Par Mariam Tendou Kamara
« Longtemps les Négresses se sont tues. » de Awa Thiam, La Parole aux négresses, 1978
Il est temps que je dise tout haut ce que je pense. Depuis quelques années, je me retiens. Je parle à demi-mot, ou en privé. C’est la communicante qui cherche des ponts et des chemins. Retenue de dire ce que j’observe, jour après jour, à travers la sous-région. Ce basculement. Cette bascule d’un mot qui devrait rassembler, construire ou déconstruire, et qui, désormais, divise, irrite, provoque.
Féminisme.
Il y a des féminismes. Plusieurs visages. Et ils ne sont pas toujours concordants : parfois, ils s’opposent. Et alors ? Rien de nouveau. Aucune grande idée n’a jamais avancé d’une seule voix. Comme si je devais faire attention. Ménager les sensibilités, les susceptibilités. Mais je ne parle pas à ceux qui font vivre le patriarcat. Je m’adresse uniquement à celles qui portent un combat, des luttes, une idéologie de transformation de nos sociétés. À celles qui ont écouté les histoires étouffées de leurs mères, de leurs grands-mères, de leurs arrière-grands-mères, et qui se sont juré de ne pas avoir, un jour, à les raconter à leurs propres filles. À celles qui veulent briser le cycle dans la transmission, de fille en fille, de sœur à sœur.
Elles sont prêtes à en payer le prix fort. Elles assument. Pour elles, le mot féminisme est un bouclier, une armure, et une arme. Mais leur quête de justice a des objectifs. Impacter. Transformer. Détruire et construire. Au nom de qui ? De celles qui souffrent d’un système qui banalise la souffrance de la femme, qui ôte la vie aux fillettes et aux femmes, et qui les prive de jouir de leurs droits fondamentaux.
Mais… il y a un retour du bâton.
Et ce retour amène à poser d’autres questions.
Car ce recul n’a rien d’un hasard, et il n’épargne pas notre continent. Selon le dernier rapport d’ONU Femmes publié à l’occasion des trente ans de Beijing (2024), près d’un quart des gouvernements du monde font aujourd’hui état d’un recul des droits des femmes, pas d’une stagnation. Un recul.
En Afrique de l’Ouest, ce retour de bâton a pris un visage précis. En janvier 2025, le gel du financement américain à l’aide internationale a déclenché, sur les réseaux sociaux du Sahel, une vague de rejet massif visant les ONG et les bailleurs, au Burkina Faso, au Mali, au Niger, portée par des discours nationalistes qui assimilent toute cause portée par des organisations internationales, y compris celle des droits des femmes, à une ingérence étrangère déguisée (Insecurity Insight, mars 2025). Dans les échanges analysés, un commentaire résume tout le climat : l’aide au développement n’aurait développé aucun pays, elle ne servirait qu’à faire pression sur eux.
C’est exactement le terreau sur lequel prospère, chez nous, le procès en importation occidentale fait au mot féminisme, un mot qu’on peut désormais disqualifier d’un revers, non pas en discutant son contenu, mais en le rattachant à une géopolitique qu’on rejette en bloc.
Le mouvement mondial des masculinismes, lui, ne s’y trompe pas : ces organisations internationalisent délibérément leurs opérations, vers l’Europe, l’Amérique latine, et l’Afrique (Sénat français, colloque du 27 novembre 2025).
Pourquoi ce mot divise-t-il autant aujourd’hui ?
Les contradictions internes ne sont pas nouvelles. Aucun mouvement de justice sociale n’a jamais été monolithique. Ce qui a changé, c’est l’espace où ces contradictions s’expriment. Avant, un désaccord se réglait dans une revue, un colloque, une lettre ouverte, sur un temps long, avec de la place pour la nuance. Aujourd’hui, l’algorithme ne rémunère que l’indignation. Il compresse un débat qui aurait pris dix ans en un fil de commentaires de dix minutes, et il récompense la posture la plus radicale, pas la plus juste.
Et il y a cette question, plus dérangeante encore : qui parle au nom de qui ?
Dans l’espace numérique, une minorité hyper-connectée finit par occuper tout l’espace de représentation, et par parler, de fait, au nom de millions de femmes qui n’ont ni le temps, ni l’accès, ni l’envie de se battre sur ce terrain-là. Les femmes silencieuses ne sont pas des femmes sans opinion. Ce sont des femmes dont l’opinion ne passe pas par ce canal. Beaucoup mènent leur combat ailleurs : dans leur foyer, leur champ, leur commerce, leur mariage.
