Longtemps réduite à son rôle de protection, l’assurance peut aussi devenir l’un des principaux réservoirs d’épargne longue du continent. Directeur général adjoint du Groupe ACTIVA, Jean-Philippe Lowe plaide pour une mobilisation mieux structurée des ressources domestiques afin de financer infrastructures, entreprises et transformation économique, sans jamais transiger sur la protection des assurés.
Tout d’abord, présentez-nous votre parcours académique et professionnel ?
Mon parcours s’est forgé au point de rencontre de trois disciplines : la finance, la gestion des risques et l’assurance. Après un Bachelor en finance à l’American University de Washington, Kogod School of Business, je l’ai approfondi par un master spécialisé en assurance, actuariat, finance et gestion des risques à l’École nationale d’assurances du CNAM, à Paris.
J’ai débuté dans le conseil à Paris, chez PwC, KPMG puis chez Accenture, en accompagnant des institutions financières sur des enjeux de performance, stratégie, de maîtrise des risques et de transformation. Ces années m’ont donné une double lecture du secteur, à la fois technique et stratégique, et la conviction que l’excellence opérationnelle ne vaut que rapportée à une vision.
J’ai rejoint le Groupe ACTIVA en 2019, avec la responsabilité de la stratégie, de la performance technique, de la transformation digitale et des relations investisseurs, avant d’être nommé Directeur Général Adjoint du Groupe il y a 3 ans. J’y porte aujourd’hui la stratégie et l’expansion panafricaine, la gouvernance de nos filiales, nos relations avec les investisseurs et les bailleurs de développement, nos opérations financières structurantes.
Un fil unique traverse ce parcours : la conviction que l’Afrique a besoin d’institutions financières solides, capables d’innover, de mobiliser leurs propres ressources et d’accompagner durablement sa transformation. C’est à cette ambition que je consacre mon énergie.
Vous défendez l’idée que l’assurance est le « chaînon manquant » de la finance africaine. En quoi son développement peut-il devenir un levier de souveraineté financière pour le continent ?
L’assurance remplit deux fonctions indissociables, et c’est la seconde que l’on néglige. Elle protège, bien sûr : les ménages, les entreprises, les actifs productifs. Mais elle collecte aussi des primes qui, adossées à des engagements de moyen et de long terme, se muent en une épargne stable, patiente, disponible pour l’économie.
Or c’est précisément cette épargne longue qui fait défaut à la finance africaine. Les banques financent à court terme ; les marchés de capitaux, encore étroits, confrontent directement l’épargne aux besoins de financement. Entre les deux, il manque le capital patient, celui que les assureurs et les fonds de pension apportent partout ailleurs dans le monde, et qu’ils peuvent orienter vers les obligations d’État, les titres d’entreprises ou les véhicules dédiés aux infrastructures.
C’est en cela que l’assurance est un levier de souveraineté : elle permet à nos économies de mobiliser davantage leur épargne domestique pour financer leurs propres priorités, et de desserrer une dépendance excessive aux capitaux extérieurs.
Cette contribution ne se conçoit jamais au détriment de notre première responsabilité : protéger les assurés, honorer les sinistres, préserver notre solvabilité. Les primes ne financent le développement qu’à travers des placements sûrs, transparents et adossés à la durée de nos engagements. En somme, l’assurance protège le présent et, bien encadrée, finance l’avenir. À l’échelle de la seule zone CIMA, les assureurs portent déjà près de 2 750 milliards de FCFA de placements : la mesure d’un potentiel encore largement sous-exploité.
Que manque-t-il aujourd’hui aux marchés africains pour que les compagnies d’assurance jouent pleinement ce rôle de financeurs des infrastructures, de l’industrie et de la transformation économique ?
Plusieurs conditions doivent être réunies en même temps, et c’est leur simultanéité qui fait la difficulté. La première tient à la taille de nos marchés. Tant que la pénétration de l’assurance demeure faible, le volume de ressources longues mobilisables reste limité. Il faut donc élargir l’assiette des assurés et concevoir des offres qui parlent aux ménages, aux PME et aux travailleurs du secteur informel.
La deuxième tient à l’existence d’un vivier suffisant de projets réellement investissables. Un assureur ne finance pas une infrastructure sur sa seule utilité économique ou sociale : il lui faut des projets correctement structurés, transparents, bancables et assortis de revenus prévisibles, de mécanismes de partage du risque et d’une gouvernance solide.
La troisième touche aux instruments. Nos marchés ont besoin de davantage d’obligations d’entreprises, de fonds d’infrastructures et de mécanismes de garantie qui permettent d’investir à long terme sans transiger sur la sécurité, la liquidité et la solvabilité.
La dernière relève du cadre prudentiel. Il ne s’agit pas d’assouplir la règle au détriment des assurés, mais d’autoriser une allocation plus diversifiée, mieux calibrée sur le risque, et de progresser vers une harmonisation régionale afin que l’épargne collectée en Afrique, finance des projets à l’échelle du continent.
Les signaux existent déjà. En juillet 2025, l’État du Sénégal a levé 405 milliards de FCFA sur la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, en quatre tranches courant jusqu’en 2035, très largement souscrites par les institutionnels de la région. Et des fonds de titrisation, comme celui de 80 milliards de FCFA dédié à la croissance agricole coté en 2026, reconnectent l’épargne institutionnelle à l’économie réelle. La voie est tracée, il reste à l’élargir.
