Par Aboubakr Kaira Barry, CFA, Directeur général de Results Associates, et Président de Omou Financial Literacy Center, Bethesda, MD, États-Unis
Le Financial Times, dans un article du 13 septembre 2026 intitulé « Benchmarking and Bonuses: Why Singapore Pays Its Politicians Like Bankers » (Étalonnage et primes : pourquoi Singapour rémunère ses politiciens comme des banquiers), a rapporté une augmentation d’un million de dollars américains du salaire du Premier ministre de Singapour, portant sa rémunération totale à 2,8 millions de dollars américains (3,6 millions de dollars singapouriens) — soit sept fois le salaire de Donald Trump. On peut se demander pourquoi il en est ainsi.
La réponse remonte à la vision du père fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew, décédé en 2015. Lors de l’indépendance en 1965, M. Lee affirmait avoir compris que Singapour, pays dépourvu de ressources naturelles, ne disposait que de son peuple, de ses cerveaux et de ses compétences. La tâche du gouvernement consistait à former ces ressources, à les organiser et à les répartir par le biais de la méritocratie, afin de créer un environnement propice à l’élévation du niveau de vie.
Dans ses propres mots, en 1971, six ans après l’indépendance, il déclarait :
« L’essentiel du poids de la planification et de la mise en œuvre actuelles repose sur les épaules d’environ 300 personnes clés… Des hommes remarquables dans la fonction publique, la police, les forces armées. Ils ont élaboré les détails des politiques fixées par le gouvernement et veillé à leur mise en œuvre. Ces personnes sont issues de familles pauvres et de la classe moyenne. Singapour est une méritocratie. Et ces hommes se sont hissés au sommet par leur propre mérite, leur travail acharné et leurs hautes performances. Si ces 300 personnes venaient à périr dans le crash d’un même avion, Singapour se désintégrerait. »
Dans un discours au Parlement en 1994, quatre ans après avoir quitté ses fonctions de Premier ministre, il déclarait :
« Mon expérience en Asie m’a conduit à une conclusion différente. Pour avoir un bon gouvernement, il faut de bons hommes à sa tête. J’ai observé, au cours des 40 dernières années, que même avec un système de gouvernement médiocre, mais dirigé par des hommes bons et solides, les populations obtiennent un gouvernement passable, aux résultats convenables. À l’inverse, la Grande-Bretagne et la France ont, à elles deux, rédigé plus de 80 constitutions pour leurs différentes colonies…. Mais ces sociétés n’avaient pas les dirigeants capables de faire fonctionner ces institutions. »
Afin de réduire le risque que le gouvernement ne perde ses meilleurs talents au profit du secteur privé, celui-ci a décidé, en 1995, d’indexer les salaires des ministres sur les six postes les mieux rémunérés du secteur privé — dans la banque, l’industrie manufacturière, la comptabilité, l’ingénierie, le droit et la direction de multinationales.
« Ce n’est pas la norme dans les autres pays de payer le taux du marché pour un poste », devait plus tard reconnaître Lee. « Partout où nous allons, on nous envie beaucoup, car d’autres pays aimeraient faire de même. Ils n’en ont tout simplement pas la force politique. »
La logique de cette politique est d’attirer les meilleurs talents vers le gouvernement, de décourager la tentation de la corruption et de concentrer leur attention sur l’obtention de résultats pour les citoyens.
Dans sa forme d’application actuelle, telle que décrite par le Financial Times, le salaire des ministres juniors est établi par référence au salaire médian des 1 000 Singapouriens les mieux rémunérés, puis réduit d’un abattement de 40 % afin de tenir compte du fait que le service public implique un certain sacrifice. Mais cette rémunération doit aussi être suffisamment attractive sur le plan matériel pour attirer les meilleurs éléments au gouvernement et garantir qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes au service des citoyens.
