L’impact du covid-19 sur les PME en zone UEMOA (Bloomfield)

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Covid-19 et balancier entre secteurs qui tirent leur épingle du jeu (en vert) et ceux qui sont grippés (en rouge).

Bloomfield Intelligence vient de réaliser une étude mettant en évidence l’impact économique du Covid-19 particulièrement sur les PME de la zone UEMOA. Cette étude a pour objectif de lever le voile, d’abord sur l’incertitude économique (à court et moyen terme) qui entoure la stabilité des PME, puis sur la capacité de celles-ci à amortir le choc dû à l’impact du covid-19 avant de se prononcer sur les perspectives. Synthèse.

Une pandémie mondiale

La pandémie du COVID-19 a rapidement traversé les frontières. Après la Chine, le coronavirus a pris pied en Europe avant d’établir son épicentre aux Etats-Unis. Avec 26 198 cas confirmés le 23 avril 2020, soit moins de 1% des cas dans le monde, l’Afrique doit à son tour faire face au coronavirus.

Comme partout ailleurs, les échanges commerciaux sont au ralenti depuis quelques semaines en zone UEMOA. Les mesures prises par les gouvernements pour stopper la propagation du coronavirus, notamment la distanciation sociale, la fermeture de frontières aériennes et terrestres, et la fermeture de restaurants, cinémas et bars, ont été à l’origine de perturbations massives de la vie économique. Ces mesures barrière, engageront l’équilibre des entreprises privées et singulièrement celles de l’informel.

Alors que l’économie de la zone UEMOA est en décélération avec un taux de croissance estimé entre 1 et 4 points de pourcentage, l’aptitude des gouvernements à protéger les acteurs économiques et la capacité de résilience du secteur privé, posent question, notamment en Côte d’Ivoire.

Impact sur les PME

En ce qui concerne l’activité économique, les autorités publiques anticipent déjà une baisse de l’activité relativement importante avec des prévisions de croissance réduites de moitié. Cette situation est également anticipée par le Fonds Monétaire International (FMI) qui prévoit la première récession de l’Afrique subsaharienne en 25 ans.

Le caractère pandémique de ce virus et sa forte capacité de propagation impliquent des conséquences sur l’ensemble des secteurs d’activités. Il apparait que les mesures décidées par les Etats pour limiter la propagation du Covid -19 ont contribué à réduire l’activité :

  • L’instauration d’un couvre-feu : contribue à la réduction des heures travaillées en raison des aménagements induits pour les entreprises ;
  • La fermeture des établissements scolaires et universitaires réduit l’activité des services associés ;
  • La fermeture des boîtes de nuit, des restaurants, des cinémas et des lieux de spectacle change les habitudes de consommation des populations ;
  • La fermeture des frontières terrestres limite les échanges transfrontaliers et les activités de transports associées.

Les PME/ PMI, constituant l’essentiel du tissu économique des pays de la zone et comptant pour l’essentiel de la main d’œuvre, sont fortement exposées à la baisse de l’activité. La concentration de l’activité économique dans les capitales, amplifie la situation dans un contexte où les principaux foyers de contamination y sont enregistrés. A cela s’ajoutent les difficultés intrinsèques déjà existantes des PME/ PMI (persistance des problèmes de financement, accès limité aux marchés publics, faible productivité, faible intégration aux chaines de valeur nationales et internationales).

Les PME, nouvellement créées grâce aux facilités prévues par l’amélioration de l’environnement des affaires, sont fortement menacées, réduisant ainsi leur probabilité de survie. En 2018, en Côte d’Ivoire, ce sont 14 812 entreprises qui ont été créés, réparties principalement entre les secteurs du commerce (50%), des Prestations de service (29%) et du BTP (13%).

La pandémie affecte les PME/ PMI intervenant en Côte d’Ivoire. La situation ne devrait pas être significativement différente dans les autres pays de la zone UEMOA. Toutefois, l’ampleur des chocs selon les secteurs pourrait différer. Ainsi, les principaux secteurs directement touchés par ces mesures et qui ont enregistré un arrêt brutal sont : les activités d’hôtelleries, de restaurations, du divertissement, des transports, et le commerce spécialisé (quincaillerie, textile, etc.). Ils représentent autour de 5% de la valeur ajoutée.

