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[Tribune] La pandémie oubliée

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Par Edgard Kpatindé, Spécialiste en conseil stratégique globale.
Fondateur de i3s (Intelligence Sécurité Stratégie et Services) www.i3s-consultants-com.


Nous connaissons tous les ravages faits par la COVID (1,3 millions de morts à ce jour), la tuberculose (1,8 millions de morts annuels), le SIDA (660 000 morts), le paludisme (autour de 400 000 morts) ou le virus Ebola, qui a provoqué une panique au niveau mondial et a provoqué 11300 morts depuis son apparition. Des organisations internationales leur sont dédiées, des budgets colossaux sont alloués, justement, à leur éradication. Des Sommets de Chefs d’État, de la société civile, des mobilisations citoyennes nous rappellent tous les jours que ces pandémies doivent être combattues avec vigueur et persistance. Elles le sont, avec des résultats parfois spectaculaires comme la chute du nombre de morts annuels du SIDA dont nous devons nous réjouir, grâce à des organisations comme le Fonds mondial ou Unitaid.

Il est pourtant une autre pandémie qui tue chaque année en silence près d’un million cinq- cent-mille personnes et fait des dizaines de millions de blessés, souvent handicapés à vie. Elle touche le monde entier mais fait des ravages particuliers en Afrique. Cette pandémie, ce sont les accidents de la route qui frappent indistinctement automobilistes, piétons, cyclistes, motocyclistes. Ils constituent la première cause de mortalité chez les enfants et les jeunes de 5 à 29 ans. Plus que la tuberculose. Plus que les maladies hydriques. Plus que le paludisme. L’Afrique, hélas, enregistre un nombre record de morts dus à la route. Elle est au premier rang mondial avec 27 morts pour 100 000 habitants contre 5 morts pour 100 000 habitants dans l’Union européenne et « seulement » une vingtaine en Asie du Sud-Est.

Parmi ces morts, 40 % sont des piétons, là aussi un record mondial.

Quel que soit le pays d’Afrique, à l’exception remarquable de Maurice, qui n’a pas dans ses proches une victime directe ou indirecte d’un accident de la route ? Des parents éplorés ? Des enfants orphelins ? Un jeune cousin paraplégique aux rêves fracassés dont la famille ne peut pas lui payer un fauteuil roulant et qui va nécessiter des soins sa vie entière ?

Le coût humain et économique de cette tragédie négligée est colossal et se chiffre pour nos pays en milliards de dollars par an. Autant de ressources perdues pour le développement. Les Nations-Unies en avaient pris la mesure à l’époque de Ban Ki-Moon en nommant Jean Todt, le charismatique Président de la Fédération Internationale de l’automobile, Envoyé Spécial du Secrétaire général pour la sécurité routière. A son initiative, un Cadre global d’action a été créé et un Fonds d’affectation spéciale mis en place.

Pourtant, en Afrique, le sujet intéresse encore si peu que rares sont encore les États à s’être dotés des législations minimales qui ont permis de faire baisser la mortalité ailleurs (port obligatoire de la ceinture de sécurité, mesures pour la protection des enfants passagers, limitation de vitesse, port du casque pour tous les passagers d’une moto et pas seulement pour le conducteur, lutte contre les faux permis, éducation routière obligatoire…). Combien de temps allons-nous encore tolérer que des enfants perdent la vie sur la route de l’école car les passages ne sont pas protégés ?

Combien de temps allons-nous tolérer que le manque d’information et/ou de régulation ou de contrôle laisse conduire des chauffeurs sans permis ou rouler, sans limitation de vitesse, des véhicules poubelles qui deviennent de véritables cercueils pour ceux qui les empruntent et hélas aussi ceux qui croisent leur chemin ? Ce n’est pas pour rien qu’en Afrique de l’Ouest on appelle ces épaves roulantes des «s’en fout la mort». Combien de temps allons-nous tolérer qu’anonymes ou personnalités, comme le cinéaste Jean Rouch ou plus récemment l’historien Abiola Félix Iroko, perdent la vie dans des accidents prévisibles et évitables ? Les diagnostics sont établis. Les solutions sont connues. Les outils existent. Cette inaction est coupable.

L’Union africaine a certes adopté une charte pour la sécurité routière mais sans engagement politique au plus haut niveau de chacun de nos États, cette pandémie continuera à décimer notre jeunesse et à affaiblir nos économies. Elle doit devenir une priorité de politique internationale et figurer à l’agenda d’un prochain G20. Un groupe pilote d’États décidés à prendre le problème à bras le corps pourrait avantageusement se constituer pour mettre les meilleures pratiques en œuvre sans délai et servir d’exemples au reste du continent. Des partenariats avec les opérateurs susceptibles d’avoir un impact sur les populations (télécoms, télévisions, radios…) doivent être eux aussi mis en œuvre rapidement. Les nouvelles technologies de l’information offrent des outils de mobilisation et de sensibilisation sans précédent dans l’histoire. Nous n’avons aucune excuse pour ne pas aller de l’avant.

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