Par Raphaël NKOLWOUDOU, Docteur en droit (PhD – Université Paris Cité), Contract Manager chez Teragone Solutions, Paris, France.
Pendant des décennies, le transfert d’argent vers l’Afrique était synonyme de Western Union, RIA ou de MoneyGram. Aujourd’hui, l’expatrié qui souhaite envoyer de l’argent à sa famille peut utiliser en quelques secondes TapTap Send, Remitly, WorldRemit, LemFi, Sendwave ou d’autres Fintech spécialisées.
Les transferts de fonds des diasporas africaines constituent aujourd’hui l’un des premiers flux financiers vers le continent, dépassant dans plusieurs pays les investissements directs étrangers ou l’aide publique au développement. Selon les estimations de la Banque mondiale, les remises migratoires vers les pays à revenu faible et intermédiaire ont continué de croître en 2025, tandis que l’Afrique subsaharienne demeure l’une des principales régions bénéficiaires. Ces flux représentent chaque année plusieurs dizaines de milliards de dollars et constituent une source essentielle de revenus pour des millions de ménages, finançant l’alimentation, la santé, l’éducation et l’investissement dans de petites activités économiques. La baisse des coûts de transfert grâce aux Fintech et au mobile money a renforcé cette dynamique, même si l’Afrique reste la région du monde où les frais de transfert demeurent parmi les plus élevés. Pour les banques centrales africaines, ces remises représentent également un enjeu macroéconomique majeur, car elles contribuent à l’approvisionnement en devises et à la stabilité des balances de paiement.
À première vue, l’opération de transfert paraît simple : un utilisateur en France envoie 200 euros depuis son smartphone et son parent reçoit quelques instants plus tard l’équivalent en francs CFA sur son compte Orange Money ou sur son compte bancaire.
Pourtant, derrière cette apparente simplicité se cache une ingénierie juridique, financière et réglementaire d’une grande complexité. Une seule opération implique souvent plusieurs contrats, plusieurs établissements financiers, plusieurs juridictions et parfois deux banques centrales.
La vraie question n’est donc pas de savoir comment l’argent voyage, mais plutôt : qui porte le risque, qui contrôle le change et qui répond devant le régulateur ?
Derrière un simple transfert, une chaîne d’acteurs
Prenons un exemple concret : Alice, installée en France, envoie 200 euros via TapTap Send à sa sœur vivante à Ebolowa. Le transfert mobilise généralement :
• l’expéditeur ;
• la Fintech ;
• une ou plusieurs banques partenaires ;
• un opérateur Mobile Money ou une banque réceptrice ;
• les autorités de régulation ;
• la banque centrale du pays de destination.
La bénéficiaire ne voit qu’une notification sur son téléphone.Mais en arrière-plan, plusieurs relations contractuelles fonctionnent simultanément.
Premier niveau : le contrat entre l’utilisateur et la Fintech
Lorsque Alice accepte les conditions générales de TapTap Send, elle conclut un contrat de services de paiement.
La Fintech s’engage à :
• recevoir les fonds débités de la CB ;
• exécuter l’ordre de paiement ;
• appliquer un taux de change déterminé ;
• informer Alice sur les frais ;
• protéger les données personnelles d’Alice ;
• respecter les obligations de lutte contre la fraude.
Alice s’est au préalable engagée à :
• fournir une identité authentique ;
• justifier l’origine des fonds lorsque cela est demandé ;
• ne pas utiliser le service à des fins illicites.
En Europe, cette activité est encadrée notamment par la directive PSD2 relative aux services de paiement, qui impose un régime d’agrément, de contrôle prudentiel et de protection des utilisateurs.
Deuxième niveau : la relation entre la Fintech et sa banque
Contrairement à une idée répandue, une Fintech de transfert n’est généralement pas une banque. Elle doit donc travailler avec des établissements bancaires partenaires chargés de conserver les fonds collectés et de participer aux opérations de règlement.
Lorsque Alice instruit TapTap Send de débiter la somme de 200 euros de sa CB :
• la Fintech collecte les fonds ;
• ceux-ci sont déposés sur des comptes dédiés ;
• les fonds du client sont séparés des fonds propres de la société ;
• la Fintech ne peut pas les utiliser librement pour son activité commerciale.
Cette séparation constitue l’un des piliers de la protection des utilisateurs.
Troisième niveau : la relation entre la Fintech et le Mobile Money
La révolution africaine des paiements tient dans une expression : monnaie électronique (MPesa – terme crée par Safaricom, opérateur de téléphonie et pionnier du business model). Au lieu d’obliger le bénéficiaire à se rendre dans une agence physique, la Fintech peut créditer directement le compte mobile du destinataire :
• un compte Orange Money ;
• un compte MTN Mobile Money ;
• un portefeuille Wave ;
• ou un compte bancaire.
