«La ZLECAF, un tournant historique» selon Louis Amédé (entretien)

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Louis Amédé, directeur général de la FNISCI

« Un tournant historique plein de promesses pour les industries à condition de bien s’y préparer… »

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est entrée dans sa phase opérationnelle au terme du 12ème Sommet extraordinaire de l’Union africaine (UA) qui s’est tenu à Niamey (Niger) ce week-end . Pour Louis S. AMEDE, le Directeur Général de la Fédération Nationale des Industries et Services de Côte d’Ivoire (FNISCI), le marché africain offre d’énormes possibilités aux industriels ivoiriens mais à condition de bien s’y preparer ». Entretien.

C’est parti, la ZLECAf est entrée dans sa phase opérationnelle !

Exactement ! Et on pourrait considérer cela comme un tournant historique. Car il s’agit d’une avancée supplémentaire vers la constitution de l’union douanière prescrite par “le Traité d’Abuja” de 1991, instituant la Communauté Economique Africaine (CEA). 

Quelle lecture votre organisation et ses membres font de cette évolution ?

Pour la FNISCI,  la construction de la ZLECAf ouvre de belles perspectives dont la capitalisation appelle de réels efforts. En effet, elle est riche d’opportunités, en ce sens qu’elle ouvre pour l’économie ivoirienne et les entreprises industrielles et de services de Côte d’Ivoire –mais aussi celle de l’ensemble de la sous-région ouest-africaine-, de belles perspectives de développement. La part des échanges commerciaux de la Côte d’Ivoire avec les autres pays du continent oscille autour de 30% de flux commerciaux globaux du pays –ce qui correspond quasiment au double de la moyenne continentale. C’est dire si l’économie ivoirienne recèle, à priori, de réels potentiels pour tirer le meilleur parti de ce grand marché continental en construction. 

Réaliser ce beau potentiel, c’est là tout le défi. Et requiert pour le pays d’être bien préparées en termes de stratégie nationale de mise en œuvre de la ZLECAf, d’amélioration des capacités productives des entreprises, de diversification et de sophistication de notre offre industrielle, de complémentarité et de cohérence entre politiques commerciale, industrielle et financière… Evidement que cela n’est pas qu’affaire des pouvoirs publics, le secteur privé lui-même ne doit pas perdre de vue qu’il devra faire avec une concurrence beaucoup plus accrue et plus large, et donc renforcer ses ressources.

Ainsi donc, autant elle s’accompagne de promesse d’opportunités multiples, la construction de cette zone de libre-échange africaine draine des défis. Et tout l’enjeu pour le secteur privé continental est de transformer ces challenges en autant d’opportunités supplémentaires.

Quel est l’intérêt de la ZLECAf

Le principal intérêt de la zone de libre-échange continental réside de ce qu’elle va gommer certaines barrières au commerce intra-africain. Elle rend totalement évanescente les barrières diverses qui complexifient le commerce entre les pays d’Afrique par la transformation de l’ensemble du continent en un marché unique de 1,3 milliard de consommateurs pour les marchandises, les services, les capitaux… 

Le marché intérieur beaucoup plus vaste qu’augure cette construction, comporte divers avantages. Au plan macroéconomique, la grande étendue de ce marché est de nature à agir comme un filet de protection de nos économies contre les soubresauts du commerce international liés à la volatilité mondiale. Au niveau microéconomique, il ouvre pour les entreprises de belles opportunités d’expansion de leurs activités et d’amélioration de leur compétitivité structurelle. D’un point de vue général, le principal outcome de ce nouveau pas en avant sur la voie de l’intégration économique de l’Afrique est l’accroissement du volume du commerce intra-africain.

Quel impact concret, la ZLECAf peut avoir pour les entreprises industrielles ivoiriennes ?

Selon la Commission Economique pour l’Afrique (CEA), l’intégration du continent en une zone d’échanges uniques –par élimination des droits de douane sur les produits originaires du continent- va accroître, potentiellement, de 52,3% le commerce intra-africain –qui n’excède officiellement guère 15% des échanges commerciaux globaux du continent. C’est dire que pour les entreprises industrielles ivoiriennes, il y a des parts de marché à gagner et de nouveaux marchés, jusque-là pas explorés, à conquérir. 

