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Le franc malien : du saut aux soubresauts

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Par Cheikhna Bounajim Cissé

Cheikhna Bounajim Cissé, banquier et économiste, auteur de « FCFA – Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019), analyse les enjeux et les contours de la future monnaie unique de la CEDEAO.


L’ancien président malien Modibo Keïta fut un visionnaire. Deux ans après l’indépendance de son pays proclamée le 22 septembre 1960, il fit le choix de la souveraineté monétaire. Le Mali abandonna le franc CFA pour battre sa propre monnaie, le franc malien.  Cette expérience monétaire aurait pu être salutaire au pays et à tout le continent. Malheureusement, prise au piège des clivages internes et de la détermination farouche de la France à ne pas laisser récidiver le précédent guinéen, elle s’estompa le 1er juillet 1984 par la réintégration du Mali à la zone CFA.

Partout et en tout temps, la monnaie est un attribut essentiel de souveraineté, une prérogative régalienne. C’est aussi un outil de chasse, un instrument de domination, aux mains de ceux qui la garantissent, la fabriquent, l’émettent, la créent et la font circuler.

Le 30 juin 1962, le président malien Modibo Keïta déclara à l’Assemblée nationale de son pays : « Point n’est besoin d’être économiste pour savoir que la monnaie, au niveau national, est à la fois une garantie de liberté et, mieux encore, un instrument de puissance. Garantie de liberté, parce qu’elle nous permet, non pas de faire ce que l’on veut, mais bien plutôt d’agir dans le sens de l’intérêt national. Instrument de puissance – dans la mesure où elle nous donne la possibilité de contraindre les féodalités économiques et les groupes de pression qui veulent ignorer l’intérêt national pour ne défendre que les privilèges exorbitants hérités du régime colonial moribond. » 

Le 1er juillet 1962, le président malien passa du discours à l’acte. Il abandonna le franc CFA et créa le franc malien, dont les billets et les pièces furent fabriqués en Tchécoslovaquie. L’universitaire Guia Migani revient sur cet épisode vallonné des relations franco-maliennes : « […] Le 30 juin 1962, Bamako prévient Paris qu’à partir du lendemain le franc CFA cessera d’avoir pouvoir légal sur son territoire. Il sera remplacé par un franc malien qui aura une valeur égale à celle du franc CFA. Dans un discours au Parlement, [le président malien] Modibo Keita présente la réforme comme l’aboutissement normal de l’indépendance politique et économique du Mali : « La monnaie nationale […] est une garantie de liberté et un instrument de puissance. Son succès est néanmoins subordonné à la confiance que les Maliens lui porteront et surtout à la discipline qui devra être suivie et qui impliquera notamment un renforcement de l’austérité du budget et des finances[1]. »

Cependant, poursuit l’universitaire française, le gouvernement malien fut inquiet. Il sut qu’il ne contrôla pas totalement la population et que la collaboration de Paris lui est nécessaire pour ne pas être obligé d’affronter tout de suite les conséquences économiques de son acte. C’est pourquoi, dès le début, Modibo Keita s’empressa de déclarer que la réforme, entraînant le départ du Mali de l’Union monétaire ouest-africaine, a été prise dans le respect des accords franco-maliens du 9 mars 1962. Ceux-ci reconnurent au Mali le droit de créer une monnaie nationale et un institut d’émission. En outre, le Mali estima avoir droit à l’ouverture d’un compte d’avances promis, à son avis, par les accords.

Dans le message que Modibo Keita adressa au général de Gaulle, il écrit que la réforme monétaire « ne saurait être interprétée comme un geste de défiance, et moins encore d’hostilité à l’égard de quiconque. Certes, la conséquence immédiate du choix que nous avons fait est la sortie du Mali de l’Union monétaire ouest-africaine […]. Mais, tout en reconnaissant la nécessité d’un réaménagement indispensable de nos rapports avec l’ensemble de la zone franc pour les adapter à la situation nouvelle ainsi créée, il reste évident que notre départ de l’Union monétaire ne saurait remettre en cause le principe même de notre appartenance à ladite zone franc. » 

La création du franc malien s’est faite dans la douleur. Selon l’ambassadeur de France au Mali de l’époque, la réforme fut accueillie par la population dans le calme. En revanche, elle inquiéta beaucoup les milieux d’affaires. Les entreprises étrangères envisagèrent d’abandonner le pays.