Pour cela, elle conclut des partenariats techniques et commerciaux avec les opérateurs concernés. Ces contrats prévoient :
• les modalités de règlement ;
• les commissions ;
• les obligations de conformité ;
• les responsabilités en cas d’erreur ;
• les délais de crédit ;
• les mécanismes antifraude.
En réalité, la Fintech n’a généralement pas un accès direct au portefeuille du bénéficiaire. Elle passe par des infrastructures locales autorisées.
L’argent traverse-t-il réellement la frontière ?
Pas toujours. C’est l’un des secrets de l’industrie du transfert international. Historiquement, les opérateurs ont souvent utilisé un système de préfinancement. Prenons un transfert de France vers la Côte d’Ivoire. La Fintech collecte 200 euros en France.Parallèlement, son partenaire ivoirien dispose déjà de liquidités en francs CFA. Le bénéficiaire reçoit immédiatement son argent tandis que les compensations financières entre les partenaires sont réalisées ultérieurement. Le système est comparable au fonctionnement de chambres de compensation. Ce n’est pas nécessairement le même euro qui quitte Paris pour devenir un franc CFA à Abidjan.
Le rôle de la BCEAO dans l’UEMOA
Dans la zone UEMOA, les opérations de monnaie électronique sont encadrées par la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Les établissements de monnaie électronique et les établissements de paiement sont soumis à des textes spécifiques relatifs aux systèmes de paiement et à l’émission de monnaie électronique.
La BCEAO supervise notamment :
• les systèmes de paiement ;
• les établissements de paiement ;
• les établissements de monnaie électronique ;
• les règles de change ;
• les mécanismes de surveillance des flux financiers.
La banque centrale n’intervient pas dans chaque transfert individuel, mais elle fixe les règles du jeu pour l’ensemble des acteurs.
Le cas particulier du Cameroun et de la CEMAC
C’est ici que la situation devient particulièrement intéressante.Les utilisateurs de TapTap Send, Remitly ou WorldRemit ont constaté depuis plusieurs années qu’un transfert vers le Cameroun pouvait être sensiblement plus long que vers certains pays de l’UEMOA. Ce phénomène ne s’explique généralement pas par une défaillance technologique. Il résulte principalement de l’évolution du cadre réglementaire de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC).
La zone CEMAC regroupe :
• le Cameroun ;
• le Gabon ;
• le Congo ;
• le Tchad ;
• la République centrafricaine ;
• la Guinée équatoriale.
La zone est placée sous l’autorité de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), tandis que la supervision bancaire est assurée par la COBAC.
Pourquoi les retards sont plus fréquents au Cameroun ?
Depuis plusieurs années, la BEAC a renforcé le contrôle des opérations en devises.
L’objectif est double :
• lutter contre les flux financiers illicites ;
• préserver les réserves de change de la sous-région.
Le régulateur cherche à s’assurer que les devises qui entrent dans la zone franc d’Afrique centrale soient correctement identifiées, déclarées et tracées. Or l’essor des Fintech a fait émerger des modèles de compensation très rapides qui ne correspondent pas toujours à la logique traditionnelle des transferts bancaires internationaux.
La question posée par les autorités est simple :
Comment s’assurer que les devises ayant permis de créditer un portefeuille Mobile Money au Cameroun ont effectivement été introduites et comptabilisées dans le système financier de la CEMAC ? C’est là que naît la tension entre innovation et souveraineté monétaire.
Pourquoi un transfert instantané peut devenir un transfert retardé
Autrefois, la Fintech pouvait souvent s’appuyer sur des mécanismes de préfinancement permettant un paiement quasi instantané. Aujourd’hui, plusieurs niveaux de contrôle peuvent intervenir :
Contrôle de la Fintech
Vérification :
• de l’identité de l’expéditeur ;
• du pays de résidence ;
• de l’origine des fonds ;
• des listes de sanctions internationales.
Contrôle du partenaire local
Vérification :
• de la cohérence économique de l’opération ;
• du profil du bénéficiaire ;
• de la fréquence des transferts ;
• du respect des règles internes de conformité.
Contrôle réglementaire
Certains montants ou profils de risque peuvent déclencher :
• un examen manuel ;
• une demande de justificatifs ;
• une suspension temporaire ;
• une revue de conformité approfondie.
Le transfert sort alors du circuit automatisé. Quelques secondes peuvent devenir plusieurs heures. Quelques heures peuvent devenir plusieurs jours.
