[La Tribune de Creditinfo] L’évolution du secteur bancaire dans l’UEMOA

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"Les deux nouvelles lignes directrices pour l’industrie du crédit seront l’évolution et l’innovation".

Par Adamou Sambaré, Directeur Général Creditinfo West – Africa.


La Covid – 19 a frappé le monde avec un «double choc»: une contraction inédite de l’offre et de la demande couplée à un choix manichéen entre urgence économique et sanitaire. Pour l’Afrique, et donc l’UEMOA, la situation à court-terme est sombre. Cependant, si le secteur financier saisit ce moment comme un déclencheur pour une transformation profonde de l’écosystème des prêts et de ses processus, en prenant l’exemple d’autres marchés continentaux et en optimisant la puissance de l’infrastructure déjà en place, la crise pourrait devenir une opportunité.

La situation actuelle

Le FMI prévoit une baisse du PIB pour l’Afrique Sub-Saharienne de 1.6% en 2020. Pour les deux pôles de la région, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, l’institution anticipe un ralentissement de la croissance considérable. Le tarissement des fonds envoyés par la diaspora, le déclin inévitable du tourisme et la baisse de la demande mondiale de biens exportés laisseront de profondes cicatrices économiques. Le confinement a eu un impact énorme sur les PME et le secteur informel en particulier, qui dans les économies émergentes constituent l’épine dorsale de la production économique et de l’emploi national. Une étude menée par la Direction générale de l’emploi en Côte d’Ivoire évalue le nombre d’emplois dans le secteur informel à 93% du total.

Avant la pandémie, l’industrie du crédit était déjà confrontée à des nombreux défis. Dans la région, le taux de couverture ((nombre de prêts dans le BIC / nombre de population adulte) est faible, 12% dans l’UEMOA, comparé à 41% au Kenya, selon nos données, notamment pour les PME qui signalent systématiquement des difficultés d’accès au financement. Une faible automatisation du processus d’octroi des prêts, des outils de gestion de risque obsolètes, et une forte demande de garantie génèrent des coûts excessifs pour les emprunteurs et, souvent, des taux élevés de créances en souffrance. Un tel environnement crée des risques et des incertitudes pour les banques et leurs clients. Face à ces défis, comment a réagi le secteur bancaire dans l’UEMOA ?

Pour l’instant, la pandémie et le confinement mis en place pour la contrer ont trois conséquences principales : tout d’abord, une réticence accrue des banques à octroyer des prêts à des clients dont le risque n’est plus considéré comme acceptable. Deuxièmement, des nombreux clients ne seront plus en mesure de rembourser les prêts existants en raison de l’arrêt de l’activité économique et la perte de revenus. Troisièmement, pendant le confinement, les clients n’ont pas pu se rendre dans les agences, ce qui a signifié l’impossibilité de demander des nouveaux prêts.

Selon nos données, l’UEMOA a enregistré une baisse de 18.5% de consultations pour des nouveaux prêts en Mai 2020 par rapport 2019, et aucune croissance en Avril. En ce qui concerne les créances en souffrance, une augmentation semble imminente et inévitable. Les fournisseurs de données, les banques et le régulateur doivent travailler ensemble pour identifier les meilleures pratiques et les mettre en œuvre afin de lutter contre ce phénomène, car le traitement des données financières pendant la pandémie peut influencer négativement les rapports de solvabilité et le marché du crédit.

En observant les tendances mondiales, la solution la plus pragmatique semble être la négociation entre emprunteurs et prêteurs pour le rééchelonnement du prêt. Les données soumises concernant ces prêts devraient être «signalées» afin de ne pas avoir un impact injustifié sur le profil de risque des emprunteurs et d’empêcher ainsi l’accès futur au financement. L’accès au crédit était déjà un défi majeur pré-Covid. C’est maintenant devenu une bataille qu’on ne peut pas perdre.

L’avenir du secteur

Le secteur financier doit se montrer à la hauteur de la situation et doit être prêt à agir. Les deux nouvelles lignes directrices pour l’industrie du crédit seront l’évolution et l’innovation. Comme un « prêt responsable » se résume à une évaluation précise des risques, la clé se trouve dans les nouvelles données et dans les nouvelles technologies. Les crises ont historiquement accéléré des tendances déjà existantes, mais jamais comme aujourd’hui la technologie n’a été la principale force derrière la réponse de nos sociétés. Au Rwanda, par exemple, la proactivité du régulateur et la flexibilité des opérateurs de téléphonie mobile ont conduit à une multiplication par cinq des transactions mobiles et une multiplication par six de leur valeur pendant le confinement. En Indonésie, les transactions ont augmenté de 102% au cours des quatre premiers mois de 2020. Des mesures similaires ont été prises dans l’UEMOA, et le secteur bancaire peut faire davantage pour pleinement exploiter le data et les nouvelles technologies financières pour intercepter les opportunités post-crise.

