Par Dr Mohamed H’MIDOUCHE — Économiste, chercheur, auteur et ancien banquier international
L’Afrique dispose de ressources financières considérables, d’institutions de plus en plus diversifiées et d’un éventail inédit de partenaires internationaux. Pourtant, le capital atteint encore insuffisamment l’entreprise, l’exploitation agricole, l’usine, l’infrastructure ou le logement qui créent effectivement de la valeur et des emplois. Le défi n’est donc pas seulement de mobiliser davantage d’argent : il est de mieux préparer les projets, de réduire et partager les risques, puis de conduire le capital jusqu’à l’économie productive. C’est à ce « dernier kilomètre productif » que se joue une grande partie de la transformation du continent.
En 1981, à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université de Cocody à Abidjan, je consacrais mon mémoire de DEA à la mobilisation de l’épargne rurale à travers les Caisses rurales d’épargne et de prêts — les CREP. Ces structures évoluaient dans un environnement où intervenaient notamment la Banque nationale de développement agricole de Côte d’Ivoire, la Caisse de stabilisation et de soutien des prix des productions agricoles et le ministère chargé de l’Agriculture.
La question qui m’intéressait était simple : comment transformer l’épargne africaine en ressources capables de financer le développement africain ?
Quarante-cinq ans plus tard, cette interrogation demeure d’une étonnante actualité. L’échelle a pourtant radicalement changé. L’Afrique comptait environ 1,55 milliard d’habitants en 2025.[1] Elle dispose aujourd’hui de banques commerciales plus importantes, de marchés de capitaux, de fonds de pension, de compagnies d’assurances, de fonds souverains, d’institutions panafricaines et régionales ainsi que d’un réseau beaucoup plus diversifié de partenaires internationaux.
Des estimations récentes font état d’un besoin annuel de financement du développement supérieur à 400 milliards de dollars, alors que près de 4 000 milliards de dollars seraient détenus sous forme d’épargne et d’actifs domestiques par les banques, fonds de pension, compagnies d’assurances, fonds souverains et autres institutions financières.[2] Parallèlement, l’Africa Finance Corporation estime que les seuls pools de capitaux domestiques non bancaires dépassent 2 000 milliards de dollars.[3]
Ce paradoxe appelle une question plus concrète que celle du seul volume de capitaux disponibles : combien de cette épargne devient effectivement une usine, une PME performante, une exploitation agricole modernisée, un mégawatt supplémentaire, un logement abordable ou une infrastructure opérationnelle ?
Du capital disponible au capital productif
L’Afrique n’est plus confrontée au même paysage financier que dans les années 1980. Elle dispose désormais d’une multiplicité d’acteurs aux fonctions différentes.
Les fonds souverains peuvent investir du capital patient dans des actifs stratégiques et co-investir dans les infrastructures ou l’industrie. Les fonds de pension et les assurances détiennent des ressources naturellement longues, mais doivent respecter des exigences de rendement, de liquidité et de sécurité. Les banques commerciales sont indispensables au financement des entreprises, du commerce et de l’exploitation, mais ne peuvent pas toujours porter seules les maturités et les risques de projets à quinze ou vingt ans.
Les marchés de capitaux peuvent mobiliser l’épargne à une échelle plus importante. Les fonds de garantie et les mécanismes de partage des risques peuvent rendre accessibles à des investisseurs des projets qu’ils jugeraient autrement trop risqués. Les banques nationales de développement, enfin, peuvent identifier, structurer, financer et accompagner les projets que les marchés traditionnels servent insuffisamment.
Le problème n’est donc pas de choisir entre ces instruments. Le fonds souverain ne doit pas devenir une banque. La banque commerciale ne doit pas devenir un fonds souverain. Et la banque de développement ne doit pas remplacer le secteur privé. L’enjeu est de faire fonctionner ensemble ces différents métiers.
Le dernier kilomètre productif
Une expérience m’a particulièrement marqué. Lorsque j’étais chargé des finances à la Banque africaine de développement, j’avais participé à une mission de supervision à Kinshasa portant notamment sur des lignes de crédit accordées à la SOFIDE. Nous avions visité plusieurs PME bénéficiaires. Je garde notamment le souvenir d’une entreprise qui fabriquait localement des ampoules électriques.
Cette usine représentait quelque chose de très concret : une ressource financière mobilisée à l’échelle internationale était parvenue jusqu’à une entreprise africaine qui produisait et employait localement.
Voilà le dernier kilomètre productif. Je le définirais comme la capacité du système financier à transformer une ressource disponible en actif réel produisant biens, services, emplois, revenus et valeur ajoutée.
