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[Tribune] Quand la science économique nous dit que le Sahara est marocain

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Par Omar Bakkou*



En 1947 il y avait 76 pays indépendants dans le monde, alors qu’aujourd’hui il y en a 193. Cette évolution n’est pas le fruit du hasard,elle est plutôt le résultat d’une stratégie montée de toute pièce par les grandes puissances économiques, notamment les anciens pays colonisateurs. Cette stratégie constitue le nouveau stratagème inventé par ces pays pour assoir leur domination économique et de surcroît politique sur les pays anciennement colonisés. Pour comprendre cela, il suffirait de comparer le système économique mondial instauré durant la période de colonisation avec celui en vigueur actuellement.

En effet, le système économique mondial instauré durant la période de colonisation était un système dans lequel le monde était partagé en grands pôles appelés zones économiques (zone franc, zone sterling, etc.), zones qui fonctionnaient sous forme d’unions économiques (libre échange) et monétaires (monnaie unique ou commune) pouvant être qualifiées d’asymétriques. Ce qualificatif symbolise le fait que ces unions étaient généralement conçues pour servir les intérêts économiques des métropoles (la France, la Grande Bretagne, etc.), cela à travers deux instruments : d’une part la centralisation des avoirs liquides en devises de l’ensemble des colonies auprès des métropoles et ,d’autre part, l’orientation du système productif et des échanges commerciaux dans un sens favorable aux intérêts des métropoles.

Les conflits entre les métropoles pour le partage des marchés des colonies constituent une preuve très éloquente à cet état de fait, comme en témoigne cette indignation officielle ,durant la crise des années 1930, du Résident général Ponsot à l’égard des accords commerciaux conclus avec le Maroc par les différents puissances industrielles à l’époque   : « le Maroc est sans doute le seul pays dans le monde où puissent se ruer tous les produits de la terre , au risque de compromettre toutes les possibilités de vie de ses habitants….L’envahissement par certains produits étrangers, en raison de leurs prix anormalement bas, compromet l’existence même des industries modernes plus récemment installés. Aucun pays ne peut poursuivre sa vie sous de telles incertitudes et le moment est venu de s’attacher à une application naturelle des accords qui constituent le statut actuel du Maroc ….. ».  

Quant au système mis en place à la suite du mouvement de décolonisation et qui continue de sévir aujourd’hui, il demeure fondé, d’une part, sur l’octroi de l’indépendance politique aux anciens pays colonisés et, d’autre part, sur le démembrement autant que possible de ces pays. Ce démembrement a eu pour conséquence l’émergence d’un système économique mondial ou des petits Etats politiquement indépendants effectuent librement des transactions économiques avec de grands Etats ou groupements économiques(les Etats Unis, l’Union Européenne, le Japon , la Russie, la Chine, etc.) dans des conditions quasi-similaires à celles ayant sévi durant la période de colonisation .

En fait, ce système favorise la domination des grands Etats sur les petits Etats et engendre, par conséquent  la dépendance de ces derniers par rapport aux premiers et son corollaire  la perte totale ou partielle de la souveraineté économique des petits Etats : souveraineté monétaire , financière, etc. Pour mieux comprendre cet état de fait, il suffit de faire une petite immersion dans une branche de la macroéconomie internationale qui s’appelle «la macroéconomie des micro-Etats».

Cette branche montre que les micro Etats définis comme les pays avec une population moyenne de moins de 4 millions d’habitants sont des Etats qui ne peuvent pas être viables dans un monde dominé par le dictat des facteurs économiques, cela pour la principale raison suivante :plus l’effectif de  la population est faible, plus la demande  intérieure  devient  insuffisante pour atteindre le minimum nécessaire de production de la plupart des biens, moins l’économie est diversifiée (une population peu nombreuse couplée à un marché domestique limité rend difficile de se diversifier dans plusieurs activités manufacturières) et plus l’économie en question devient dépendante de l’étranger (les importations et les exportations représentent une part très élevée  par rapport au PIB) , et partant, très vulnérable aux chocs réels, tels ceux des  termes de l’échange (baisse des prix des matières premières  ou inversement augmentation des prix des produits énergétiques, sur le marché international).