Alors qu’au cours des 10 dernières années, l’Afrique a vu une mise en place considérable de BIC, une mentalité collective est essentielle pour en tirer tous les bénéfices. « Creditinfo West Africa » a la responsabilité de collecter l’historique de paiement sur toutes les créances dans les 8 pays de la région, et dispose à ce jour d’information sur plus de 8 millions de personnes et 17 millions de contrats. Cette base de données constitue une valeur ajoutée pour un écosystème de crédit responsable. Le BIC et la richesse de ses données sont des outils essentiels dans l’évaluation du risque des clients. Les « scores » – des indicateurs statistiques qui montrent le risque potentiel du client et la probabilité qu’un prêt sera remboursé – ont prouvé leur valeur en fournissant des évaluations des risques fiables et objectives, tout en réduisant les créances en souffrance, en diminuant les coûts opérationnels, et en améliorant la qualité du service client et en modernisant le secteur du crédit. Une analyse récente de « Creditinfo West Africa » a démontré que les clients ayant de « bons » scores étaient 10 fois plus susceptibles d’être de bons payeurs que ceux ayant des « mauvais » score ». Bien que cela dépende des téléchargements réguliers et de la qualité des données, le pouvoir prédictif du score est indéniable. Il n’y a aucune raison de croire que les outils et technologies qui ont si bien fonctionné dans des autres marchés ne réussissent pas dans l’UEMOA.

Un nouvel accent devrait être mis sur l’augmentation du volume des prêts, pour éviter une réduction drastique du crédit accordé. Dans une crise comme celle-ci, la réponse du secteur bancaire ne peut être que contre cyclique. Tout en gardant le contrôle des risques comme principal moteur, être une structure d’acquisition de clients à faible coût pour rentabiliser les « micro » et « nano-prêts » devrait être mise en place. Cette rentabilité encouragera les banques à accorder des prêts qu’auparavant elles auraient systématiquement refusé. Cet objectif sera atteint avant tout grâce à l’automatisation. L’avenir sera lieu de décisions d’octroi plus rapides, plus des prêts plus petits et des décisions automatisées. La Covid – 19 a révélé de nombreuses faiblesses : une lacune transversale et mondiale a été l’absence d’une véritable politique de digitalisation du système financier. Un système de traitement des prêts entièrement automatisé et équipé de nouveaux modèles de « scoring » alternatifs basés sur les données mobiles et le big data sera certainement un pilier du futur du secteur bancaire.  

L’avenir de l’industrie du crédit semble être incertain. Les banques en ligne, les fintech, les services bancaires parallèles et d’autres prêteurs non-régulés bénéficient d’une plus grande flexibilité et absorbent déjà une part de marché des banques commerciales. Il est grand temps d’adopter des nouvelles technologies telles que les « prêts mobiles » ainsi que l’intégration de « big data » comme les données des opérateurs mobiles, les grands facturiers et la psychométrie dans l’évaluation des risques. Dans les marchés où les « prêts mobiles » sont naissants ou inexistants et où le marché du crédit est relégué à l’interaction physique dans une agence, le confinement a été très endommageant pour le crédit.

Au Kenya, le bénéfice des décisions « data-driven » est clairement visible. Kamau Kunyiha, PDG de Creditinfo Kenya, remarque que « nous travaillons avec des prêteurs qui, avec une combinaison de données du « mobile wallet » et de données du BIC peuvent fournir des prêts instantanés jusqu’à 750 USD, alors que le la taille d’un prêt habituel est de 50 USD. » Là où le crédit numérique, les « mobiles wallets » ainsi que la monnaie électronique existent et où la gestion moderne des risques est courante et moderne, il y a moins d’obstacles structurels. Ceci, combiné avec l’utilisation de nouvelles sources de données, stimulera une « bancarisation » d’une plus large partie de la population, en particulier dans l’économie informelle et les PME. Les données des opérateurs mobiles, des grands facturiers et des questionnaires psychométriques peuvent être utilisées pour compléter les profils des clients avec un historique de crédit faible ou pour créer des historiques pour les personnes qui échappent au système. Cela se fait déjà à grande échelle dans d’autres pays (ex. Kenya et Tanzanie). L’accès au financement est une bataille cruciale en temps normal et essentiel pour se remettre d’une crise, en particulier dans une région où le secteur informel sera profondément touché.

Au lieu d’être le grand égaliseur, Covid-19 a mis en évidence et amplifié les différences, qu’elles soient sociales, économiques ou sanitaires. La reprise économique dépendra du financement fluide et continu des entreprises et des ménages. Dans de rares moments comme ceux-ci, les prêteurs, les emprunteurs et les intermédiaires peuvent prendre la responsabilité de transformer le marché. Le marché du crédit est compétitif et volatil : les innovateurs seront récompensés.

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