La faible pénétration de l’assurance est souvent attribuée à un manque de culture assurantielle. Selon vous, quels sont les véritables freins ?
La culture assurantielle a bon dos. Elle joue un rôle, mais elle n’explique pas tout, et surtout elle exonère un peu vite le secteur de ses propres insuffisances. Les Africains ne sont nullement étrangers à la mutualisation du risque : les tontines, les associations communautaires, les solidarités familiales en sont la preuve vivante. Le véritable enjeu est la capacité de l’assurance formelle à épouser les réalités économiques et les usages des populations.
Les freins sont d’abord matériels. Le niveau, et plus encore l’irrégularité des revenus, s’accommodent mal de cotisations rigides. L’offre est trop souvent complexe, mal ajustée aux besoins prioritaires, peu distribuée hors des grands centres urbains. S’y ajoutent une application inégale de certaines assurances obligatoires et, dans plusieurs marchés, un cadre encore timide face à l’innovation et à la distribution digitale.
Cependant, le facteur décisif reste la confiance. Le client juge l’assurance à l’heure du sinistre, et à cette heure seulement. Que les garanties soient mal comprises, les exclusions insuffisamment expliquées ou l’indemnisation trop lente, et la défiance s’installe pour longtemps. La confiance se gagne donc par la clarté des contrats, la transparence, la qualité du conseil, et par-dessus tout par la célérité et l’équité du règlement.
Chez ACTIVA, notre expérience le confirme : la rapidité et la transparence dans le règlement des sinistres fidélisent davantage que le prix, et la distribution dématérialisée nous ouvre des segments longtemps restés à l’écart de l’assurance formelle. L’enjeu n’est pas d’expliquer davantage l’assurance, il est de la rendre plus accessible, plus utile et plus crédible dans le quotidien des assurés.
Quel rôle concret les gouvernements, les régulateurs et les assureurs doivent-ils jouer pour mobiliser davantage l’épargne domestique ?
Mobiliser l’épargne domestique suppose une action coordonnée, où chacun tient sa part.
Aux gouvernements revient la construction de la confiance : stabilité macroéconomique, sécurité juridique, transparence, qualité de l’information financière, continuité des politiques publiques. À eux aussi de présenter un portefeuille lisible de projets rigoureusement préparés et d’offrir des instruments d’investissement à la mesure des investisseurs institutionnels.
Aux régulateurs revient de continuer à protéger l’épargne des assurés tout en faisant évoluer les règles vers une appréhension plus fine du risque : une diversification encadrée des actifs admissibles, une gouvernance et une transparence renforcées, un accompagnement de l’innovation digitale, et une meilleure harmonisation entre les zones réglementaires africaines.
Aux assureurs, enfin, revient d’élargir la couverture, de simplifier leurs produits, d’accélérer le règlement des sinistres et de renforcer leur propre gouvernance. Il leur faut aussi se doter de capacités d’analyse d’investissement à la hauteur de ce rôle et, lorsque cela s’y prête, mutualiser leurs moyens pour accéder à des projets de plus grande envergure.
Nul ne réussira seul. L’assurance ne remplacera ni les banques ni les marchés de capitaux ; elle doit devenir le pilier qui leur manque, pleinement intégré à l’architecture financière du continent.
Comment le Groupe ACTIVA entend-il contribuer à cette nouvelle vision de l’assurance ?
ACTIVA est né en Afrique avec l’ambition d’y édifier un groupe panafricain solide, professionnel, capable d’opérer selon les standards internationaux les plus exigeants. Nous sommes aujourd’hui présents dans 7 pays à travers 10 sociétés d’assurance, une compagnie de réassurance, une compagnie de technologie, une fondation, et nous nous appuyons sur le réseau GLOBUS, qui couvre 49 pays.
Notre contribution part de notre métier premier : mieux protéger les populations et les entreprises. Cela suppose des offres plus inclusives, ajustées aux réalités locales et portées par des canaux véritablement accessibles. Des initiatives Projet_reponses_interview_Jean-Philippe_LOWE.docx
comme Activ’Lady, notre programme dédié aux femmes, traduisent cette volonté d’atteindre des publics encore insuffisamment couverts.
Elle passe ensuite par une gestion responsable des ressources qui nous sont confiées. Le Groupe investit aujourd’hui plus de 104.000.000 €, majoritairement en obligations et valeurs d’État, en dépôts bancaires et en actifs immobiliers, conformément aux règles de couverture des engagements réglementés de la CIMA. Notre ambition est d’accroître progressivement notre contribution au financement des économies africaines, dans le strict respect de nos engagements envers les assurés comme des règles prudentielles.
Elle passe enfin par la structuration de l’écosystème : digitalisation, professionnalisation des métiers, partage d’expertise entre filiales, partenariats avec d’autres acteurs financiers, et participation active aux réflexions sur l’évolution de nos marchés. À l’horizon 2030, nous voulons figurer parmi les premiers investisseurs institutionnels privés du continent, en canalisant une part croissante de l’épargne que nous collectons vers les infrastructures, les entreprises et la transformation des économies africaines.
Notre conviction est simple : l’Afrique ne manque ni de besoins à financer ni de capacité d’épargne. Tout l’enjeu est de mieux relier les deux. ACTIVA entend y prendre toute sa part, avec la prudence qu’exige notre métier et l’ambition que commande le développement du continent.