Ce n’est pas le montant annoncé du financement qui crée la transformation. C’est sa conversion effective en capacité productive. Une grande institution multilatérale ne peut financer directement chaque PME, chaque exploitation agricole ou chaque coopérative. D’où l’importance des intermédiaires nationaux et régionaux capables de connaître les entreprises, d’agréger les projets, de les accompagner et de les connecter aux grandes masses de capitaux.
De-risker l’Afrique commence avant le financement
Mais encore faut-il disposer de projets suffisamment préparés pour absorber ce capital. Trop de projets restent bloqués entre l’idée et la bancabilité : études de faisabilité incomplètes, structuration financière insuffisante, incertitudes réglementaires, risques de change, faiblesse des garanties ou documentation juridique inadéquate.
Un projet mal préparé ne devient pas bancable simplement parce que le capital existe.
De-risker l’Afrique ne signifie pas supprimer tout risque — aucun investissement productif n’en est dépourvu. Il s’agit de mieux identifier les risques, de les réduire lorsqu’ils peuvent l’être, de les répartir entre les acteurs capables de les porter et de les rendre finançables. Cela suppose notamment des cadres réglementaires prévisibles, des mécanismes de garantie, une meilleure couverture du risque de change, une sécurité juridique renforcée et une plus grande transparence.
Le de-risking doit commencer très en amont. Les facilités de préparation des projets jouent ici un rôle déterminant : elles financent les études de faisabilité, l’ingénierie, les analyses environnementales et sociales, la structuration financière, le conseil juridique et la préparation des appels d’offres. La littérature institutionnelle souligne depuis longtemps que le manque de projets bancables tient souvent à une préparation insuffisante.[4]
Il serait donc utile de créer ou de renforcer des fonds fiduciaires spécifiquement dédiés à la préparation des projets, alimentés par les États, les institutions financières africaines, les partenaires multilatéraux et bilatéraux, les fonds souverains et, lorsque cela est pertinent, le secteur privé. L’expérience d’Africa50 montre précisément l’intérêt d’associer développement de projets, préparation en amont et financement pour accélérer le passage à la bancabilité et à la clôture financière.[5]
Les banques de développement : tirer les leçons du passé
L’Afrique possède une longue expérience de ces institutions. Le Maroc avait sa Banque nationale pour le développement économique. La Côte d’Ivoire disposait notamment de la BNDA et de la BIDI. Le Sénégal avait sa BNDS avant de développer de nouveaux instruments. L’ancien Zaïre s’appuyait sur la SOFIDE. Des institutions comparables existaient dans les pays anglophones et lusophones.
Plusieurs ont disparu, été restructurées ou privatisées. L’ajustement structurel n’explique cependant pas tout. Certaines souffraient de sous-capitalisation, de portefeuilles dégradés, de recouvrements insuffisants, d’une mauvaise appréciation des risques et parfois d’interférences politiques dans le crédit.
La leçon reste fondamentale : une mission de développement ne dispense jamais de discipline bancaire.
Toute nouvelle génération de banques de développement devrait donc reposer sur un mandat précis, une capitalisation suffisante, une gouvernance professionnelle, l’indépendance des décisions de crédit, une gestion rigoureuse des risques, une supervision extérieure et une mesure transparente des résultats. Leur réussite devrait également être évaluée à leur capacité à entraîner le capital privé plutôt qu’à chercher à tout financer elles-mêmes.
Qui produira le cacao dans vingt ans ?
Le dernier kilomètre productif concerne également l’avenir des filières agricoles. Cacao, café, coton, anacarde et nombre d’autres productions reposent encore largement sur des exploitants dont une partie vieillit, tandis que beaucoup de jeunes se détournent des activités rurales.
L’Afrique peut construire des usines de transformation du cacao. Encore faut-il qu’elle continue à produire du cacao. Elle peut développer l’industrie textile. Encore faut-il que des agriculteurs continuent à produire le coton.
Il faut donc financer toute la chaîne : accès au foncier, irrigation, mécanisation, assurance agricole, coopératives, stockage, chaîne de froid, logistique, transformation et exportation. Le capital ne doit pas atteindre seulement l’usine. Il doit contribuer au renouvellement de la base productive qui l’alimente.
Un écosystème africain déjà considérable
Le continent ne part pas de zéro. Afreximbank finance notamment le commerce, les exportations et l’industrialisation. Africa Finance Corporation intervient fortement dans les infrastructures et l’industrie. Africa50 contribue au développement et au financement des projets d’infrastructures. Shelter Afrique Development Bank intervient dans le logement et le développement urbain.
Les banques régionales — BOAD, BDEAC, DBSA, TDB —, la BADEA, la Banque africaine de développement, les institutions nationales, les fonds souverains et les investisseurs privés complètent cet ensemble.
La NAFAD récemment portée par la Banque africaine de développement constitue une initiative importante pour renforcer la mobilisation et la coordination financières sur le continent. Le propos ici est différent et complémentaire : une fois les ressources mobilisées, par quels canaux atteignent-elles effectivement la production ?