Le 20 juillet 1962, les opérateurs économiques ont battu le pavé à Bamako pour faire part de leurs inquiétudes quant aux conséquences de la réforme monétaire sur leurs affaires. D’après certaines sources, les manifestants massés aux abords de l’ambassade de France scandaient des slogans hostiles au régime en place et favorables à la France : « À bas le franc malien, à bas Modibo, vive le général de Gaulle ». Le pouvoir central vit la main de l’opposition politique derrière les manifestants. Leur réaction ne se fit pas attendre. Plusieurs commerçants et hommes politiques furent interpellés le 23 juillet 1962, parmi lesquels les deux leaders de l’opposition Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko, tous deux anciens députés à l’Assemblée nationale française et anciens membres du gouvernement français. Ils rejoignirent El Hadj Kassoum Touré, dit Maraba Kassoum, incarcéré trois jours plus tôt. Tous furent mis en accusation et renvoyés devant un tribunal populaire pour atteinte à la sûreté de l’État. Le procès, présidé par le commissaire politique Mamadou Diarrah et comprenant 39 jurés, se déroula du 24 au 27 juillet 1962. Le verdict tomba le 1er octobre 1962. Les trois principaux accusés écopèrent de la peine de mort, commuée plus tard – sous la pression de la communauté internationale – en peine de travaux forcés à perpétuité. Deux ans plus tard, ils moururent dans la prison de Kidal, dans des circonstances troubles jusque-là non élucidées.

Après cinq ans d’une gestation difficile, la situation du Mali se présenta par le « siège », comme le diraient les obstétriciens pour décrire la position d’un bébé mal engagé. Le franc malien essoufflé ne pouvait plus être porté par une économie nationale à bout de souffle. Face à d’énormes difficultés intérieures, les autorités maliennes sollicitèrent auprès de la France la réintégration de leur pays dans la zone CFA. Ce « come-back » qui nécessita deux importantes dévaluations du franc malien (1963 et 1967) fut sans répit. Finalement, en juin 1984, après d’interminables et intenses négociations avec la France, le Mali abdiqua sa souveraineté monétaire pour endosser la tutelle monétaire française. Il fut de nouveau autorisé à utiliser le franc CFA comme monnaie officielle. En restant ferme et résolument déterminée à faire échec à l’irrédentisme monétaire du Mali, la France voulut faire de ce cas un exemple pour toutes ses anciennes colonies qui se hasarderaient à créer leur propre monnaie. En effet, l’échec de cette expérience malienne, mal préparée à l’interne et rudement combattue par l’ancienne métropole, a été plus que dissuasif pour les autres membres de la zone franc qui ont renoncé à la « liberté de faire faillite ».

Il y a quatre décennies, le sémillant professeur Joseph Tchundjang Pouemi s’autorisa un avertissement prémonitoire : « Une monnaie indépendante n’est pas seulement possible, elle est indispensable à une politique économique qui se voudrait nationale. » À la suite, l’économiste camerounais, à la fermeté éprouvée et au raisonnement rigoureux, s’empressa d’ajouter un codicille : « Encore faut-il en faire un bon usage, bien la gérer et d’abord bien comprendre d’où elle vient et à quoi elle sert, faute de quoi elle a des chances d’être auto-réprimée. »


[1] Guia Migani, « L’indépendance par la monnaie : la France, le Mali et la zone franc, 1960-1963 », Relations internationales 2008 / 1 (no 133), p. 21-39. DOI 10.3917 / ri.133.0021 ; en ligne : www.cairn.info/revue-relations-internationales-2008-1-page-21.html

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