Le Mobile Money camerounais n’est pas une banque
Un point souvent méconnu mérite d’être souligné. Orange Money Cameroun ou MTN Mobile Money ne sont pas juridiquement des banques. Ils opèrent dans un cadre réglementaire spécifique impliquant :
• un établissement financier partenaire ;
• des comptes de cantonnement ;
• la supervision de la COBAC ;
• le contrôle de la BEAC.
Ainsi, lorsqu’un bénéficiaire reçoit un SMS indiquant « Vous avez reçu 125 000 FCFA », plusieurs institutions ont potentiellement participé à l’opération.
Le rôle central de la réglementation des changes
Le principal enjeu juridique n’est pas le paiement lui-même.C’est l’opération de change.
Dans notre exemple :
• l’expéditeur remet des euros ;
• le bénéficiaire reçoit des francs CFA.
Il existe donc un échange de devises. La Fintech doit être capable d’apporter la preuve :
• de l’origine des fonds ;
• de l’identité des parties ;
• de la licéité de l’opération ;
• du respect des règles de change applicables.
Ces exigences sont de plus en plus surveillées tant en Europe qu’en Afrique.
Le risque majeur : le blanchiment de capitaux
Les autorités ne craignent pas principalement les transferts familiaux. Elles craignent que ces infrastructures servent à :
• blanchir des fonds ;
• contourner des sanctions ;
• financer des activités criminelles ;
• organiser des circuits de fraude.
C’est pourquoi les Fintech doivent mettre en place :
• des procédures KYC (Know Your Customer) ;
• des contrôles AML (Anti-Money Laundering) ;
• des mécanismes de surveillance des transactions ;
• des déclarations d’opérations suspectes.
Un utilisateur qui effectue cinquante transferts de faible montant vers différents bénéficiaires peut parfois susciter davantage d’attention qu’un simple transfert familial de quelques centaines d’euros.
Qui est responsable lorsqu’un transfert n’arrive pas ?
Supposons que :
• TapTap Send ait débité Alice résidant en France qui vire 200 € à sa sœur au Cameroun ;
• La sœur attend l’argent, l’argent n’arrive pas.
Le consommateur se retournera généralement contre la Fintech.La Fintech assumera alors l’obligation de démontrer :
• soit qu’elle a correctement exécuté l’opération ;
• soit que le blocage provient d’un partenaire ;
• soit qu’une obligation réglementaire impose une vérification complémentaire.
Ensuite, selon les conventions conclues entre acteurs, des recours contractuels pourront être exercés entre la Fintech, la banque partenaire et l’opérateur Mobile Money.
La véritable bataille : vitesse contre souveraineté monétaire
L’innovation technologique a déjà gagné. Aujourd’hui, la plupart des Fintech sont capables d’envoyer l’information de paiement en quelques secondes. La question centrale est désormais réglementaire :
• Qui contrôle le flux de devises ?
• Qui surveille l’opération de change ?
• Qui porte la responsabilité juridique ?
• Qui protège les réserves monétaires de la zone CFA ?
En UEMOA comme en CEMAC, les banques centrales cherchent à répondre à ces questions tout en permettant l’essor de l’inclusion financière.
Conclusion
L’époque où Western Union détenait presque un monopole sur les transferts vers l’Afrique est révolue. Mais les intermédiaires n’ont pas disparu ; ils se sont multipliés.
Derrière un euro envoyé depuis Paris vers Abidjan ou Douala se trouvent désormais un établissement de paiement européen, une banque dépositaire, un opérateur Mobile Money, une infrastructure de compensation, un dispositif de contrôle du change, des cellules de lutte contre le blanchiment et une banque centrale.
Le paradoxe est que la technologie permet aujourd’hui un transfert quasi instantané. Pourtant, au Cameroun notamment, le bénéficiaire peut parfois attendre plusieurs heures ou plusieurs jours avant d’être crédité. La raison est simple : le véritable défi n’est plus de faire circuler l’information, mais de concilier trois exigences parfois contradictoires :
• l’instantanéité voulue par les Fintech ;
• la sécurité exigée par les régulateurs ;
• la souveraineté monétaire défendue par les banques centrales.
Au fond, le métier d’une Fintech de transfert n’est plus seulement de déplacer de l’argent. C’est de réussir à faire dialoguer, en temps réel, les règles européennes, les opérateurs africains, les banques commerciales, les dispositifs de lutte contre le blanchiment et les autorités monétaires, afin qu’un euro envoyé à Paris puisse devenir un franc CFA légalement utilisable à Douala, Abidjan ou Dakar.

