Entretien avec Lydie Hakizimana, PDG de l’Institut Panafricain des Sciences Mathématiques (AIMS)

0
Lydie Hakizimana: "il ne faudra pas attendre encore 100 ans pour parvenir à la parité entre les sexes".

Bien qu’il se réduit, l’écart entre les hommes et les femmes dans les STIM (sciences, technologie, innovation et mathématiques) reste énorme. Cette disparité cause un manque à gagner estimé à 316 milliards de dollars pour l’Afrique au cours des prochaines années. Comment impliquer plus les femmes dans ces filières? Lydie Hakizimana, PDG de l’Institut Panafricain des Sciences Mathématiques (AIMS), livre son point de vue à Financial Afrik.


Propos recueillis par S.J


Financial Afrik: En marge du Rassemblement International du Next Einstein Forum (NEF) de décembre dernier, votre organisation a participé activement au lancement du 18ème Sommet sur le Genre (GS18). Quel est l’état des lieux de l’égalité entre les hommes et les femmes dans les domaines de la science, de la technologie, de l’innovation et des mathématiques (STIM) en Afrique?

Lydie Hakizimana: La situation n’est pas reluisante. Cependant, permettez-moi d’abord de souligner qu’il ne s’agit pas d’un problème spécifiquement africain. Il y a en effet moins de femmes que d’hommes diplômés en STIM dans 107 des 114 économies du monde. Selon les dernières données compilées par l’UNESCO, sur 10 diplômés en STIM en Corée du Sud, au Chili, au Burundi, au Cambodge et au Burkina Faso, seuls moins de 2 personnes sont des femmes. Les données statistiques pour les pays africains sur ce plan sont très rares et parcellaires et c’est d’ailleurs une lacune importante qu’AIMS s’efforce de combler avec ses partenaires institutionnels et les gouvernements africains. À l’ère du numérique et de la quatrième révolution industrielle, la demande de diplômés en STIM dépasse de loin l’offre. Cette disparité dans les choix professionnels reflète une occasion manquée. Encourager davantage de filles aux STIM peut aider à combler le déficit global de ressources qualifiées.

Quelles sont les raisons qui expliquent cette sous-représentation des femmes dans les STIM, notamment en Afrique subsaharienne?

L.H: Une multitude de facteurs se cache derrière cette situation. Parmi ces éléments, les normes sociales et les valeurs culturelles traditionnelles constituent des freins puissants à l’inscription des femmes et des filles dans les filières liées aux STIM. Les pratiques sociétales les dissuadent souvent de se lancer dans ces domaines considérés comme la chasse gardée des garçons et des hommes. Un préjugé que les statistiques actuelles ne font que renforcer. Le biais, fortement en faveur des hommes dans la représentation, peut intimider toute jeune femme intéressée par les STIM.

Selon une étude du cabinet McKinsey & Company, «la progression de l’égalité des femmes en Afrique pourrait ajouter 316 milliards de dollars à son PIB d’ici à 2025.» Comment alors impliquer davantage les femmes dans le domaine scientifique afin qu’elles puissent apporter leur contribution dans l’émergence économique du continent?

L.H: Comme le disait le scientifique américain Carl Sagan: “Tout le monde naît scientifique. Chaque enfant éprouve ce sentiment d’émerveillement et d’admiration typique des scientifiques. Le problème, c’est de conserver cet état d’esprit à l’âge adulte.” Les filles devraient être encouragées à adopter l’esprit d’expérimentation et de découverte, de même que le goût du risque et l’acceptation de l’échec comme partie intégrante du processus intellectuel, qu’exigent l’apprentissage et la pratique de la science et de la technologie. Par conséquent, le renforcement de la confiance et de la résilience est absolument essentiel. Les normes sociales et les valeurs culturelles se traduisent aussi en préjugés systémiques et institutionnels basés sur le genre qui infiltrent tous les aspects de la vie professionnelle et de l’économie. Il faut donc une réflexion globale et systémique sur les barrières visibles comme intangibles, ces fameux “plafonds de verre”, qui ralentissent l’avancement des femmes dans les domaines scientifiques et techniques, ce même si elles sont par ailleurs tout aussi qualifiées et productives.

L’innovation peut-elle favoriser le développement d’un environnement inclusif dans lequel plus de filles et de femmes s’engagent dans les études liées aux STIM?

L.H: Si l’on se fie aux résultats d’études et rapports récents, comme le Rapport 2020 sur la parité entre les hommes et les femmes dans le monde du Forum Économique Mondial, au rythme actuel, il faudra attendre encore 100 ans pour parvenir à la parité entre les sexes. Le monde ne peut pas se permettre de combler cet écart aussi lentement car les coûts sociaux et économiques de ces inégalités basées sur le genre sont énormes. Il faut donc arriver au plus vite à créer un environnement plus inclusif en veillant à ce que les femmes soient dotées de compétences techniques innovantes, et en assurant leur insertion professionnelle dans tous les domaines. Dans ce contexte, la technologie et l’innovation peuvent effectivement jouer un rôle prépondérant pour éliminer certains biais et aider à fluidifier ce processus de rattrapage. Un parfait exemple dans ce sens est celui d’Elsa Zekeng qui a fondé une start-up appelée Jobseekers. C’est un site de travail interactif alimenté par l’intelligence artificielle (IA) qui associe les candidats aux opportunités d’emploi sur deux facteurs clés, à savoir leurs compétences au poste et leur alignement culturel avec une entreprise. L’algorithme d’apprentissage automatique qu’Elsa et ses collègues ont créé combine les résultats de ces deux facteurs en un score d’ajustement pour chaque candidat. Il présente ces candidats à l’employeur de manière anonyme, ne montrant que le pourcentage d’ajustement, sans dévoiler leur nom, leur sexe ou toute autre chose susceptible de provoquer un biais, permettant ainsi de donner à chacun une chance égale. Voici un exemple du pouvoir de l’innovation pour éliminer certaines inégalités basées sur le genre ou sur d’autres préjugés systémiques.

De quelle manière les institutions académiques, comme l’Institut Panafricain des Sciences Mathématiques (AIMS), contribuent-elles à augmenter la présence féminine dans ces filières? Quelle est leur pertinence?

L.H: Bien que l’admission aux centres et programmes d’AIMS soit ouverte à tous les jeunes africains sans distinction, la promotion des femmes dans les sciences est une priorité particulière de notre réseau. Notre organisation soutient fortement l’entrée des femmes africaines dans les disciplines de pointe et leur insertion professionnelle pour ensuite poursuivre des carrières passionnantes. Les formations offertes par AIMS, tel que notre Master en intelligence artificielle, considéré comme l’un des meilleurs au monde si on en juge par le calibre des professeurs qui l’enseignent, atteignent une quasi-parité entre les sexes dans le nombre d’étudiants, ce qui est une première sur le continent. AIMS est un écosystème de réseaux d’apprentissage, d’enseignement et de recherche relativement jeune, mais qui joue déjà un rôle de catalyseur de la transformation économique du continent à travers l’innovation, la création d’entreprises, et la modernisation des services publics. L’infusion de sang neuf auquel nous contribuons dans tous les domaines de la vie sociale et économique se traduit en de multiples avantages durables, notamment l’éducation, la sécurité et la stabilité sociétale, la création d’emplois et le bien-être des populations sur tout le continent.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here