Le commerce spécialisé est fragilisé par la baisse de la demande de la population qui consacre davantage ses ressources principalement aux besoins alimentaires plutôt qu’à des biens d’équipements. Le ralentissement du commerce mondial (baisse de la demande) et la tendance baissière du prix de certaines matières premières qui s’en suit impacte significativement les entreprises exportatrices, fragilisant ainsi la chaine logistique.

Les autres secteurs d’activités pâtissent du ralentissement général avec le gel des investissements notamment le secteur de la construction et des industries non alimentaires.

Certains secteurs s’en sortent relativement mieux pour le moment

Les commerces généralistes (hypermarchés et industrie chimique notamment), enregistrent une dynamique positive en raison des comportements de précaution et du confinement partiel. La situation pourrait se stabiliser à mesure que la crise perdure et que la population enregistre une baisse de son pouvoir d’achat.

Le transport de produits alimentaires pour le commerce et d’autres produits pour le e-commerce, les pharmacies enregistrent également une dynamique positive. Les services aux entreprises dans le secteur de la télécommunication enregistreront une évolution positive avec l’adoption d’outils garantissant la continuité de l’activité.

L’agriculture vivrière ne devrait pas enregistrer une baisse significative d’activité dans la mesure où le transport de marchandises n’est pas interdit. En effet, la baisse de la demande des restaurants et des hôtels pourrait être partiellement compensée par la hausse de la demande des ménages. Certains acteurs industriels ont su réorienter leurs outils de production afin de renforcer l’offre des produits de première utilités (cache-nez, gels hydroalcooliques, etc.) dans la lutte contre le Covid- 19.

Un confinement partiel

Contrairement à certains pays développés qui ont opté pour le confinement total, les pays de la zone UEMOA ont privilégié le confinement partiel pour la plupart et la libre circulation des marchandises. Ces dispositions permettent à la majorité des PME, de continuer à exercer, dans le respect des consignes sanitaires.

Face à la baisse de l’activité, les réactions des entreprises sont de divers   ordres. Sur le plan organisationnel, les différentes mesures envisagées sont:

  • La communication sur les mesures barrière ;
  • L’adaptation du lieu de travail aux mesures barrières ;
  • L’aménagement des horaires de travail ;
  • La mise en œuvre du télétravail ;
  • La rotation des équipes ;
  • La réduction des effectifs ;
  • La mise en congés anticipés ;
  • La mise en chômage technique ;
  • Le gel des investissements et des embauches ;
  • L’arrêt de l’activité.

La mise en œuvre de ces différentes réactions dépend du secteur d’activité, de la taille de l’entreprise, de sa capacité de résilience, et de sa capacité à bénéficier de ligne de crédit trésorerie.

La protection de l’emploi pour certaines entreprises qui rencontrent des difficultés de trésorerie, s’avère particulièrement difficile, alors que les ressources humaines demeurent capitales aussi bien pour le maintien de l’activité que pour la reprise après la crise.

Sur le plan opérationnel, certaines entreprises dont le secteur est frappé d’interdiction d’activités exercent toujours. D’autres ont réussi à adapter leurs offres de services (en privilégiant les livraisons à domicile) pour limiter la baisse de leur chiffre d’affaires.

Mesures de soutien des pouvoirs publics

Au regard des conséquences désastreuses de la pandémie du covid-19 sur l’économie des Etats membres de la zone UEMOA, les pays ont élaboré des plans de riposte contre la maladie afin d’atténuer ses effets et faciliter la reprise de l’activité après la pandémie. A cet effet, outre les mesures sociales et humanitaires, les gouvernements ont mis en place des dispositifs fiscaux et économiques en vue de maintenir la continuité de l’activité économique. Ce soutien permettrait de soulager la trésorerie et assurer la protection de l’emploi. Il s’agit entres autres de :

  • La suspension des contrôles fiscaux pour une période déterminée ;
  • Le report pour une période donnée du paiement des taxes forfaitaires pour les petits commerçants et artisans ;
  • Les remises d’impôts pour les secteurs tels que le transport et les industries touristiques ;
  • L’apurement de la dette intérieure ;
  • L’annulation des pénalités de retards dans le cadre de l’exécution des marchés et commandes publics avec l’Etat et ses démembrements durant la période de crise.

L’application de ces mesures nécessitera la mobilisation de ressources dont les valeurs diffèrent d’un pays à un autre de la zone.