Et pourtant, l’histoire me donne raison sur un point : chaque avancée majeure des droits des femmes a été, en son temps, une position minoritaire, clivante, jugée excessive. Le droit de vote. Le droit à l’avortement. Toujours à contre-courant. Toujours combattues, parfois par d’autres femmes elles-mêmes. La différence aujourd’hui n’est donc pas que le mouvement soit plus divisé qu’avant. C’est que la division se joue en temps réel, sous les yeux de tous, sans le temps de décantation qui permettait à une idée radicale de devenir, avec les années, une évidence partagée.
Un exemple, ici même, dans la sous-région
Une jeune Malienne, entrepreneure, invitée à une tribune sur le féminisme, la femme et la famille. Elle dit des choses simples : des mots qu’on a déjà entendus ici et ailleurs. Que le divorce n’est pas une honte, et que les femmes ne sont ni les esclaves de leur mari ni de leur belle-famille. Que le travail domestique mérite d’être rémunéré, comme toute femme au foyer devrait pouvoir l’exiger. Elle pose, sans le savoir peut-être, des questions bien plus larges. Celle des nombreux divorces liés aux relations de domination et de pouvoir au sein des belles-familles. Celle du travail non rémunéré des femmes, qui ne s’arrête pas au foyer conjugal, qui touche aussi ces fillettes qu’on appelle «nounous » ou «femmes de ménage », souvent placées, elles, dans des situations bien plus précaires encore.
Dix jours plus tard, son mariage est annulé.
Elle devient, du jour au lendemain, le sujet d’un débat national. À la une. Tout le monde s’en empare : pour la défendre, pour la juger, pour s’en servir. Elle encaisse, en silence, les moqueries qui pleuvent sur elle en ligne pendant que d’autres la soutiennent. Une femme paie, dans sa vie réelle, dans sa chair, dans son union, le prix d’une parole qu’elle a portée dans un espace public. Pas une parole extrémiste. Une parole qui rejoint, mot pour mot, ce que de nombreux autres cerveaux africains en tous genres (auteurs et autrices, chercheurs et chercheuses, historiens et historiennes, sociologues, scientifiques…) et les féministes elles-mêmes, disent depuis des décennies.
« La femme ne doit plus être l’accessoire qui orne. »
Mariama Bâ, Une si longue lettre, 1979
L’une, sénégalaise, mariée, l’écrivait dans un roman en 1979. L’autre, malienne, pas encore mariée, le dit sur un plateau de télévision en 2026. Et voici la question qui me hante, plus que toute autre. Pourquoi célèbre-t-on Mariama Bâ, mais pas celles qui disent aujourd’hui la même chose qu’elle ?
Le temps a cette cruauté particulière : il transforme la même vérité, dite deux fois, en deux destins opposés. Quarante-sept ans d’écart suffisent à faire d’une parole une référence littéraire enseignée à nos enfants, et de l’autre, une polémique de plateau qui coûte un mariage. Est-ce la vérité qui a changé ? Ou est-ce simplement plus confortable d’honorer une parole du passé, qui ne dérange plus personne, que de défendre une parole du présent, qui, elle, dérange encore ?
Alors ne nous trompons pas de débat.
Croire ou non en l’institution du mariage n’est pas la question. Chacune a le droit d’y trouver un refuge ou une prison, une évidence ou un choix, et ce droit n’appartient qu’à elle.
Assumer sa condition de femme, oser se rebeller contre les pratiques qui l’enferment, n’est pas non plus la question. Ce droit-là est acquis, ou devrait l’être, depuis longtemps.
Ni la tradition. Ni la religion. On voudrait toujours ramener le débat à ce duel-là, la modernité contre l’héritage, parce que c’est le plus facile à instrumentaliser, le plus confortable à brandir pour ne pas regarder ailleurs.
Ce qui se joue, en réalité, est plus subtil, et plus grave : c’est l’interprétation erronée d’une voix audible au milieu de milliers, de millions de voix inaudibles.
