12016491_1053668647976982_1807257146_nIl est de loin, l’un des grands pourfendeurs du franc CFA. Kako Nubukpo, Directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), ne lâche pas du lest. A quelques heures de l’ouverture de la réunion biannuelle des ministres des Finances et des gouverneurs des banques centrales de la zone Franc à Abidjan, Financial Afrik a rencontré cet économiste Togolais, ancien ministre de la Prospective et de l’Evaluation des Politiques Publiques de son pays. « Il faut en finir avec ce système de change fixe », lance le leader du CFA-exit, qui « ne partage pas l’analyse de ceux qui pensent que le franc CFA s’inscrit dans une sorte de complot français contre l’Afrique ». Exclusif !

 


Vous êtes l’un des grands pourfendeurs du Franc CFA qui n’est plus à présenter. Pourquoi tant d’intérêts pour ce débat que vous posez depuis environ 10 ans déjà ?


Comme vous le savez, j’ai démissionné en 2003 de la BCEAO alors que j’y étais chef de service, parce que j’étais en désaccord avec l’orientation de la politique monétaire au sein de la zone Franc. Quinze ans après, rien n’a fondamentalement changé, de mon point de vue. Je pense toujours, à l’instar des économistes keynésiens dont je revendique la proximité, que la monnaie n’est pas neutre dans l’économie. La monnaie, notamment via le crédit, peut avoir un impact positif sur la croissance économique et la création d’emplois. Je respecte cependant ceux qui ne pensent pas comme moi, ceux qui estiment, à l’instar des monétaristes, dont beaucoup de mes ex-collègues mais néanmoins amis de la BCEAO, que la monnaie est neutre. Vous savez, la science avance à coup de controverses et je trouve sain que les économistes africains puissent débattre sereinement des orientations des politiques publiques mises en œuvre sur le continent africain.


 Le président ivoirien Alassane Ouattara a affirmé lundi à Abidjan, en marge de la conférence des chefs d’état de l’UEMOA, que le franc CFA se porte bien. Peut-on dire que les lignes ne bougent pas, et ne vont pas bouger ce vendredi à Abidjan à la réunion périodique des ministres de l’économie et des finances de la zone CFA, après l’épisode de Yaoundé en 2016 ?


 

Le Président Ivoirien Alassane Ouattara est dans son rôle de Chef d’Etat de la première puissance économique de la zone UEMOA, qui plus est ancien Gouverneur de la BCEAO, lorsqu’il rassure les populations sur la santé du FCFA. Son objectif est de ne pas alarmer les opérateurs économiques, car il y a toujours un risque de « prophétie auto réalisatrice » en matière monétaire : en effet, les déclarations alarmistes peuvent susciter des sorties de capitaux qui peuvent affaiblir à leur tour la monnaie et valider ex post ces mêmes prévisions alarmistes. C’est pour cela que mes propos sur la monnaie visent rarement la conjoncture et s’attachent à s’inscrire dans une dynamique structurelle.

Je pense fondamentalement que la monnaie a un impact sur la production via le crédit. L’actuelle zone Franc est un espace de répression monétaire où le ratio du crédit par rapport au PIB plafonne à 23 %, contre 100 % dans la zone euro et 150 % en Afrique du Sud. En d’autres termes, le crédit n’est pas suffisant dans la zone Franc pour impulser la transformation structurelle des économies de cette zone, soit parce que l’accès est impossible, notamment dans les zones rurales, soit parce que les taux d’intérêt pratiqués sont prohibitifs pour les opérateurs privés. Soit enfin parce que les Etats se sont liés les mains en acceptant que les banques centrales de la zone ne les financent plus directement (depuis septembre 2002 pour les Etats de l’UEMOA). De ce fait, alors que les taux directeurs des banques centrales sont atour de 2,5% dans la zone Franc, les Etats empruntent sur le marché financier à plus de 6,5%, soit une charge nette de 4 points de pourcentage. Rapportés aux centaines de milliards en jeu, je peux vous dire que le service de la dette de nos Etats s’en ressent fortement. Or, dans le même temps, la banque centrale américaine (la FED) et sa consœur de la zone euro (la BCE), se livrent depuis dix ans à des politiques monétaires dites « non conventionnelles » (le Quantitative Easing, Ndlr), qui se traduisent par un afflux sans précédent de liquidités dans les économies du Nord, où les taux d’intérêt sur le crédit octroyés aux entreprises et aux ménages frôlent zéro %, contre dix % en moyenne dans la zone Franc. Cherchez l’erreur !


Vous avez rédigé un ouvrage intitulé « Sortir de l’Afrique de la servitude monétaire : A qui profite le franc CFA ? », en collaboraton avec d’autres économistes de renom. Dites-nous, professeur, à qui profite le franc CFA, et pourquoi cette interrogation ?