Au Sénégal, le Fonds de riposte et de solidarité contre le covid-19 est doté de 1000 milliards de FCFA tandis qu’au Burkina Faso, il s’élève à 394 milliards de FCFA. En Côte d’Ivoire, le plan de soutien économique, social et humanitaire initié est évalué à 1700 milliards de FCFA et intègre des dispositions de préservation de l’outil de production et de l’emploi. On peut citer notamment la mise en place d’un fonds de soutien au secteur privé évalué à 250 milliards de FCFA (dont au moins 100 milliards de FCFA seront dédiés au renforcement du soutien aux PME) et l’instauration d’un fonds spécifique d’appui aux entreprises du secteur informel touchées par la crise pour un montant de 100 milliards de FCFA.

Bien que faisant partie des derniers pays de la zone UEMOA touchés par la maladie à coronavirus, le Mali a également élaboré un plan de riposte pour un montant de 500 milliards de FCFA, dont 20 milliards de FCFA seront dédiés au Fonds de garantie du secteur privé pour assurer les besoins de financement des PME/PMI, des systèmes financiers décentralisés, des industries et certaines grandes entreprises affectées par la pandémie.

Au Togo, le fonds national de solidarité et de relance économique est évalué à 400 milliards de FCFA. Au Niger, la réponse des autorités face au Covid-19 est évaluée à 700 milliards de FCFA.

A la date du 10 avril 2020, la plupart des pays de l’UEMOA avaient adopté des plans de riposte contre le Covid-19. Ces plans témoignent certes de la bonne volonté des Etats à faire face à la pandémie mais ne donnent pour la plupart, pas suffisamment de détails sur les modalités de mobilisations des ressources et sur leurs allocations. Pour l’heure, la Côte d’Ivoire a entamé le recensement des PME à travers une plateforme de l’Agence Côte d’Ivoire PME.

Les mesures fiscales de suspension et de report de certains paiements en lieu et place d’une annulation (comme l’auraient souhaité certaines PME) peuvent susciter des interrogations. Ces suspensions/ reports peuvent être appréciés comme une accumulation de charges et une pression de l’administration fiscale à venir. Même si, le fait que certaines PME poursuivent leurs activités pourrait conforter le bien-fondé de cette disposition, le maintien du paiement des impôts sur les traitements des salaires, pensions et rentes viagères pèsera sur les PME.

Les banques pourront elles soutenir les PME ?

Avant la crise sanitaire, la plupart des établissements financiers ont fait du segment des PME/ PMI une priorité stratégique, autrement dit, leur plan d’actions devait permettre l’accroissement du crédit vers ces entreprises. Toutefois, les circonstances actuelles vont modifier pour un temps cette dynamique. En effet, la réduction globale de l’activité économique et la volonté des banques de maitriser le coût du risque, pendant et après la crise, entrainera une grande prudence de celles-ci.

Le 21 mars 2020, la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) prenait les premières mesures de soutien avec pour objectif de favoriser la disponibilité de liquidité pour les banques et favoriser leur accompagnement au secteur privé. Le 1er avril 2020, une seconde vague de mesures ont été prises avec pour objectif d’améliorer l’utilisation des moyens de paiements électroniques. Le 02 Avril 2020, la troisième vague de mesures du régulateur était relative au report d’échéances des créances des établissements de crédit affectés par la pandémie du COVID-19.

Le communiqué de la BCEAO sur le report d’échéances sur les prêts

«… Par décision du 21 mars 2020, la Banque Centrale a invité les établissements de crédit à accorder aux entreprises qui le sollicitent, un report d’échéances sur leurs prêts, pour une période de 3 mois renouvelable une fois sans charge d’intérêt, ni frais, ni pénalité de retard. Pour les entreprises affectées qui n’auront pas obtenu un accord avec leurs banques partenaires pour le report d’échéances de leurs engagements, la BCEAO a mis en place un Dispositif de suivi et de facilitation dénommé « Dispositif Covid-19 ». Ce mécanisme vise à conforter le dialogue entre les entreprises et leurs partenaires bancaires et à rétablir, le cas échéant, une relation de confiance, à partir d’une démarche commune de recherche de solutions. …»

La Banque Centrale a été proactive en mettant en place ce package exceptionnel. Cependant, la question qui se pose est de savoir si les banques vont réellement accompagner les PME/PMI. Est-ce que ces entreprises pourront avoir accès à des lignes de crédit ?