Une femme parle. On l’entend. On la juge, on l’érige en symbole, en cause, en procès : pour ou contre. Mais on oublie de se demander ce que sa parole représente réellement. Est-elle une exception ? Une avant-garde ? Un cas isolé qu’on généralise à outrance ? Ou porte-t-elle, sans le savoir, ce que des millions d’autres pensent tout bas, sans jamais l’exprimer ?
Nous n’en savons rien. Et c’est précisément là le problème.
À qui parle-t-on, quand on prend la parole dans ces espaces ? Et surtout : comment construire une communication qui atteigne réellement les premières concernées, celles qui n’ont ni la plateforme, ni le langage, ni la sécurité pour se faire entendre, plutôt qu’une audience déjà convaincue, ou déjà hostile ?
Et il y a la question des mots eux-mêmes.
La communication publique peut être une arme redoutable, mais aussi, pour qui ne sait pas s’en servir avec stratégie, une arme d’autodestruction.
Les hyper-connectées ne se connectent pas, en temps réel, avec les multiples cibles qu’elles cherchent à toucher. C’est le grand défi de la communication de masse : elle ne permet pas d’ajuster le ton, le contenu, la forme, ni même la langue, selon l’audience à qui l’on s’adresse. On parle à tout le monde en même temps, avec les mêmes mots, et on finit, souvent, par ne vraiment atteindre personne.
C’est précisément là que réside la grande faiblesse de ces nouveaux vecteurs de communication citoyenne. Une parole diffuse, non ciblée, peut être facilement fragmentée, isolée, puis démolie pièce par pièce, face à des réseaux conservateurs, eux, suffisamment structurés et suffisamment financés pour répondre avec une précision chirurgicale, message par message, audience par audience.
Tant que nous n’aurons pas répondu à cette question, chaque parole isolée continuera d’être instrumentalisée dans les deux sens : érigée en preuve par les uns, en scandale par les autres, sans jamais être ce qu’elle est peut-être vraiment : la voix d’une seule, qui ne parle, avant tout, qu’en son propre nom.
Et il y a une autre violence, plus insidieuse encore.
Celle qui ne vient pas des gardiens du patriarcat, mais de l’intérieur même du mouvement.
Dès qu’une femme nuance son propos, dès qu’elle refuse la radicalité pour épouser une position plus mesurée, une nouvelle dialectique se met en place : elle devient suspecte. On ne discute plus son idée, on discute sa loyauté.
« Pick me. » « Gardienne du patriarcat. » « Traîtresse. »
Trois mots, trois étiquettes, une seule fonction : faire taire par la honte plutôt que convaincre par l’argument. C’est une police de la légitimité. Une femme qui pourrait apporter de la nuance, de la complexité, une vision qui tienne compte du réel, de la culture, de la religion, du poids des familles, choisit de se taire. Non par manque de conviction. Par calcul de survie sociale.
Alors, que dit la majorité ? Celles qui choisissent de continuer le cycle : comment sont-elles conditionnées par les autres ? Qui décide de ce qui est légitime, et de ce qui ne l’est pas ? Qui est la police ? Et qui, au juste, est la police de la police ?
Les pionnières qui ont donné voix aux majoritaires silencieuses n’ont pas utilisé ces armes-là. Elles ont emprunté d’autres approches, d’autres moyens, d’autres canaux. L’écoute active a toujours été au centre de la transformation, et de la transmission.
Awa Thiam, anthropologue sénégalaise, a été l’une des premières à donner la parole aux femmes africaines elles-mêmes sur leurs propres conditions, sans jamais réduire leur combat à un décalque des théories occidentales, mais en l’ancrant dans leur vécu réel. Minna Salami, autrice nigériane-finlandaise, parle d’un savoir « sensible », qui refuse d’opposer raison et émotion, Occident et Afrique, pour construire une pensée féministe qui parte de l’expérience plutôt que du dogme.
Aucune des deux n’a bâti sa pensée sur l’uniformité. Toutes deux l’ont bâtie sur l’écoute.
Je connais bien ce mécanisme de mise au pas. Je l’ai vécu avant même qu’il ne porte un nom.
Plus jeune, aux États-Unis, je fréquentais des espaces afro-américains qui s’identifiaient avec force à l’Afrique, et en particulier à l’Égypte antique. On y changeait de nom pour prendre celui de rois illustres, de figures pionnières des luttes pour l’indépendance. J’étais souvent la seule originaire du continent, et j’aimais écouter : j’en ai tiré des lectures, des histoires, une conscience politique que je n’aurais pas eue autrement.