Pour la zone Franc, je crois qu’on peut parler de servitude monétaire volontaire. Ce sont les gouvernements africains eux-mêmes qui acceptent les règles du jeu monétaire. Et cette acceptation est en fait une soumission volontaire. Je ne partage pas l’analyse de ceux qui pensent que le franc CFA s’inscrit dans une sorte de complot français contre l’Afrique. Les gouvernements de la zone CFA ont un intérêt personnel à rester dans les mains du Trésor français. Les facilités qu’offre cette zone en matière d’importation de biens de consommation, en matière de transfert des capitaux vers le reste du monde, incitent à privilégier une économie réelle extravertie au détriment d’une économie monétaire de production. Car, rappelons-le: pour que nos banques centrales puissent créer un franc CFA, il faut qu’elles aient en réserve auprès du Trésor à Paris 20% de cette somme sous forme de devises. Et pourtant, les montants déposés ont largement dépassé ce ratio de 20% et tournaient autour de 90% durant la décennie écoulée. On aurait dû utiliser cette marge de manœuvre pour financer les grands investissements structurants au sein de notre zone, dans le souci de diversifier la base productive. Au lieu de cela, nous sommes restés dans une mono-spécialisation primaire, illustrée par la forte dépendance des pays de la CEMAC vis-à-vis du pétrole. Résultat des courses, on se retrouve à craindre une nouvelle dévaluation du franc CFA car le retournement du cycle des matières premières comme le pétrole, le cacao, etc., nous met dans une situation de pénurie de devises ! C’est l’histoire de la cigale et de la fourmi…


Toutefois, bon nombres d’analystes estiment que cette monnaie est un vecteur de stabilité, une devise forte dont les pays africains ont besoin pour leurs importations.


Je ne partage pas cette analyse. En fait, notre monnaie en étant arrimée à l’euro, est une monnaie relativement forte, elle est surévaluée par rapport aux structures de nos économies. Il n’est nul besoin d’être un grand économiste pour comprendre que lorsqu’une monnaie est forte, elle permet d’acheter à l’extérieur, via les importations, des biens. Impossible dans ces conditions d’imaginer produire sur place ce qui est relativement peu coûteux d’importer. Impossible dans ces conditions de reproduire ce que la plupart des économies émergentes du sud -est asiatique ont su faire en leur temps. Ces économies se sont développées en marchant sur deux jambes. Le Japon l’a fait à la sortie de la guerre, la Corée du Sud l’a fait quelques décennies plus tard avec le succès qu’on lui connaît, certains pays d’Amérique latine l’ont fait avec plus ou moins de succès. A chaque fois, ces pays ont su combiner avec intelligence, une politique monétaire indépendante et souple avec une politique budgétaire. Ce policy mix, cette combinaison simultanée de l’arme budgétaire et l’arme monétaire, est la clé d’une souveraineté d’une politique économique qui a permis de remonter les filières, de passer d’une production relativement simple à faible valeur ajoutée à des productions de produits de plus en plus sophistiqués à forte valeur ajoutée. On a bien vu avec le cas de la Grèce, qu’une économie faible avec une monnaie forte n’a aucune chance de s’en sortir. Et c’est exactement la situation dans laquelle se trouvent les pays de la zone CFA. Nous restons cantonnés dans un système d’économies extraverties.


Que proposeriez-vous donc, au plan monétaire, si nos chefs d’Etat décident de s’affranchir de cette « servitude » ?


Les 15 Etats de la zone Franc et les deux principales banques centrales de la zone que sont la BCEAO et la BEAC, et pourquoi pas le Trésor français, doivent accepter de se mettre autour d’une table et de tout reconsidérer.  Il faut en finir avec ce système de change fixe, nous devons avoir une monnaie commune dont le taux de change évoluerait en fonction d’un panier de devises, comme l’euro bien sûr, mais aussi le dollar ou encore le yen et pourquoi pas le Yuan, la devise de la Chine, pays avec lequel nos relations commerciales sont toujours plus importantes. Par son lien de fixité avec l’euro, l’évolution du franc CFA est uniquement déterminée par les événements au sein de la zone euro, alors qu’elle ne devrait l’être que par la conjoncture au sein de la zone Franc. A l’heure actuelle, du fait de la dévaluation de 50% du Naira, la monnaie nigériane, et la dépréciation du Cedi ghanéen (40% en un an), les économies de l’UEMOA se retrouvent dans une situation paradoxale de réévaluation mécanique du franc CFA, et ceci est nuisible à leurs exportations vers le Nigeria et le Ghana. Nous pourrions imaginer un tunnel monétaire dans lequel le franc CFA pourrait évoluer en fonction de sa propre conjoncture économique. Une fluctuation, à la hausse comme à la baisse autour d’un cours pivot permettrait un assouplissement monétaire. Cela permettrait de donner plus de compétitivité prix à nos produits à l’exportation. Acquérir une telle compétitivité est vital. C’est elle qui nous permettrait de doper notre croissance, de diversifier nos économies, d’être moins extravertie et surtout, de créer des emplois…


Propos recueillis par Nephthali Messanh Ledy

Ce contenu pourrait également vous intéresser