d’inflation, et leur avantage quant à l’accumulation de réserves de change, sont autant de variables pouvant exercer une forte influence sur le fonctionnement des futures politiques monétaires à l’intérieurde la zone. Cependant, ces écarts observés entre les économiesdu Ghana et du Nigéria et celles des autres économies de la CEDEAO sont ceux que nous pouvons observer dans d’autreszones monétaires entre pays membres. Il y a une décennie de cela, l’économiste Joseph Stiglitz conseillait à l’Allemagne de quitter la zone euro. La faiblesse des autres économiescomparées aux performances de la sienne était un frein au bon fonctionnement de la zone monétaire, et ne garantissait pas une croissance optimale de part et d’autre.
Notons qu’il y a matière pour un groupe de pays se trouvant dans une même zone géographique, à créer une monnaie unique si les couts de transaction représentent un véritablefrein aux échanges intrarégionaux de biens et services. Lesystème de paiement panafricain a, en effet, été mis en place pour réduire notre dépendance au Dollar et à l’Euro quant aux paiements intrarégionaux. La possibilité de se passer de devises étrangères pour les pays africains constitue un pas important pour opérationnaliser l’accord de libre-échange continental.
Une réadaptation de la théorie des zones monétaires optimales au contexte africain appelle aussi à évoquer un second avantage à la création d’une monnaie commune, qui est celui de l’intégration des marchés financiers africains. Un marché financier unique, avec des flux de données transparentes, devrait mettre en relation les entrepreneurs et les acteurs financiers. La fin de la balkanisation des marches financiers africains encouragera la mobilité des facteurs de production au-delà du seul facteur capital.
Enfin, il y a une réelle volonté politique d’industrialisation des pays de la zone qui les conduit à s’engager dans des partenariats stratégiques avec des puissances étrangères. Cesdernières, en reconduisant le même schéma dans les différents pays participent à la diversification sectorielle en réduisant les écarts d’investissement dans des secteurs stratégiques, comme l’énergie et les infrastructures.
À la faveur des dynamiques économiques et financières de la zone que l’on vient d’évoquer, la CEDEAO peut êtreconsidérée comme une zone monétaire optimale en devenir. De là, l’intégration du Ghana et du Nigéria participe d’uneréelle volonté politique. Réunir tous les critères d’optimalité ne suffira pas pour faire de la zone une puissance économiquehomogène ; la volonté politique est essentielle pour la survie et la dynamique d’une zone monétaire. Avoir la mêmemonnaie que le Ghana et le Nigéria n’est pas sans risque pour les autres pays membres de la CEDEAO. Les deux premiers pourraient avoir à instaurer des contrôles des flux de capitaux sortants, par moment, et une gestion pointilleuse de l’inflation, au risque d’assister à une détérioration de leurs balances commerciales qui affectera de facto la monnaie commune.
Les chiffres de la dette extérieure, de l’inflation, et des taux directeurs au Ghana et au Nigeria en 2025, témoignent d’un écart fondamental entre les dynamiques économiques au sein de la CEDEAO. Avec une restructuration de la dette en cours, le taux directeur de la banque centrale du Ghana était de 25% en juillet 2025. À la même période, le Nigéria affichait un taux d’inflation de 21,9%, et un taux directeur de 27,5%. Ces taux directeurs particulièrement élevés étaient parfaitement justifiés pour ces deux économies au vu des taux d’inflation et des forts taux de dépréciation de leurs monnaies respectives. Dans la zone UMOA, les comptes publics et le niveau de la dette extérieure pour le Sénégal, par exemple, peuvent freiner significativement la dynamique de la convergence économique entre les états. La convergence économique entre les états est avant tout porté par les dynamiques d’investissement public et privé, et les perspectives d’amélioration du climat des affaires.
Il serait prudent et logique compte tenu des fondamentaux macroéconomiques, de repousser l’adoption de l’Eco ; tout en espérant que les velléités de diversification sectorielles encouragées par les investissements directs étrangers, les réformes institutionnelles, et la redynamisation du commerce intrarégionale permettront un début de convergence significative de toutes les économies de la CEDEAO dans lesquatre prochaines années. Il ne faut en aucun cas, envisager l’Eco sans le Nigéria et le Ghana. Les questions techniques peuvent être abordées avec plus de sérénité. L’épargne et l’investissement seront les principaux garants de la zone monétaire (liquidité bancaire, investissements directs étrangers, et investissement public et privé national), plus ils seront massifs dans les pays respectifs, les taux de change flexibles seront inutiles. Les risques de change seront moindres, et nous aurons plus de maitrise sur l’inflation et les taux d’intérêt dans la zone.
Il faut, en outre, créer, un fonds communautaire de stabilisation, logeait dans trois principales banques centrales (BCEAO, BEAC, et Autre) qui devront jouer les premiers rôles dans la future adoption de l’Eco. Une troisième banque centrale doit regrouper les autres pays hors BEAC et BCEAO. La coordination des objectifs des politiques monétaires entre ces trois structures sera essentielle pour maintenir la dynamique et l’homogénéité des économies de la zone.