A contrario, les Etats pourvus d’une population plus nombreuse auront un tissu  productif  plus diversifié, seront moins dépendants de l’étranger, et partant, moins vulnérables aux chocs économiques, et ce, en vertu du mécanisme naturel de compensation faisant qu’une baisse des recettes des exportations relatives à certains produits (baisse des prix ou de la demande) sera atténuée par une hausse des recettes des exportations relatives à d’autres produits.

Pour bien montrer cela, prenons comme exemple deux cas extrêmes en matière de taille, à savoir les Seychelles et les Etats Unis. En effet, les Seychelles est un petit pays de par sa population d’environ 100.000 habitants, son PIB qui s’élève à 1,5 milliards de dollars à fin 2017, sa superficie qui s’établit à 459 Km2 (les terres arables représentent seulement 600 hectares) .  Ces caractéristiques rendent ainsi ce pays très faiblement diversifié (le tourisme représente plus de 25% du PIB, ses exportations sont constituées de produits de la pêche et de quelques fruits comme la vanille)  très dépendant de l’étranger (les importations de biens et services représentent  plus 100% du PIB et les  exportations de biens et services représentent également plus de 100% de son PIB), et par conséquent très vulnérable aux chocs externes (tel un ralentissement des flux touristiques provoqué par l’attractivité accrue de nouveaux marchés  ou  une hausse des cours internationaux du pétrole et des denrées alimentaires).

A l’opposé, les Etats-Unis est un grand pays de par sa population d’environ 330 millions d’habitants , son PIB qui s’est élevé à environ  19 mille milliards de dollars à fin 2017, sa superficie qui s’établit à 9 833 517 Km. Ces caractéristiques font ainsi que ce pays est hautement  diversifié, relativement autonome (ses importations et exportations de biens et de services représentent environ 27% de son PIB), et moins vulnérable aux chocs.

En définitive, ces caractéristiques  des micro-Etats présentés ci-dessus les rendent non viables sur le plan économique. Cette non viabilité recouvre en effet les différents paramètres économiques , notamment ceux monétaire et financier. Concernant  le paramètre monétaire qui constitue un symbole politique constitutif de l’identité national, du lien social et de la légitimité de l’Etat, un micro Etat se trouve contraint d’adopter un régime monétaire dollarisé de jure ou de facto. Un régime dollarisé de jure concerne le cas des pays qui choisissent officiellement une monnaie étrangère comme monnaie nationale, cela en raison de leur  incapacité de mettre en place une banque centrale et de supporter les coûts d’impression de la monnaie nationale (Saint Martin, les Kiribati, les Tuvalu, les Iles Marshall et la Micronésie).

Quant au régime dollarisé de facto, cela concerne le cas des pays qui sont capables d’imprimer une monnaie nationale et de mettre en place une banque centrale, mais qui sont incapables d’adopter une politique monétaire indépendante au sens large, c’est-à-dire utiliser le paramètre monétaire (modification du volume de la masse monétaire et du taux de change) pour agir sur la croissance économique.  Cela pour une principale raison : ces pays sont naturellement comme indiqués ci-dessus très dépendants de l’étranger ( les importations et les exportations représentent une part très élevée  par rapport au PIB).
Cette forte ouverture commerciale prive les économies ayant ce profil économique de la possibilité d’utilisation du levier monétaire :   -Elles ne peuvent pas compter sur la  dévaluation du taux de change pour stimuler la croissance économique , du fait que les économies fortement dépendante de l’étranger en matière d’importation : les importations représentent une part très élevée  par rapport au PIB , tels  les Seychelles( 100% ) ,  le Cap-Vert ( 63%) la Jordanie (plus de 60%) se caractérisent par un degré de transmission des dépréciations des taux de change aux prix internes  naturellement plus fort que dans les économies moins dépendantes de l’étranger en matière d’importation comme les Etats-Unis(où les importations représentent en moyenne environ 15% du PIB). Cette forte transmission est due à ce que la structure des prix internes dans les pays importateurs nets dépend fortement des prix des produits importés, lesquels prix sont affectés automatiquement par la dépréciation des taux de change.

