Joerg Farys

Plusieurs fois désigné meilleur économiste africain par le classement annuel de Financial Afrik, Carlos Lopes n’hésite pas à naviguer à contre courant de la doxa. Dans cette contribution parue dans “The Conversation”, l’ancien secrétaire général exécutif de la Commission Économique pour l’Afrique évoque les promesses non tenues par les pays riches lors de l’accord de Paris.

LE CAP – Freinant leur croissance et pesant sur leur budget, la pandémie a généré le chaos dans les économies des pays africains. Et maintenant la guerre en Ukraine menace d’aggraver la situation, notamment en perturbant l’approvisionnement alimentaire et en intensifiant la pression inflationniste. Mais une fois ces crises passées, beaucoup de pays africains seront toujours aux prises avec les effets du réchauffement climatique et les promesses non tenues des pays avancés.

Bien que l’Afrique soit le continent qui a le moins contribué au réchauffement climatique, c’est celui qui est le plus vulnérable à la hausse des températures. On ne peut plus fermer les yeux sur cette réalité, car les événements météorologiques extrêmes exacerbent l’insécurité alimentaire et détruisent les moyens de subsistance. Avant même la pandémie, la plupart des pays africains ne disposaient pas de la marge de manoeuvre budgétaire nécessaire pour investir suffisamment dans l’adaptation au réchauffement, et maintenant beaucoup se retrouvent au bord du surendettement.

La politique climatique a été l’un des principaux sujets abordés lors des récentes réunions de printemps du FMI et de la Banque mondiale. Mais l’incapacité persistante de la communauté internationale à respecter ses engagements financiers en la matière n’a pas reçu l’attention qu’elle méritait – en premier lieu la promesse des pays développés de fournir 100 milliards de dollars par an aux pays en développement entre 2020 à 2025.

En 2019 – une décennie après la prise de cet engagement – les pays riches ont affirmé qu’ils s’approchaient de l’objectif, ayant mobilisé 79,6 milliards de dollars. Mais même ce chiffre plutôt décevant est controversé, beaucoup pensant que les chiffres sont gonflés ou que de l’argent est compté deux fois. En réalité, le déficit cumulé des diverses promesses liées au climat depuis 2009 approche probablement 1 000 milliards de dollars – et ce chiffre devrait continuer à augmenter. On estime maintenant que les contributions annuelles n’atteindront pas 100 milliards de dollars avant 2023.

Seule une infime  partie de ce montant va à l’Afrique. Entre 2016 et 2019, les pays africains ont reçu environ 20 milliards de dollars par an sur la promesse non tenue des 100 milliards de dollars. Et les autres sources de financement ne prennent guère le relais. Seuls 37 % du portefeuille du Fonds vert pour le climat – 3,3 milliards de dollars – sont investis en Afrique. Et le Fonds pour les pays les moins avancés, qui soutient principalement les pays africains, a fourni une maigre  enveloppe 437 millions de dollars au continent depuis 2001.

Le financement de l’adaptation a été particulièrement faible. De 2014 à 2018, les pays africains ont reçu moins de 5,5 milliards de dollars de financement pour l’adaptation, soit environ 5 dollars par personne et par an – bien en deçà des besoins estimés. En fait, les pays africains ne couvrent actuellement qu’environ 20 % de leurs besoins d’adaptation grâce au financement national et international. À peine 5 % de tous les flux des fonds internationaux pour le climat ont été décaissés pour des interventions locales d’adaptation au climat.

Pire encore, 57 % des fonds d’adaptation que l’Afrique a reçus ont été fournis sous forme de prêts plutôt que de subventions. L’injustice est évidente : comment les pays riches peuvent-ils justifier de forcer les pays pauvres, souvent très endettés, à couvrir les coûts d’adaptation aux aléas climatiques qu’ils ont peu contribué à provoquer ? Mais il s’agit également d’un problème pratique, car les prêts pour l’adaptation ont un taux de décaissement inférieur à celui des financements sous forme de subventions.

Cela contribue au très faible taux de décaissement pour le financement lié à l’adaptation en Afrique. Selon l’Institut de l’environnement de Stockholm, seuls 46 % des fonds engagés pour l’adaptation ont été décaissés sur la période  2014-2018, contre 56 % pour l’atténuation et 96 % pour l’ensemble du financement du développement.

La base de données «Aid Atlas » présente un tableau encore plus sombre. De 2002 à 2019, les bailleurs de fonds ont déboursé un peu plus de 8,1 millions de dollars en financement du développement en Afrique pour l’adaptation au changement climatique, soit moins d’un tiers des 29,2 milliards de dollars engagés. Ce faible taux de décaissement reflète en grande partie les obstacles à la mise en œuvre des projets, tels que les exigences de cofinancement, les règles rigides des fonds pour le climat et les capacités de programmation inadéquates au sein des pays.

Même si le monde respectait ses engagements en matière de financement climatique, cela ne suffirait pas. Sur la base des données du Centre des contributions déterminées au niveau national en Afrique, le continent aura besoin de 715 milliards de dollars pour l’atténuation et de 259 à 407 milliards de dollars pour l’adaptation de 2020 à 2030. Le Groupe africain de négociateurs sur le changement climatique a appelé à un financement de 1 300 milliards de dollars par an d’ici 2025 pour aider les pays en développement à lutter contre le changement climatique. Pendant ce temps, les principales banques multilatérales de développement ont engagé la modique somme de 38 milliards de dollars dans les pays à revenu faible et intermédiaire, dont moins de 9 milliards de dollars pour l’Afrique subsaharienne.

Au-delà du renforcement de ses engagements en matière de financement climatique – et de leur respect – la communauté internationale doit prendre des mesures pour assurer une transition juste et équitable. Par exemple, l’Afrique possède des métaux et des minéraux nécessaires pour soutenir la transition vers une énergie propre et possède un énorme potentiel de production d’hydrogène vert. Tout effort visant à exploiter ces ressources doit minimiser l’impact social, environnemental et climatique des secteurs concernés et faire progresser la transformation structurelle qui élève la position de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales.

Une transition climatique juste nécessite un soutien dans tous les secteurs. Par exemple, le secteur agricole sud-africain est extrêmement vulnérable au changement climatique, mais les producteurs agro-industriels très concentrés, disposant de ressources suffisantes et largement blancs sont bien mieux placés pour s’adapter que les petits exploitants ruraux. Des programmes ciblés – soutenus par des financements internationaux – seront essentiels pour protéger les moyens de subsistance des personnes les plus à risque.

Le partenariat pour une transition énergétique juste de 8,5 milliards de dollars offre un bon modèle. Lancé lors de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique en décembre dernier à Glasgow, le Partenariat aidera l’Afrique du Sud à accélérer sa transition vers une énergie propre, avec le soutien de l’Union européenne, de la France, de l’Allemagne, du Royaume-Uni et des États-Unis. L’accord combinera de nouveaux investissements dans les énergies renouvelables, les véhicules électriques et l’hydrogène vert avec des mesures visant à protéger et à autonomiser les travailleurs et les communautés liés aux industries des combustibles fossiles.

Les pays riches ont récolté des bénéfices  énormes de la destruction de l’environnement. Le moins qu’ils puissent faire est d’utiliser une partie de cette richesse pour soutenir l’adaptation dans les pays qui ne l’ont pas fait. L’Afrique ne peut pas se permettre d’autres promesses non tenues en matière de financement climatique.

Une première version de cette contribution a été publié par The Conversation:

https://www.project-syndicate.org/commentary/failure-to-meet-climate-finance-commitments-for-africa-by-carlos-lopes-4-2022-04/french?barrier=accesspaylog

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