Diverses études ont montré, qu’en l’état actuel des dispositifs douaniers ayant cours sur le continent, exporter d’un pays à l’autre revient nettement plus cher que d’exporter hors du continent. L’écart des droits de douanes supplémentaires à acquitter est de l’ordre de 6,1%. Ainsi donc, l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires et la libre-circulation des personnes et des services corollaires de la création de la ZLECAf sont de nature, d’une part, à booster fortement les échanges entre les pays du continent; d’autre part, à favoriser un environnement général propice à l’emploi ; et aussi, à promouvoir le développement de chaînes de valeur régionales et améliorer la diversification des économies africaines.

Vous n’avez de cesse de répéter qu’autant la ZLECAf est riche en promesse d’opportunité, autant elle charrie aussi des défis.

Oui. C’est très important de le relever. Car la tendance générale, et les politiques s’en donnent à cœur joie, est de mettre en avant le fort potentiel d’accroissement du commerce intra-africain inhérent à l’élimination des barrières tarifaires et non tarifaires. Mais pour capitaliser ce beau potentiel, faut-il être bien outillé. Car de toute évidence, ce n’est pas en demeurant concentrés sur la base actuelle de leur exportation –composée majoritairement de carburants, de minerais-métaux-pierres précieuses, matières premières agricoles à faible valeur ajoutée et produits manufacturés basiques- que les pays africains vont accroître notablement les échanges entre eux. Qu’est-ce qui compose le gros des importations africaines : ce sont les machines et équipements de transport, desproduits manufacturés sophistiqués, des produits alimentaires de base et de produits chimiques… 

L’un des challenges les plus importants pour les économies dynamiques et à fort potentiel de croissance comme celle de la Côte d’Ivoire est donc celui de l’amélioration notable de leur offre, donc une diversification, une amélioration et une sophistication de l’offre de nos industries et de nos entreprises de Services. Autrement, la ZLECAf laissant ouverte la possibilité pour les pays tiers non africains d’accéder au vaste marché continental -via les accords préférentiels qui les lient aux pays ou ensembles communautaires du continent-, ce sont ces derniers qui tireront le meilleur parti de cette nouvelle construction. 

Est-ce à dire donc que le libre-échange entre les pays du continent que favorise la ZLECAf n’est pas suffisant pour booster le développement du continent ?

Il est clair que  le libre-échange à lui seul, ne saurait suffire pour promouvoir le développement économique du continent. Il faut absolument l’accompagner, en ce qui concerne, un pays à fort potentiel de croissance et de développement comme la Côte d’Ivoire, d’une politique industrielle génératrice  (effectivement) de valeur ajoutée dans les secteurs agricole, manufacturier, minier ; une politique financière promouvant les financements innovants et facilitant le financement du commerce; une politique commerciale en adéquation avec la politique industrielle, un écosystème de l’Education et de la Formation répondant au développement industriel et une stratégie de développement du secteur tertiaire.

Sur un plan général, la multiplicité et l’inconvertibilité entre elles des monnaies ayant cours sur le continent –qui accroissent les coûts des transactions commerciales intra-africaines- posent le défi spécifique de la création d’un mécanisme de compensation à l’échelle du continent. De même, la mutation lourde en cours du commerce mondial, d’échanges de produits en échanges de tâches (services) pose le challenge de l’intégration du commerce des services dans les stratégies nationale, régionale et continentale d’exportation.

Après le sommet de Niamey qui a lancé la phase opérationnelle de la ZLECAf, commente entrevoyez-vous la suite ?

On peut caricaturer en disant que le sommet de Niamey a clôturé la phase promotionnelle de la ZLECAf à l’effet d’obtenir toutes les signatures et ratifications nécessaires à son lancement effectif. Maintenant commence le travail technique et la partie dure des négociations sur les différentes libéralisations. Les objectifs de libéralisation sont de 90% des produits sur une période de 5 ans à 10 ans –selon le statut économique des pays- et 10% de produits protégés.

Dans cette phase, au moins trois donnes sont à ne pas occulter : d’une part, que l’unicité du marché continental est aussi synonyme de concurrence accrue ;d’autre part, que les principales forces motrices de l’intensification du commerce intra-africain attendue de la ZLECAf vont être l’amélioration constante de la capacité productive, de la productivité et d’innovation -à l’effet de gagner en compétitivité- et l’accroissement permanent de la qualité des produits et de l’efficacité des services ; et, enfin la nécessité de capitaliser les acquis des constructions des ensembles communautaires sous régionales.

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