-Elles ne peuvent pas augmenter la masse monétaire pour stimuler la croissance économique, du fait qu’une augmentation de la masse monétaire non corrélée à la production se traduira dans les économies fortement dépendante de l’étranger en matière d’importation  par une augmentation des importations et un effritement de leurs avoirs de réserve , plutôt que par une augmentation de la production domestique. S’agissant du paramètre financier, c’est-à-dire la souveraineté financière du pays, un micro Etat ne peut pas être souverain sur le plan financier , du fait que sa faible diversification le rend très vulnérable aux chocs économiques, et partant, soumis à deux principales variantes d’aliénation financière :

-Un endettement extérieur structurellement élevé  dans la mesure où la quasi-totalité des crises d’endettement est liée aux chocs termes de l’échange : crise d’endettement dans les pays du franc CFA au milieu des années 1970 demeure liée au déclin progressif des prix des matières premières (cacao, pétrole, café, coton) , la hausse remarquable de l’encours de la dette publique au Mexique durant les années 1970 pour s’établir  à 80 milliards de dollars en 1982(77 % du PIB en 1987)- faisant ainsi du Mexique le pays  en développement le plus endetté à l’époque après le Brésil- est due aux effets des baisses du prix du pétrole.

La mécanique à travers laquelle la baisse des prix des exportations affecte l’endettement extérieur est la suivante: la baisse des exportations engendre une baisse de la production laquelle baisse se traduit par une régression des recettes fiscales qui engendre à son tour, face à la rigidité des dépenses publiques, un accroissement des déficits budgétaire et, partant, une envolée de l’endettement extérieur.
  -Un niveau minimum structurellement élevé des avoirs de réserve devant obligatoirement être détenus  par la banque centrale ,du fait que les pays ayant une économie faiblement diversifiée (généralement ils sont  spécialisés dans un rang restreint d’exportations relatives à des produits de base ou des produits bruts) se caractérisent par une forte volatilité des recettes au titre des exportations, et partant, du solde de la balance des paiements. Cela augmente le risque de survenance d’un crise de change dans ces pays ce qui exige la détention d’un niveau minimum de réserves de change nettement plus élevé par rapport aux pays ayant une économie assez diversifiée. En effet, dans ces derniers pays les recettes au titre des exportations sont moins volatiles , du fait du mécanisme de compensation faisant qu’une baisse des recettes des exportations relatives à certains produits(baisse des prix ou de la demande) sera atténuée par une hausse des recettes des exportations relatives à d’autres produits. Il convient de signaler à ce titre que la détention d’un niveau minimum de réserves de change recouvre deux principaux coûts, à savoir ceux qualifiés de « sociaux » et ceux qualifiés de « budgétaires ». Les coûts sociaux correspondent au coût d’opportunité de l’investissement alternatif de ces réserves dans l’augmentation du stock de capital de l’économie.

Quant aux coûts budgétaires, ils correspondent à ceux supportés par l’Etat en raison de l’écart négatif entre les faibles rendements sur le placement des réserves de change (bons de trésor américain à court terme et à faible rendement) et les taux d’intérêt payés pour emprunter lesdites à l’étranger (les Etats empruntent à l’étranger quand le niveau des avoirs de réserve devient inférieur au seuil de trois mois d’importation).
Ces éléments démontrent qu’un micro-Etat ne peut pas être souverain sur le plan monétaire et financier et, partant, sur le plan économique. Cela a pour corollaire que les thèses séparatistes, notamment celles véhiculées par procuration par l’Algérie, constituent des thèses fallacieuses et infondées sur le plan économique.  En revanche, la proposition du Maroc demeure la plus pertinente sur le plan économico-politique, car elle permet aux populations de la région de bénéficier du maximum d’avantages dont peut espérer une collectivité dans le cadre d’une économie mondialisée : d’une part une méga-assurance contre les risques inhérents aux aléas d’une  globalisation turbulente (bénéficier au moindre coûts des divers biens publics) la stabilité monétaire, la souveraineté financière, la défense nationale, etc.) et, d’autre part, une autonomie politique qui leur permet de gérer librement toutes les affaires économiques, sociales , culturelles et politiques.


* A propos de l’auteur

Omar Bakkou est Docteur en Economie, spécialiste en politique de change et auteur de deux ouvrages de référence dans le domaine de la la politique de change, à savoir “Pour  mieux comprendre la flexibilité du dirham” et « Manifeste  pour la transition d’une convertibilité désordonnée à une convertibilité ordonnée ».  Egalement auteur de plusieurs articles publiés dans des revues internationales, il est régulièrement  consulté pour toutes les questions monétaires et de change au Maroc.

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