L’Afrique ne doit pas se financer en vase clos
Faire travailler davantage le capital africain ne signifie pas renoncer au capital international. Le Groupe de la Banque mondiale, la Banque islamique de développement, la BEI, la BERD, l’AFD, la JICA, la KfW et d’autres partenaires disposent de capacités financières, techniques et de partage des risques considérables.
À cette géographie traditionnelle se sont ajoutés de nouveaux acteurs : la New Development Bank des BRICS, l’Asian Infrastructure Investment Bank ainsi que les institutions chinoises de financement du développement et du commerce.
Cette diversification est une opportunité. La question n’est pas de substituer Pékin à Washington, les BRICS aux institutions de Bretton Woods ou les nouveaux partenaires aux anciens. Les États africains doivent pouvoir comparer les offres, diversifier leurs partenaires, négocier les conditions, combiner les instruments et sélectionner les financements correspondant le mieux à leurs priorités.
L’autonomie financière de l’Afrique ne signifie pas son isolement financier. Elle signifie d’abord sa capacité à choisir.
Du capital productif au dividende économique et social
Lorsqu’un financement devient investissement, puis production, il génère emplois, revenus, profits et recettes fiscales. Ces nouvelles ressources peuvent à leur tour financer la santé, l’éducation, la formation, les infrastructures sociales, la transition énergétique, la décarbonation et les politiques favorisant l’emploi et l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes.
Mais cette mécanique n’est pas automatique. Des recettes supplémentaires n’améliorent la vie des citoyens que si elles sont transformées en politiques publiques efficaces, en budgets crédibles et en investissements correctement exécutés.
Les Parlements ont ici une responsabilité déterminante : contrôler non seulement ce qui a été dépensé, mais également ce qui a réellement été réalisé. La qualité de la dépense publique constitue ainsi le prolongement naturel de la qualité du financement.
La chaîne devient alors : préparation → de-risking → financement → investissement → production → emplois et revenus → recettes fiscales → politiques publiques → développement humain.
Faire de l’Afrique l’organisateur de sa propre chaîne de financement
La question n’est donc plus seulement : « Où trouver l’argent ? » Elle devient : « Comment conduire efficacement le capital jusqu’à la production et faire en sorte que la valeur créée bénéficie durablement aux économies et aux populations ? »
Une infrastructure peut associer un fonds souverain africain, un fonds de pension, une banque régionale, une garantie multilatérale, une institution des BRICS et des investisseurs privés. Une PME peut être accompagnée par une banque nationale de développement, recevoir du capital-investissement puis accéder au financement bancaire. Un projet agricole peut combiner crédit, assurance, garantie et investissement privé.
La réussite ne se mesurera pas au nombre d’institutions mobilisées, mais à la qualité des résultats obtenus.
Quarante-cinq ans après la question que je me posais à Abidjan sur la mobilisation de l’épargne rurale, le défi demeure, à une échelle infiniment plus grande : comment convertir les ressources financières disponibles en capacité productive africaine ?
Il faut préparer les projets avant de les financer, de-risker les investissements sans déresponsabiliser les acteurs, conduire le capital jusqu’à la production, transformer cette production en emplois et en revenus, puis convertir une partie de la richesse créée en ressources publiques capables de financer le développement humain.
Du projet bancable au capital, du capital à la production, de la production à l’emploi et à l’impôt, et de l’impôt au développement humain : c’est cette chaîne complète qu’il faut désormais faire fonctionner.
C’est là que se trouve, à mon sens, le véritable multiplicateur africain.
Le véritable multiplicateur africain se mesure à la capacité de convertir le capital en production, puis la production en emplois, en recettes publiques et en développement humain.
Sources :
[1] Nations Unies, UNData — Africa, données démographiques 2025 : population de l’Afrique estimée à 1,549 milliard d’habitants.
[2] Banque africaine de développement, 2026 Annual Meetings / NAFAD : estimations d’un besoin annuel de financement supérieur à 400 milliards USD et d’environ 4 000 milliards USD d’épargne et d’actifs domestiques.
[3] Africa Finance Corporation, State of Africa’s Infrastructure Report 2026 : les pools de capitaux domestiques non bancaires africains dépassent 2 000 milliards USD ; enjeu croissant d’intermédiation vers les infrastructures et l’investissement productif.
[4] Groupe de la Banque mondiale, travaux sur les Project Preparation Facilities et la bancabilité des infrastructures en Afrique : rôle des études de faisabilité, de la structuration, de la documentation contractuelle et de l’allocation des risques.
[5] Africa50, Project Development / AGIA Project Development Fund : développement en amont, préparation de projets, bancabilité, mobilisation de capitaux et accompagnement jusqu’à la clôture financière.

