Il aura fallu près d’un demi-siècle d’attente, des reports successifs et un financement structurant de la Banque africaine de développement pour que le fleuve Gambie cesse d’être une fracture géographique. Inauguré le 20 janvier 2019 et ouvert à la circulation le 23 janvier, le pont Sénégambie — 942 mètres de long, 18 mètres de hauteur — relie Farafenni à Soma et transforme en profondeur les dynamiques économiques entre le nord et le sud du Sénégal, tout en repositionnant la Gambie comme plateforme de transit régionale.
Pendant des décennies, traverser le fleuve relevait du pari logistique. Les ferrys, peu sûrs et irréguliers, immobilisaient camions et voyageurs. Les délais pouvaient s’étirer sur des heures, voire une journée entière. Les transporteurs intégraient ces aléas dans leurs coûts, renchérissant mécaniquement les prix des denrées alimentaires, du ciment ou des produits manufacturés. Aujourd’hui, les 450 kilomètres entre Dakar et Ziguinchor se parcourent en moins de huit heures par voie terrestre. Les régions de Sédhiou, Kolda et Ziguinchor ne sont plus tributaires d’une traversée aléatoire. La continuité territoriale du Sénégal est assurée malgré l’enclave gambienne.
Posée en février 2015, la première pierre lançait un chantier complexe. Les rives vaseuses ont nécessité des pieux ancrés à plus de 40 mètres de profondeur sur plusieurs centaines de mètres. Le coût total avoisine 50 milliards de FCFA (environ 75 millions d’euros), financés majoritairement par la Banque africaine de développement. Il s’agit du premier ouvrage sous-régional dont l’exécution a été partagée par deux États, bien que le pont soit entièrement situé en territoire gambien, établissant un précédent en matière de coopération bilatérale.
Les chiffres confirment l’effet d’accélération. Entre 2019 et 2023, le trafic annuel moyen atteint environ 530 000 véhicules, passant de 340 000 en 2019 à près de 670 000 en 2023. Le trafic quotidien dépasse désormais 15 000 véhicules, incluant voitures particulières et poids lourds. Les recettes annuelles moyennes s’élèvent à environ 327 millions de dalasis gambiens. Au-delà des péages, l’impact macroéconomique se mesure par la baisse des coûts de transport, la réduction des pertes post-récolte, la fluidification des chaînes logistiques et l’augmentation des échanges transfrontaliers. Le pont constitue désormais l’une des charpentes du corridor Dakar–Lagos, maillon stratégique du commerce ouest-africain reliant Bissau, Conakry et, au-delà, le Nigeria.
Sur le parking de la gare routière de Soma, Diedonné Demba, transporteur sénégalais, résume l’avant et l’après : « Avant, on pouvait perdre une journée entière au bac. Les marchandises arrivaient en retard, parfois abîmées. Aujourd’hui, je traverse en quelques minutes. Je fais plus de rotations, je gagne du temps et donc de l’argent. » À Farafenni, Awa Sanyang, commerçante, observe que les camions approvisionnent plus régulièrement les marchés et que les prix sont devenus plus stables. Le long des rives, de nouveaux commerces ont émergé, l’hôtellerie s’est développée et le foncier s’est valorisé, signe d’un effet multiplicateur local.
Au-delà de l’infrastructure, le pont Sénégambie symbolise une mutation stratégique : transformer un obstacle géographique en avantage compétitif. Il facilite la circulation des travailleurs, des étudiants et des familles transfrontalières, dynamise les échanges agricoles et halieutiques et soutient le tourisme sous-régional. Pour la Gambie, il renforce son rôle de hub de transit. Pour Dakar, il consolide l’axe vers la Casamance et vers la Guinée-Bissau.
Des critiques subsistent, notamment sur le niveau des péages jugé élevé par certains transporteurs et sur les lenteurs ponctuelles aux postes frontaliers. L’expérience rappelle qu’une infrastructure structurante doit s’accompagner de réformes logistiques et administratives pour libérer tout son potentiel. Longtemps, le fleuve Gambie fut une frontière plus qu’un lien. Le pont Sénégambie l’a transformé en trait d’union, recousant un territoire, fluidifiant un marché et rapprochant des peuples. Plus qu’un ouvrage d’art, il est devenu un instrument silencieux de croissance et d’intégration en Afrique de l’Ouest.

