Par Mark Doumba, CLIKAFRIK Group.


Une partie de la jeunesse et de la diaspora africaine s’est exprimée à Montpellier avec éloquence, pour affirmer sa volonté de faire évoluer le modèle de coopération que les pays africains entretiennent avec la France, et de manière implicite, avec le reste du monde. Il est ressorti de ces échanges une volonté ferme des africains de s’approprier le développement de leur continent. Cela passe par la nécessité d’adapter les institutions politiques et économiques aux besoins d’expression de l’initiative privée.

En effet, les populations africaines veulent désormais accueillir plus d’investissement direct, moins de dette, et encore moins d’aide au développement. Le souhait affiché de quitter un modèle « d’assistanat » pour migrer vers un modèle de partenariat d’affaires qui privilégie la coopération entre entrepreneurs, plutôt qu’entre gouvernements, repose sur une volonté des sociétés civiles et du secteur privé de contourner les dynamiques de financements traditionnels inter-états qui ne bénéficient que trop rarement aux petites et moyennes entreprises(PME) et aux microentreprises qui représentent plus de 80% des emplois et 90% du nombre d’unités économiques en activité.

Lorsqu’on analyse les dynamiques de financement du secteur formel des économies africaines, on observe qu’une part importante de la richesse est mobilisée et détenue par le secteur public. Pendant la crise du COVID-19 par exemple, le secteur public a bénéficié d’appui budgétaire de la part des partenaires bilatéraux et multilatéraux, comme en atteste l’affectation des droits de tirages spéciaux qui a été faite au-delà des quotas traditionnels et la suspension des paiements du service de la dette qui a permis de rendre disponible des ressources supplémentaires. 
D’après des données du Fonds Monétaire International (FMI), les pays en développement ont alloué 2% de leur produit intérieur brut (PIB) pour faire face aux conséquences économiques et sociales de la pandémie, contre 15% en moyenne dans les pays plus avancés. Il faut reconnaitre que de nombreux pays avancés ont des privilèges que les pays du Sud n’ont pas, telle que la capacité de leurs banques centrales à créer de la masse monétaire sans pour autant générer d’inflation incontrôlée. Néanmoins, il se pose quand même la problématique d’absence de ruissellement des ressources budgétaires mobilisées en hauts lieux, vers les populations et entreprises les plus vulnérables. 

En ce qui concerne la dette, il est important de clarifier qu’en général, les pays africains, ne sont pas surendettés. Avec un ratio d’endettement moyen de 60%, la dette, bien qu’en hausse substantielle au cours des dix dernières années (ratio à 40% en 2010), reste relativement faible vis-à-vis de la moyenne dans le reste du monde. La dette publique, lorsqu’elle est utilisée pour financer des investissements productifs qui dopent la croissance, reste un moyen pertinent de financement des économies. Le souci cependant est qu’il a été souvent difficile pour les populations de percevoir en cette hausse, des réalisations corrélatives  en matière d’investissement public et de résorption des difficultés de leur quotidien.

En ce qui concerne l’aide au développement, de nombreuses études, dont celles de Dambisa Moyo, ont démontré l’impact limité sur le temps, de cette forme de financement. L’aide au développement a un caractère palliatif, alors que les économies africaines ont besoin de financements structurants. Elle souffre également d’une affectation sous-optimale car elle répond plus aux priorités des donateurs, qu’ à l’agenda de développement des bénéficiaires. Cela n’en fait pas pour autant une source de financement à éliminer car l’aide au développement est essentiellement orientée vers des dépenses sociales qui ont pour tradition d’être sous-financées par l’investissement public et privé : santé, éducation, et tout autre aspect lié au développement humain et humanitaire. 

Il ressort donc que la société civile cerne plutôt bien les forces et les faiblesses de chaque mode de financementdes économies africaines. Pourtant, si l’investissement direct est la forme de financement qui représente le plus d’avantages en matière de création d’emplois, de transfert de connaissances, de diffusion des technologies, et de possibilités à élever les capacités de production de biens et de services ; il n’en reste pas moins  une forme de financement difficile à mobiliser pour les économies  africaines, et coûteuse à plusieurs niveaux en l’absence de politiques publiques appropriées.

Selon la CNUCED, le taux de rendement de l’investissement direct étranger (IDE) en Afrique s’évaluait à 11,9% en 2010. En 2018, ce taux s’est détérioré de près de moitié pour atteindre 6,5%. A titre comparatif, ce taux est de 6% pour les pays avancés, pour une perception et prise du risque bien moins importante.

Lorsque l’on sait que l’Afrique, sur la période de 2010 à 2018, a généré le deuxième meilleur taux de rendement sur IDE à 9% (derrière l’Asie du Sud-Est) et que, malgré cela, la part des IDE en direction du continent est restée inférieure à 3% du total des flux ; il y a lieu de s’interroger sur ce paradoxe et de s’inquiéter de ces conséquences éventuelles  dans un contexte de repli de la mondialisation, d’érosion des rendements des IDE, et d’affaiblissement de la base productive à cause des effets de la pandémie.

D’ailleurs, cette problématique s’exacerbe lorsqu’on prend en compte les sujets liés à la dette. En 2018, une analyse des emprunts obligataires émis par 11 États africains évaluait le coût d’intérêt en dollar américain à 5,8% en moyenne. En d’autres termes, compte tenu du faible écart de rendement qui existe désormais entre le financement des économies africaines par la dette d’une part, et par l’investissement direct d’autre part, il est facile de comprendre que les partenaires de l’Afrique aient préféré prêter plutôt qu’investir sur le continent.

Au-delà du coût de rendement des investissements directs étrangers, qui reflète un coût de rémunération de l’épargne et de l’expertise étrangère, il y a d’autres coûts, moins perceptibles, à prendre en considération. 

L’investissement direct étranger peut avoir un effet d’éviction de l’investissement local lorsque les politiques publiques locales omettent d’associer des entrepreneurs nationaux au tour de table. L’IDE est également une forme d’appropriation de l’épargne locale car les banques africaines  sont plus enclines à financer ces projets que de financer ceux portés par des entrepreneurs locaux. Il y a aussi le souci de propriété de l’appareil de production, qui est également détenu par des intérêts étrangers, alors que se pose de plus en plus la problématique de souveraineté nationale.

A cause de l’insuffisance d’infrastructures de base, les pays africains ont mis en place des codes d’investissements et des zones économiques spéciales qui offrent des exonérations fiscales et des garanties de rapatriement du capital pour combler le manque de compétitivité de leurs économies. Cela a eu pour conséquence d’organiser le rapatriement des flux à l’étranger en l’absence d’opportunités de réinvestissement localement, de contribuer à l’assèchement des recettes fiscales, et de créer des enclaves qui favorisent les filières d’exportation, alors que le continent a surtout besoin d’organiser une production de substitution à l’importation. 

Pour réellement tirer parti des IDE, il est crucial d’insérer des entrepreneurs locaux au tour de table des projets d’investissements afin qu’ils s’approprient une partie du savoir-faire et du capital qui est généré afin de les redéployer dans des secteurs moins attractifs pour l’IDE, mais cruciaux pour le développement de l’économie locale. Cela permettra aux nationaux d’élever, de diversifier et de s’approprier une part de plus en plus importante de la base de production nationale et continentale.

Les réformes institutionnelles, économiques et politiques, devront nécessairement reposer sur ces fondamentaux pour répondre aux aspirations grandissantes des africaines et des africains du continent et de la diaspora.

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