Les salaires des différentes fonctions gouvernementales sont indexés sur le salaire de référence du ministre junior ; le Premier ministre perçoit une rémunération équivalant au double de celle d’un ministre junior. Selon les directives actuelles, le salaire de référence des ministres juniors est passé de 1,1 million de dollars singapouriens (environ 860 000 dollars américains) à 1,8 million de dollars singapouriens (environ 1,41 million de dollars américains), mais l’augmentation a été plafonnée à 9 %, soit un montant de 1,2 million de dollars singapouriens (environ 940 000 dollars américains). La rémunération totale du Premier ministre est passée de 2,2 millions de dollars singapouriens (environ 1,72 million de dollars américains) à 3,6 millions de dollars singapouriens (environ 2,8 millions de dollars américains). Soixante-cinq pour cent de cette rémunération est fixe et 35 % est variable, sous forme de prime dépendant de la performance individuelle et de la performance nationale — comme le taux d’emploi, le taux de croissance du revenu réel et le taux de croissance réel du PIB —, alignant ainsi la rémunération perçue sur les résultats obtenus pour la population.
En 1970, le PIB par habitant de Singapour s’élevait à environ 926 dollars américains, soit seulement 17,7 % du niveau américain de 5 234 dollars. En 2025, il avait atteint 98 814 dollars américains, soit 109,8 % du PIB par habitant américain, alors de 90 027 dollars. Singapour est ainsi passé d’environ un sixième du niveau américain à environ 10 % au-dessus de celui-ci — non pas uniquement grâce à des salaires élevés, mais parce que le pays a bâti un système reliant la sélection méritocratique, l’exécution, la rémunération et la reddition de comptes aux résultats obtenus pour la population.
Quelles leçons pour les dirigeants africains ?
Tout d’abord, il est possible d’avoir un développement marqué par de fortes inégalités de revenus, géré par et pour le bénéfice d’intérêts particuliers liés aux pouvoirs en place. Ou bien l’on peut avoir un développement générateur d’une prospérité largement partagée, élevant la majorité des citoyens.
Pour parvenir à ce second résultat, rien ne peut remplacer la volonté politique du dirigeant suprême de lever les obstacles à la création d’une prospérité largement partagée. Cela suppose de tenir tête aux intérêts particuliers, de permettre une transparence totale sur les fonds entrant dans les caisses de l’État et sur ceux qui en sortent pour financer des activités élargissant la prospérité, et de créer des incitations en faveur d’investissements autofinancés.
Rien de tout cela n’est possible sans une fonction publique dirigée par des ministres et des cadres supérieurs sélectionnés sur une base méritocratique, bien rémunérés, et capables de traduire les politiques gouvernementales en résultats concrets que les citoyens peuvent ressentir dans la durée. Présidents et ministres peuvent décider des meilleures politiques au monde ; s’il n’existe pas de fonction publique de premier ordre capable de les exécuter, appuyée par des mécanismes de premier plan pour sélectionner le personnel, bien le rémunérer et aligner sa rémunération sur ce qui est bon pour la majorité des citoyens, il n’en résultera rien d’autre qu’une accumulation de dette.
Une fonction publique pléthorique, mal payée et déconnectée des priorités des citoyens, constitue un impôt imposé aux citoyens — en particulier aux plus vulnérables — car, dans une telle situation, l’attention se porte sur la manière d’utiliser les fonctions officielles à des fins d’enrichissement personnel. Une telle fonction publique coûte doublement aux citoyens : d’abord par les salaires versés à des personnes qui ne produisent pas de résultats, ensuite par l’appropriation, à leur propre profit, de ressources appartenant à l’ensemble des citoyens. L’argent public est un capital orphelin appartenant à tous ; et ce qui appartient à tous n’appartient à personne. D’où la nécessité d’une gestion de premier ordre du personnel et des ressources, afin qu’ils profitent au plus grand nombre de citoyens possible.
La leçon essentielle de Singapour est que le développement est accessible à tout pays qui met en œuvre des politiques menant à une prospérité largement partagée — politiques pouvant être reprises et adaptées —, à condition de disposer de dirigeants dotés de la volonté politique de les appliquer, appuyés par une fonction publique méritocratique de premier ordre capable de les traduire en résultats que la population — en particulier les plus vulnérables — peut ressentir sur le terrain.