De prime abord, la concentration de l’encours de crédits des banques dans certains secteurs fortement exposés les emmènera à plus de prudence. Cette situation entrainera dès lors une forte sélectivité dans l’accompagnement des entreprises de façon générale et particulièrement des PME/PMI. Pour le moment aucune décision n’a été prise dans le sens du respect des normes prudentielles, alors que le secteur dans son ensemble est dans une période de transition. Ensuite la durée de la crise et les hypothèses sur la tenue de l’élection en Côte d’Ivoire ou son report en 2021, viennent renforcer l’incertitude sur les investissements à réaliser par la majorité des acteurs du secteur privé.

Le guichet de refinancement des PME en question

De plus, le guichet de refinancement mis en place par la BCEAO pour les PME, semble pour le moment ne pas être utilisé de façon optimale. Dans ce contexte, un dialogue entre les PME, le secteur bancaire et l’Etat est nécessaire afin de permettre aux PME de disposer de liquidités pour maintenir leur activité. Les dispositions prises par la BCEAO devraient contribuer à faciliter ce processus. Toutefois, il est clair que les PME ne seront pas toutes rangées au même niveau du fait de la lisibilité de leurs activités et de leur historique qui définiront une certaine qualité.

A la rédaction de ce rapport, aucune disposition n’avait encore été prise pour le soutien des systèmes financiers décentralisés (SDF) qui ont une relation privilégiée avec les PME (et les TPE en particulier). Leur soutien sera d’autant plus important qu’ils ont une forte proximité avec ce type d’entreprises. On dénombre 511 unités SDF avec 15 205 091 bénéficiaires à fin septembre 2019 dans la zone UEMOA.

Perspectives

La reprise ne se fera pas de façon simultanée pour tous les secteurs de l’économie. Elle prendra du temps, et devra être impulsée principalement par la commande publique, la dynamique d’investissement des grandes entreprises et le maintien de l’activité des PME. L’absence de confinement total contribuera à faciliter cette dynamique. Les consultations doivent se tenir pour envisager les différents scénarios relativement à la durée de la crise et la réponse à y apporter. L’absence de plan de sortie pourrait multiplier le taux de mortalité des entreprises comparativement à d’autres crises.

Les entités publiques d’accompagnement des PME et les différentes organisations patronales devront jouer un rôle crucial pour la suite. L’opérationnalisation effective des mesures économiques et fiscales prises par les différents Etats doit être accélérée. De plus, la communication et la bonne gouvernance seront essentielles pour ce qui est de la gestion des fonds de soutien dédiés aux PME. La pandémie crée un environnement qui ne manquera pas de modifier le comportement des consommateurs. Une telle configuration, offrira de nouvelles opportunités de transformations structurelles aux PME en termes, notamment de fidélisation de la clientèle, de réorganisation des process de travail (digitalisation, télétravail, etc.) et de capacité opérationnelle (renforcement des offres de livraison, etc.).

Les contraintes que le financement bancaire soulèvent pour les PME devraient contribuer à la diversification des sources de financement des PME. En conséquence, les PME devraient cibler leurs besoins de financement vers des sources autres que les banques. Le marché boursier, le Private Equity, etc. devraient en toute logique constituer une alternative crédible pour plus de compétitivité.

Les Etats devraient profiter des mesures de soutien aux PME pour améliorer leur visibilité sur celles-ci aussi bien dans le secteur formel qu’informel. Les régies financières pourraient ainsi améliorer la collecte des ressources fiscales tant nécessaire au développement des Etats.

Les Etats devront également investir activement dans la transformation de leurs matières premières (caoutchouc, cacao, coton, etc.) de sorte à créer des industries locales fortes et prospères qui s’intègrent parfaitement aux chaînes de valeurs mondiales.

Conclusion

Tiré essentiellement par des pertes de production, l’arrêt du tourisme et la chute de la croissance du PIB des principaux partenaires commerciaux de l’UEMOA dont la Chine et la zone euro, l’impact négatif de la pandémie du Covid-19 n’épargne aucune économie. L’ensemble des économies des pays de l’UEMOA devrait enregistrer un net ralentissement, soit un taux de croissance en dessous de 3% pour l’année 2020.

Au-delà de sa réactivité opérationnelle face à la pandémie, le secteur privé en zone UEMOA et principalement en Côte d’Ivoire, pourrait profiter de l’impact du coronavirus pour se réinventer. Le moment de vérité viendra avec l’assouplissement du confinement. La capacité d’absorption du choc actuel, pour les PME, dépendra à la fois de leur résilience, de l’efficacité de l’aide des Etats, et surtout du niveau de confiance, dans le long terme, de potentiels investisseurs privés pour la constitution de fonds propres, sérieux baromètres de survie.

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