imageEn marge de la semaine économique africaine tenue à Addis Abeba, du 31 mars au 6 avril, Financial Afrik a réalisé un entretien croisé exclusif entre Carlos Lopes et Ha-Joon Chang. Respectivement Sécrétaire général exécutif de la Commission économique africaine et professeur à Cambridge, ces deux économistes se rejoignent sur le rôle moteur de l’Etat dans les politiques de développement.

Financial Afrik: monsieur Ha-Joon Chang, vous êtes auteur à succès de plusieurs best -sellers dont «Kicking Away the Ladder» et «23 choses qu’on ne vous dit pas sur le capitalisme». Comment doit s’opérer la transforma- tion et le développement de l’Afrique?


 

imageHa-Joon Chang: Il y a pratiquement très peu de pays qui sont parvenus à se développer sans industrialisation. Il y a peut être les paradis fiscaux comme Liechtenstein et Monaco. Ou encore le Qatar et ses gisements gaziers. Pour l’Afrique, l’industrialisation est nécessaire. Cela passe par le développement de la technologie, des connaissances et la mise en place de modèles tenant en compte de la problématique du changement climatique. Les pays africains devront avoir confiance en eux même et mettre en place leurs propres visions. Il n’y a pas de modèle unique applicable à un continent aussi vaste que l’Afrique. L’expérience des pays industrialisés montre que l’Etat a toujours joué un rôle clé en concertation avec le secteur privé et les organisations syndicales. L’Afrique, ce continent de leadership dans les années 60, terre de Nkrumah et de Fanon, doit penser par elle-même et tracer sa voie en tenant compte des contraintes introduites par les traités bilatéraux et multilatéraux. J’ai coutume dire que l’OMC est le meilleur ami des dirigeants paresseux des pays en développement.

 


Financial Afrik: monsieur Lopes, L’Afrique peut-elle mettre en place sa propre vision et son système de protectionnisme compte tenu des règles strictes de l’OMC?


imageCarlos Lopes: Ce n’est pas que nous ne pouvons pas nous industrialiser mais nous ne pouvons pas appliquer le protectionnisme de nos jours comme le firent les pays développés à l’époque. Les accords globaux et régionaux ont changé le contexte mondial. Mais il y a toujours de la place pour opérer des choix stratégiques. Nous pouvons pratiquer un protectionisme intelligent en tournant les règles en notre faveur, en sortant de l’attitude paresseuse évoquée par Chang. Par exemple, nous pouvons créer beaucoup d’opportunités en offrant des préférences accrues dans le cadre du marché intégré africain. Dans cette optique, nous devons ffinalisée nos traités avant de penser à signer des accords de partenariat partiels accordant plus de faveurs à nos partenaires extérieurs. Notre priorité devrait être d’augmenter le commerce intra-africain. Cela passe, comme a dit Chang, par la confiance en soi. Notre industrialisation doit bien sûr être différente. L’industrialisation par les écrans plasmas n’est pas celle de la sidérurgie. Notre avantage est que nous pouvons apprendre du passé. C’est pourquoi le livre de Chang sur l’industrialisation verte de l’Afrique, qui vient s’ajouter à 7 rapports de la CEA sur le sujet, nous offre un cadre pertinent d’analyse et d’action.


Monsieur Chang, l’Afrique peut- elle rééditer l’expérience de l’Asie en matière d’industrialisation ?


Chang: La courte réponse est «pourquoi pas»? La longue réponse est de considérer l’Afrique dans sa diversité, son potentiel extraordinaire, ses ressources et son énorme potentiel humain. Par son profil et sa densité démographique, des pays comme le Rwanda et le Burundi ressemblent fort à la Corée. La Namibie, son immense territoire, ses ressources minérales et sa population de seulement de 2 millions d’habitants, est différente. Chaque pays doit trouver son propre modèle. La Finlande est le dernier pays européen à connaître la famine. Ce petit pays a commencé d’abord par couper des arbres et vendre le bois avant de développer une expérience industrielle électronique exemplaire.

 


Financial Afrik: Vous êtes décrit comme un économiste plutôt hétérodoxe. Vous voilà dans un continent  bon élève des économistes orthodoxes qui dominent à la Banque Mondiale et au FMI. ..


 

Chang: Le terme est relatif. Certainement, la périphérie est souvent plus orthodoxe que le centre. Cela dit, je pense que l’Afrique n’a rien gagné de 20 ans d’ajustements structurels. Durant la politique de la substitution des exportations dans les années 60 et 70, le PIB par tête d’habitant a connu une croissance de 1,6% en moyenne par an. Sur les trente dernières années et même en incluant les dix années de boom des matières premières, cet accroissement du PIB/hbt a été de 0,2% par an. Cela veut dire qu’en trente ans, ce ratio ne s’est accru que de 6%, soit ce que fait la Chine en 6 mois. Il est largement prouvé que les leçons de la Banque Mondiale n’ont pas marché en Afrique. Je me réjouis qu’il y ait de nouvelles manières d’envisager le développement comme c’est le cas ici avec la CEA.

 


Financial Afrik: monsieur Lopes, estt-ce que le projet de libre-échange présenté depuis juillet 2015 s’inscrit dans ce changement de l’approche du développement ?


 

Lopes: Tout à fait, il s’agit d’une avancée importante. Au delà, nous pensons qu’il faut changer l’image véhiculée sur l’Afrique par la vision main stream. C’est dans ce cadre, que nous avons travaillé sur une nouvelle approche de la corruption basée sur les chiffres plutôt que sur la perception qui nous est servie jusqu’ici par certaines officines. Il y a plusieurs exemples qui montrent que la description de la réalité de l’Afrique est biaisée. Par exemple, la révision de nos comptabilités nationales selon les dernières normes montre dans certains pays que le PIB était sous-évalué de 20%. La maîtrise des données statistiques s’avère indispensable dans la marche vers le développement.

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Chang: s’agissant de la perception, l’on sait qu’avant la crise financière de 2008, l’Islande faisait partie des 5 pays les moins corrompus selon les classements internationaux. Le premier ministre de ce pays qui a mené une libéralisation contestée, cause de sa disgrâce, est devenu le directeur de publication du premier quotidien de ce pays. En tout cas, je n’ai jamais vu un pays en développement où le premier ministre est devenu directeur de journal.

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Lopes: La maîtrise des statistiques et des données est essentielle dans la maîtrise de la narration et de l’image. Notre rapport sur la corruption que nous présentons dans le cadre de cette semaine africaine du développement va au delà de ce qu’une organisation comme Transparency International fait jusque-là pour présenter des chiffres basés sur plusieurs recoupements sur le terrain. Plusieurs instruments comme l’indice de la compétitivité et bien d’autres méritent d’être revus avec plus d’objectivité.


 

Monsieur Chang, si vous avez un dernier mot adressé à l’Afrique ?


 

L’Afrique doit penser par elle même et ne pas suivre aveuglement les organismes comme la Banque Mondiale, le FMI et les écoles anglo-saxonnes en général.


 

Propos recueillis par Adama Wade à Adis Abeba

 

 

 


 

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