Mais peu à peu, j’ai senti autre chose s’installer. Sans les cheveux crépus, sans les locks, sans la tenue africaine du jour, les regards devenaient méfiants. Ce n’était plus une question d’idées. C’était une question d’appartenance visible. Et derrière cette esthétique imposée, il y avait une dictature de la pensée plus sourde encore : il fallait épouser la position du groupe sur la lutte des races, des classes, des genres. Pas de nuance tolérée. La pensée critique disparaissait, remplacée par une loyauté d’apparence.
C’est cette même mécanique que je retrouve aujourd’hui, décuplée par les écrans. Hier, il fallait porter les bons cheveux, les bons habits, le bon nom, pour être jugée crédible dans la lutte. Aujourd’hui, il faut tenir le bon discours, au bon degré de radicalité, dans le bon vocabulaire, sous peine d’être requalifiée en traîtresse. Le décor a changé. Le mécanisme, non.
Et c’est exactement ce qui m’a appris, très tôt, une leçon que je n’ai jamais désapprise : une lutte qui exige l’uniformité de pensée pour prouver sa loyauté n’est plus une lutte pour la liberté. Elle en devient, à son tour, une nouvelle forme d’enfermement.
Et voici ce que j’observe, moi, en silence, depuis des années.
Il y a des féministes qui ne veulent pas être mêlées aux controverses. Des académiciennes, des chercheuses, des militantes, des sociologues : des femmes qui ne se définissent pas comme telles, mais qui, en tout point, répondent à tous les critères. Elles sont partout. Au marché. Dans les villages. Dans tous les secteurs de la société.
Elles n’ont pas lu les grandes pensées des féministes africaines, ni les autrices pionnières qui ont écrit sur les droits des femmes et leur condition. Elles ignorent tout des textes fondateurs et du vocabulaire du mouvement.
Alors, où les classe-t-on ?
Ces femmes qui rejettent le mot lui-même, parce qu’il attire trop de controverses, sont-elles moins féministes que celles qui le portent en étendard ? Va-t-on dire que ne pas s’identifier haut et fort, en public, signifie qu’on n’existe pas ?
Je refuse cette équation. Le courage ne se mesure pas au volume. Il y a des femmes qui, chaque jour, dans leur foyer, sur leur étal, dans leur classe, remettent en question l’ordre établi, sans jamais prononcer le mot qui les définirait aux yeux du monde numérique. Leur silence sur ce mot n’est pas une absence de conviction. C’est peut-être, tout simplement, une autre manière de le vivre.
Alors qui a raison ?
Celle qui parle fort et perd son mariage ? Celle qui nuance et se fait excommunier par les siennes ? Celle qui, prudente, ne dit plus rien du tout ? Celle qui vit le combat sans jamais en prononcer le nom ?
Je n’ai pas de réponse simple. Mais je sais une chose : tant que dire la vérité sur la condition des femmes coûtera un mariage, une réputation, une place dans la famille, ou une place dans le mouvement lui-même, le combat n’est pas terminé.
Je refuse, aujourd’hui comme hier, de choisir un camp par peur d’en être exclue. Je préfère penser librement, quitte à déplaire aux deux bords : à ceux qui nient le combat, et à ceux qui le radicalisent jusqu’à l’étouffer.
Une opinion. Une tribune. Une libre pensée.
C’est la mienne. Ça n’engage que moi.
RÉFÉRENCES
Awa Thiam, La Parole aux négresses, Éditions Denoël-Gonthier, 1978.
Mariama Bâ, Une si longue lettre, Nouvelles Éditions Africaines, 1979.
Minna Salami, Sensuous Knowledge: A Black Feminist Approach for Everyone, Zed Books / HarperCollins, 2020.
ONU Femmes, Le point sur le droit des femmes, 30 ans après Beijing, 2024.
Insecurity Insight, rapport sur le rejet de l’aide internationale au Sahel suite au gel du financement USAID, mars 2025.
Sénat français, Délégation aux droits des femmes, Actes du colloque sur la montée des mouvements masculinistes dans le monde, 27 novembre 2025.
Dr. Mariam Tendou Kamara, Cofondatrice de BE Impact | BAANTOU, Senior Consultante auprès du système des Nations Unies sur la Communication, le Genre et le Développement.

